Giuseppe reprit presque aussitĂŽt. Comme si la phrase prĂ©cĂ©dente nâavait jamais rĂ©ellement pris fin. Comme si, quelque part dans sa mĂ©moire, lâannĂ©e 2026 attendait simplement quâon lui ouvre la porte.
Le vent venu de lâAdriatique faisait doucement bouger les branches des oliviers. Devant lui, la mer scintillait sous le soleil des Pouilles. Mais son regard semblait dĂ©sormais fixĂ© beaucoup plus loin.
Quarante ans plus loin.
â Quand je dis que jâenvoyais des candidatures partout, il faut comprendre partout.
Un sourire passa sur son visage.
â Ă un moment, je connaissais mieux les divisions infĂ©rieures dâEurope centrale que les membres de ma propre famille.
Je pouvais te rĂ©citer les effectifs de clubs slovaques dont mĂȘme les supporters ignoraient lâexistence. Je savais quels prĂ©sidents Ă©taient ruinĂ©s, quels directeurs sportifs Ă©taient sur le dĂ©part, quels entraĂźneurs allaient probablement ĂȘtre licenciĂ©s avant NoĂ«l.
Je vivais Ă Bari, mais mentalement jâhabitais dans un rayon de deux mille kilomĂštres.
Il secoua la tĂȘte.
â Le chĂŽmage produit parfois des compĂ©tences trĂšs spĂ©cifiques.
Pendant quelques secondes, il sembla revoir cet homme de trente-trois ans quâil avait Ă©tĂ©. Puis il sourit.
â Jâavais construit un tableau Excel. Magnifique. Absolument inutile. Magnifique quand mĂȘme. Une vĂ©ritable Ćuvre administrative.
Les clubs contactĂ©s. Les rĂ©ponses. Les refus. Les refus polis. Les refus agressifs. Les refus qui arrivaient tellement vite quâils donnaient lâimpression que personne nâavait lu le message.
Et puis ma catĂ©gorie prĂ©fĂ©rĂ©eâŠ
Il leva un doigt.
â Celle-lĂ Ă©tait de loin la plus remplie. Parce quâun refus reste une rĂ©ponse. Le silence, lui, laisse encore de la place Ă lâillusion. Et Ă trente-trois ans, je possĂ©dais un stock dâillusions pratiquement industriel.
Le sourire sâĂ©largit.
â Aujourdâhui, les jeunes entraĂźneurs regardent des vidĂ©os tactiques sur des plateformes spĂ©cialisĂ©es. Moi, je passais mes soirĂ©es Ă Ă©tudier les championnats polonais, lettons, bulgares, serbes, hongrois et slovaques comme si ma vie en dĂ©pendait.
Ce qui Ă©tait plus ou moins le cas. Je connaissais les difficultĂ©s financiĂšres de certains clubs mieux que leurs propres comptables. Ma mĂšre trouvait cela inquiĂ©tant. Mon pĂšre trouvait cela pathĂ©tique. Moi, jâappelais ça du travail de prĂ©paration. Avec le recul, ils avaient tous les deux raison.
Il laissa échapper un petit rire.
â Puis Giulia est arrivĂ©e. Et soudain quelquâun a commencĂ© Ă prendre ma folie au sĂ©rieux. CâĂ©tait dĂ©jĂ beaucoup. Son premier miracle fut de dĂ©crocher un entretien avec un club polonais de division 2, le Pogon Grodzisk Mazowiecki. Mon premier vĂ©ritable entretien. Le premier oĂč quelquâun allait mâĂ©couter plus de cinq minutes avant de raccrocher.
Je me souviens parfaitement de la veille. Jâavais prĂ©parĂ© un dossier de prĂšs de cent pages. Cent. Je vois ton expression, Chiara. Oui, cent. MĂȘme aujourdâhui, cela me paraĂźt absurde.
Des analyses statistiques. Des rapports sur lâeffectif. Des projections budgĂ©taires. Des schĂ©mas tactiques. Des propositions de recrutement. Je crois mĂȘme avoir ajoutĂ© une partie consacrĂ©e au dĂ©veloppement de lâidentitĂ© culturelle du club. Pour une Ă©quipe qui ne savait probablement mĂȘme pas si elle allait payer ses salaires le mois suivant.
Il éclata de rire.
â JâĂ©tais insupportable. Giulia regardait les documents comme un boucher examinerait un poĂšme. Avec une profonde incomprĂ©hension. Puis elle mâa demandĂ© :
« Tu crois vraiment quâils vont lire ça ? »
Jâai rĂ©pondu par lâaffirmative. Elle a hochĂ© la tĂȘte.
« Alors tu es encore plus naïf que je le pensais. »
Le lendemain, visioconférence. Mon premier entretien international. Mon anglais était acceptable. Disons que je pouvais survivre. Shakespeare, en revanche, ne risquait rien.
Au dĂ©but, tout se passe bien. Je parle football. Je parle pressing. Je parle formation. Je parle identitĂ© de jeu. Je parle tellement que lâun des dirigeants finit par regarder sa montre. Ă lâĂ©poque, jâinterprĂšte cela comme de lâadmiration. Aujourdâhui, je sais reconnaĂźtre un homme qui cherche dĂ©sespĂ©rĂ©ment une sortie de secours.
Le sourire revint.
â Puis arrive la question des diplĂŽmes. Et lĂ , je fais ce que je faisais trĂšs souvent Ă cet Ăąge-lĂ . Jâai raison. Et câest une catastrophe. Je leur explique que je vais Ă©videmment suivre les formations officielles. Je prĂ©cise mĂȘme que le club pourrait participer au financement.
Je vois immĂ©diatement les visages changer. Les sourires disparaissent. La tempĂ©rature de la piĂšce chute de dix degrĂ©s. Le club traverse une crise financiĂšre. Et moi, lâhomme sans expĂ©rience, sans diplĂŽme et sans rĂ©sultat, je viens demander un investissement.
Lâentretien est terminĂ©. Simplement, personne ne me lâa encore annoncĂ©. Quand la connexion sâest coupĂ©e, Giulia mâa regardĂ© pendant quelques secondes. Puis elle a dĂ©clarĂ© :
« Tu as un véritable avenir dans la négociation. »
Jâai cru Ă un compliment. CâĂ©tait une erreur rĂ©currente Ă lâĂ©poque. Deux jours plus tard, mĂȘme scĂ©nario en Lettonie, Ă Riga. Le FK Metta. Cette fois, lâentretien est excellent. Vraiment excellent.
Je suis calme. StructurĂ©. Les dirigeants sont intĂ©ressĂ©s. Je le sens. MĂȘme aujourdâhui, je suis convaincu quâils Ă©taient intĂ©ressĂ©s.
Puis nous revenons sur les diplĂŽmes. Encore. Toujours. Comme un chien qui retourne exactement au mĂȘme endroit pour se cogner contre le mĂȘme mur.
Cette fois, Giulia a Ă©clatĂ© de rire avant mĂȘme la fin de lâappel. Je lâai regardĂ©e avec indignation. Elle a levĂ© les mains.
Elle ne lâĂ©tait pas du tout. Puis elle a ajoutĂ© :
« Tu es extraordinaire. »
Jâai encore cru Ă un compliment. DeuxiĂšme erreur.
« Tu trouves systématiquement le seul sujet capable de faire échouer une candidature. »
Le vent souffla doucement entre les oliviers. Giuseppe observait toujours lâhorizon. Comme si le jeune homme quâil avait Ă©tĂ© se tenait encore quelque part lĂ -bas.
â Pendant plusieurs semaines, cela a continuĂ©. Pologne : GKS Jastrzebie. Refus. Bulgarie : Spartak Varna. Beroe Stara Zagora. SFC Etar Veliko Tarnovo. Refus. Serbie : FK Novi Pazar. FK Mladost LuÄani. Refus. Hongrie : SoroksĂĄr SC. Refus. Autriche : FC Dornbirn 1913. Refus. Roumanie : CSM FlacÄra Moreni. Refus. Belgique : Crossing Schaerbeek FC. Refus.
Ă un moment, mĂȘme les refus ont cessĂ©. Et câest pire. Le silence possĂšde une sonoritĂ© particuliĂšre lorsquâon cherche du travail. Il ressemble Ă une porte qui ne sâouvre jamais. Ou Ă un tĂ©lĂ©phone qui ne sonne pas.
Chaque matin, je vérifiais mes messages. Chaque soir, je vérifiais mes messages. Entre les deux, je vérifiais mes messages. Je développais une relation émotionnelle complexe avec ma boßte mail.
Le narrateur eut lâimpression que mĂȘme aujourdâhui, quarante ans plus tard, cette pĂ©riode conservait encore une lĂ©gĂšre capacitĂ© Ă lâagacer. Puis le sourire revint.
â Et un jour, Giulia mâa convoquĂ©. Pas appelĂ©. ConvoquĂ©. Il existe une diffĂ©rence fondamentale. Lorsquâune agente vous appelle, il reste de lâespoir. Lorsquâelle vous convoque, il est dĂ©jĂ trop tard. Elle a posĂ© mon CV sur la table. Puis elle lâa fait glisser vers moi.
Jâai rĂ©pondu : « Je lâai Ă©crit. »
Je nâai pas aimĂ© le ton. Je nâallais pas aimer la suite davantage. Elle a attendu. Puis elle a demandĂ© :
« Tu sais ce que je vois ? »
Jâai rĂ©pondu immĂ©diatement. « Un entraĂźneur. » Elle a secouĂ© la tĂȘte.
« Alors quoi ? »
Cette fois, elle sâest penchĂ©e vers moi. Et sa voix a changĂ©. Plus de plaisanterie. Plus de sarcasme. Rien. Juste la vĂ©ritĂ©. La vĂ©ritĂ© nue. La plus dĂ©sagrĂ©able de toutes.
« Je vois un homme qui veut quâon lui fasse confiance avant dâavoir donnĂ© une seule raison de le faire. »
Le silence sâĂ©tira. MĂȘme quarante ans plus tard, Giuseppe marqua une pause avant de poursuivre.
â Jâai dĂ©testĂ© cette phrase. Vraiment. Je lâai dĂ©testĂ©e avec une intensitĂ© remarquable. Parce quâau fond de moi, je savais dĂ©jĂ quâelle avait raison.
Je pensais comme un futur entraĂźneur. Les clubs pensaient comme des investisseurs. Moi, je parlais de vision. Eux parlaient de risque. Moi, je demandais quâon croie en moi. Eux cherchaient des garanties. Et un homme de trente-trois ans sans expĂ©rience nâest pas une garantie. Câest un pari.
Il contempla la mer quelques secondes. Puis reprit plus doucement.
â Le plus humiliant, câest quâelle nâessayait mĂȘme pas dâĂȘtre mĂ©chante. Elle essayait de mâaider. Elle a pointĂ© le CV. Puis elle a dit :
« Accepte nâimporte quoi. »
Je lui ai demandĂ© ce quâelle voulait dire. Elle a rĂ©pondu :
Adjoint. Analyste. Recruteur. Responsable vidĂ©o. Intendant, si nĂ©cessaire. Entre dans le mĂ©tier. Prouve que tu sais travailler. Prouve que tu sais survivre. Les diplĂŽmes viendront aprĂšs. La rĂ©putation viendra aprĂšs. Tout vient aprĂšs. Dâabord, entre.
Il hocha lentement la tĂȘte.
â Je lâai dĂ©testĂ©e pendant cinq minutes. Puis jâai compris. Le problĂšme nâĂ©tait pas mon CV. Le problĂšme nâĂ©tait pas le marchĂ©. Le problĂšme nâĂ©tait pas la concurrence. Le problĂšme, câĂ©tait moi.
Pour la premiÚre fois depuis le début de ce souvenir, le sourire disparut complÚtement.
â Et câest probablement la leçon la plus importante de toute ma carriĂšre. Parce quâelle mâa appris quelque chose que le football confirme chaque semaine. Le talent ouvre parfois une porte. LâhumilitĂ© vous permet de la franchir.
Le silence retomba sur la terrasse. Puis, lentement, le sourire revint.
â Heureusement pour moi, pendant que je recevais cette leçon de vie, quelque part en Europe, un homme que je nâavais jamais rencontrĂ© Ă©tait en train de lire mon dossier. Le destin. Le hasard. Dieu. Les priĂšres de maman Ă la Sainte Vierge. Choisissez ce qui vous arrange.
Ă lâĂ©poque, personnellement, je prenais tout ce qui acceptait encore de rĂ©pondre Ă mes e-mails. Et sans le savoir, ma chance venait enfin de commencer.