Réponse aux lecteurs
@alexgavi Oui, ça, il va en avoir le bougre ! Et pour l’avenir de nos cerveaux et de nos compagnons IA, je pense qu’on tend déjà vers ça plus ou moins. La compilation de datas est partout.Et des machines surpuissantes pour les gérer. Avec les conséquences énergétiques qu’elles entrainent, qui est pour l’instant un frein énorme. J’espère seulement qu’on saura garder des prises de décisions et de la créativité humaine.
@CaptainAmericka Wait & See !
Chiara avait refermé la tablette hier soir. Le dossier d’Iana venait de dresser un constat assez simple. Žilina devait monter. L’Inter pouvait rêver. Púchov était solide. Rimavská Sobota semblait condamné. Elle s’intéresserait plus au comment demain.
Le lendemain, installée dans les fauteuils du patio de la villa de Giuseppe, elle leva les yeux vers lui.
— Comment tu as fait ?
— Pour quoi ?
— Les premiers jours.
Le vieux coach sourit immédiatement. Le genre de sourire qui apparaissait lorsqu’il retrouvait un souvenir particulièrement ridicule ou particulièrement heureux ; parfois les deux étaient indissociables. Il attrapa son carnet, le vieux , celui qui l’avait suivi partout et tourna quelques pages. Il s’arrêta, puis éclata de rire.
— Santa Maria..
— Quoi ?
— J’avais oublié à quel point j’étais convaincu d’être intelligent.
Chiara sourit.
— Ça promet.
Il posa un doigt sur la page.
— Mardi 14 juillet 2026. Je débarque à Rimavská Sobota. Je découvre la ville. Le stade. Les installations. Je rencontre Robert et signe mon contrat. Je dîne avec Giulia. Tout est encore romantique. L’aventure, le défi, le football, le destin. Toutes les conneries qu’on se raconte avant que la réalité n’arrive.
Il tourna la page.
— Puis Giulia repart le lendemain. Le 15. Et soudain… je me retrouve seul.
Son sourire s’élargit.
— C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me demander ce que je foutais là . J’ai appelé Nicola. Pas de réponse. J’ai rappelé. Pas de réponse. J’ai regardé le plafond pendant une bonne partie de la nuit. Je crois avoir dormi une heure. Deux maximum.
Il relut une note.
— Tiens. « 15 juillet. Première nuit seul. Peur. »
Il leva les yeux.
— Au moins, j’étais honnête.
Puis il continua.
— Le lendemain je visite le centre d’entraînement. Le mot « centre » est d’ailleurs un peu ambitieux. Le terrain, le petit bâtiment, mon bureau, la salle vidéo, le projecteur. Et je me souviens très bien de ma réflexion.
Il consulta le carnet puis éclata de rire.
— Écoute ça. « Les infrastructures sont modestes mais suffisantes pour mettre en place ma philosophie. »
Chiara explosa de rire.
— Ta philosophie ?
— Ma philosophie. Je n’avais jamais dirigé un entraînement de ma vie, mais j’avais déjà une philosophie.
Il leva les mains.
— À trente-trois ans, on a des priorités étranges.
Le vieux coach tourna quelques pages.
— Puis arrivent les joueurs. Les douze, même les blessés Tomas et Erik. Tout le monde. Et là , quelque chose se passe. Je cesse d’avoir peur pendant une heure, parce que je peux enfin faire ce que j’aime : observer. Pas parler. Observer.
Il marqua une pause.
— Je n’avais pas besoin de leur faire un discours. Je voulais voir qui demandait le ballon, qui l’évitait, qui dirigeait les autres, qui comprenait vite, qui comprenait lentement, qui pensait avant de courir parce que je savais déjà quelque chose : nous n’allions jamais être les plus riches, jamais les plus rapides, mais les plus forts physiquement. Alors il fallait être les plus intelligents.
Il tapota la couverture du carnet.
— Ça, je l’avais compris avant même de connaître le métier.
Chiara remarqua qu’il souriait moins, comme s’il revoyait réellement cette séance.
— Et très vite j’ai identifié les patrons. Petran. Vargic. Luptak qui marchait avec des béquilles, mais était là . Mes tauliers. Les meubles. Les murs porteurs du club. Ils étaient là depuis dix ans, parfois davantage. Ils entraînaient les jeunes, aidaient à la buvette, portaient les cages, conduisaient le minibus, organisaient les lotos. Dans les grands clubs, on appelle ça la culture. À Rimavská Sobota, on appelait ça mercredi.
Chiara éclata de rire. Giuseppe aussi.
— Petran m’a sauvé. Vraiment. Quelques notions d’anglais, quelques notions tactiques, un diplôme d’entraîneur. Quarante-cinq ans. Moi, j’avais trente-trois ans et un carnet. Nous formions un staff remarquablement déséquilibré.
Il tourna une autre page.
— Écoute celle-là . « Première séance encourageante. »
Il leva les yeux.
— C’était littéralement la première séance que j’animais de ma vie. La première et je l’avais déjà trouvée encourageante.
Chiara riait désormais franchement.
— Tu étais impossible.
— Je te l’ai déjà dit, je suis italien. Nuance.
Puis il poursuivit.
— Je m’appuyais énormément sur Petran parce qu’en réalité, je ne savais pas comment construire une préparation. J’avais certes regardé des centaines d’entraînements au SSC Bari, à Lecce. J’avais pris des notes, lu des livres. Mais conduire une séance… c’est autre chose. C’est comme regarder vingt saisons d’Urgences et demander ensuite un poste de chirurgien.
Il relut une nouvelle ligne. Son sourire s’élargit encore.
— Ah celle-ci est magnifique. « Le groupe assimile rapidement les concepts. »
— Après combien de séances ?
— Une.
Chiara manqua s’étouffer avec son café.
— Une seule ?
— Une seule.
Il secoua la tĂŞte.
— Mais ce qui est amusant… c’est que ce n’était pas totalement faux. Au bout de quelques exercices ils comprenaient déjà ce que je voulais. Pas parfaitement, mais vite, très vite. Bien plus vite que ce que j’avais imaginé.
Il regarda la mer quelques secondes.
— C’est probablement à ce moment-là que j’ai commencé à croire qu’on pouvait faire quelque chose. Pas parce qu’on était bons, mais parce qu’on était réceptifs. C’est différent.
Le carnet changea encore de page et le sourire disparut.
— Puis j’ai demandé les résultats des amicaux.
Silence.
— 0-2 contre une D2 hongroise. 0-3 contre une D3 polonaise. 2-1 contre une D4 polonaise. Et Tomas qui se détruit le genou. Erik toujours blessé à la hanche. Je me souviens avoir recompté les joueurs plusieurs fois. Je pensais avoir oublié quelqu’un mais je n’avais oublié personne. On était dix. Oui, dix.
Il leva les yeux.
— Pas dix titulaires en plus. Dix joueurs. C’est un détail important.
Chiara secoua la tĂŞte.
— Et là tu demandes des renforts.
— Évidemment. Je regarde Petran et je dis :
« Need players. »
Il répond :
« No money. »
Je réponds :
« Need players. »
Il répond :
« No money. »
Cette discussion a probablement duré cinq minutes. À la fin j’ai simplifié.
« Anybody. »
Cette fois il a compris. Tout le monde comprend le mot anybody. Alors ils ont appelé des jeunes, des copains, des étudiants, un handballeur, un coureur de huit cents mètres, et même un lutteur géorgien.
À ce stade, si quelqu’un possédait deux jambes et un certificat médical, il devenait une cible prioritaire du recrutement.
Il tourna quelques pages puis relut. Longtemps. Cette fois son rire fut plus doux.
— Tiens. Voilà une note intéressante. « Nous sommes trop vieux. Trop peu nombreux. Trop lents. »
Il releva les yeux.
— Jusque-là c’était assez juste.
Puis il reprit.
— La phrase suivante : « Mais nous comprenons vite. »
Le silence revint.
— Je crois que c’est la première fois où j’ai pensé qu’on avait une chance. Pas une bonne équipe. Pas encore mais une équipe cohérente. Vargic comprenait le jeu avant tout le monde. Saturnino compensait les erreurs. Petran organisait tout. Gembicky pouvait gagner un match à lui seul.
Pour la première fois depuis mon arrivée… j’ai pensé qu’on pouvait construire quelque chose puis arriva le samedi : le jubilé de Matej Vargic.
Giuseppe leva les yeux au ciel.
— J’ai mis un temps fou à comprendre.
On me dit : « Jubilé de Matej. » Dans ma tête : retraite. Discours. Photos. Plaque commémorative. Larmes. Je vois Matej mettre ses protège-tibias. Alors je demande : « Il joue ? »
On me répond : « Bien sûr. » Je réponds : « Mais c’est son jubilé. » Personne ne comprenait mon problème.
Chiara éclata de rire.
— Finalement je l’ai installé numéro dix. Au centre de tout parce qu’il était encore le meilleur joueur du club et sans doute du terrain. Et pendant quarante-cinq minutes… tout a fonctionné. Gembicky marque. Vargic marque. Ferletak marque. Petran marque. 4-0 à la mi-temps.
Il regarda une nouvelle note.
— Écoute ça. « Les principes de jeu sont assimilés. »
Chiara éclata de rire avant même qu’il ne poursuive.
— Après deux jours.
— Après deux jours. Je te rappelle que je n’avais jamais entraîné personne.
Le vieux coach secoua la tĂŞte.
— Pourtant… ce n’est pas ça que je retiens. Les Autrichiens étaient faibles, très faibles. En plus, ils avaient picolé la veille. Ils étaient là pour célébrer Matej, mais pas pour préparer la Ligue des Champions. Il faut être honnête. Mais ce que j’ai vu m’a marqué parce que pendant quarante-cinq minutes… j’ai vu sur le terrain exactement ce que j’avais dessiné dans mon carnet.
Les décrochages de Vargic, les déplacements de Saturnino, les appels de Gembicky. Le pressing, les couvertures, les triangles. Pour la première fois, une idée que j’avais dans la tête existait réellement.
Il referma doucement le carnet.
— Ça m’a probablement rendu plus dangereux que compétent.
Chiara nota immédiatement la phrase.
— Elle est bonne.
— Elle est vraie.
Le soleil commençait à descendre derrière la mer. Giuseppe caressait toujours la couverture usée du carnet.
— Aujourd’hui, quand je relis ces notes… je vois les erreurs partout. Dans les séances, dans l’organisation, dans mes certitudes, dans mon arrogance aussi. Santa Maria, mon arrogance…
Il éclata de rire puis relut une dernière ligne et cette fois son sourire se fit presque tendre.
— J’avais écrit : « Nous sommes prêts. »
Il leva les yeux vers Chiara.
— Nous n’étions absolument pas prêts. Pas du tout.
Puis il réfléchit quelques secondes.
— Enfin… pas comme je l’imaginais.
Il referma le carnet. Définitivement pour aujourd’hui.
— Mais malgré tout, je n’avais plus peur. C’est ce qui me frappe aujourd’hui. Je regardais notre effectif, notre banc, nos blessures, nos finances. Et pourtant… je n’avais plus peur. Je ne savais pas encore pourquoi. Je savais simplement que quelque chose fonctionnait. Quelque chose d’invisible, de fragile mais de réel.
Une semaine plus tard, le championnat allait commencer. Et très vite, les certitudes de beaucoup de monde allaient être mises à rude épreuve.
