Chiara Moretti rentra chez elle peu avant vingt-deux heures. La chaleur avait fini par quitter les ruelles de Bari, remplacée par cette douceur marine que les habitants des Pouilles considéraient comme un droit naturel. Les navettes autonomes glissaient silencieusement le long du front de mer. Les touristes occupaient encore les terrasses. Les pêcheurs aussi.
Certaines choses avaient changé depuis 2026. D’autres semblaient avoir signé un pacte avec l’éternité. Son appartement s’illumina lorsqu’elle franchit la porte.
— Bonsoir Chiara.
— Bonsoir Iana.
La voix provenait discrètement des enceintes murales. Son assistant personnel l’accompagnait depuis près de six ans maintenant. Assez longtemps pour développer une personnalité. Ou du moins une imitation convaincante de personnalité.
— Entretien terminé ?
— Temporairement.
— Monsieur Colombani a-t-il répondu à une question aujourd’hui ?
Chiara posa son sac sur une chaise.
— Non.
— Je m’améliore dans la compréhension du personnage.
Elle sourit malgré elle. C’était le problème avec Giuseppe Colombani. Même lorsqu’elle quittait sa maison, elle continuait à penser à lui. À ses histoires. À ses silences. À ses contradictions.
Chaque anecdote semblait parfaitement construite. Chaque souvenir arrivait au bon moment. Chaque réplique possédait exactement le rythme nécessaire. Ce qui constituait généralement un très mauvais signe pour la journaliste.
Les gens ne se souviennent pas de leur vie comme d’un roman. Ils hésitent. Ils mélangent les dates. Ils oublient.
Giuseppe, lui, paraissait parfois se souvenir de conversations vieilles de quarante ans avec la précision d’un script de cinéma. Et lorsqu’il oubliait quelque chose, c’était presque toujours un détail susceptible de l’embarrasser. Coïncidence remarquable.
Chiara retira ses chaussures. Puis s’installa devant la baie vitrée. Le vieux Bari brillait au loin. Elle ouvrit son carnet. Relut quelques notes.
« Toute autobiographie est un mensonge organisé. Les souvenirs sont des menteurs professionnels. Les opportunités changent des vies. »
Elle secoua la tête. Même ses mensonges étaient bien formulés.
— Tu l’aimes bien.
Chiara leva les yeux.
— Qui ?
— Colombani.
— C’est faux.
— Tu as utilisé son prénom cinquante-deux fois aujourd’hui.
— C’est le sujet du livre.
— Bien sûr.
Le ton d’Iana ressemblait dangereusement à de l’ironie. Le silence retomba. Pendant quelques secondes. Puis quelques minutes. Assez longtemps pour que d’autres pensées reviennent. Celles qu’elle parvenait généralement à tenir à distance lorsqu’elle travaillait.
L’appartement paraissait encore trop grand. Certaines habitudes avaient la vie dure. Le deuxième mug dans la cuisine. Une veste oubliée derrière une porte. Une playlist qu’elle n’écoutait plus.
Trois mois déjà . Trois mois depuis le départ d’Elena. Trois mois durant lesquels Chiara s’était réfugiée dans le travail avec l’enthousiasme méthodique d’une personne refusant soigneusement de réfléchir. Jusqu’ici, la stratégie fonctionnait relativement bien. Le problème avec les soirées silencieuses, c’est qu’elles finissent toujours par rattraper les gens.
Une notification se déclencha dans son oreille.
MESSAGE DE SOFIA
« Tu rumines encore ? »
Chiara sourit. Son amie possédait un talent presque surnaturel pour détecter ces moments-là . Elle tapa une réponse.
« Peut-être. »
La réaction arriva moins de cinq secondes plus tard.
« Bien. Je suis dans le vieux Bari. Viens boire une bière avant de devenir aussi insupportable que tes écrivains. »
Chiara éclata de rire.
— J’approuve cette proposition
— Personne ne t’a demandé ton avis.
— C’est précisément ce qui rend mon avis précieux.
Elle referma son carnet. Attrapa sa veste. Puis se dirigea vers la porte.
— Iana. Prépare-moi un dossier sur le MŠK Rimavská Sobota.
— Niveau de détail ?
Chiara réfléchit quelques secondes.
— Suffisant pour comprendre pourquoi un Italien de trente-trois ans a accepté d’aller entraîner là -bas.
Une légère pause.
— Cela réduit considérablement le nombre d’hypothèses raisonnables.
— Merci, Iana.
Quelques minutes plus tard, Chiara marchait dans les ruelles du vieux Bari. Autour d’elle, les restaurants débordaient sur les pavés. Des enfants jouaient encore au ballon. Des habitants discutaient aux fenêtres. La mer n’était jamais très loin.
Pour la première fois de la journée, Giuseppe Colombani quittait progressivement ses pensées. Pas complètement. Jamais complètement. Mais suffisamment pour laisser de la place à une bière fraîche. Et à une amie.
Le dossier pouvait attendre quelques heures. L’histoire de Giuseppe avait déjà attendu quarante ans.
