Réponse aux lecteurs
@celiavalencia ravie que ça te plaise et que tu es tout lu avec plaisir ! Vais-je devoir faire une traduction pour nos amis wallons et helvètes ?
@toopil vu que pour le moment, notre Giuseppe ne grimpe pas vraiment aux rideaux, on va dire qu’il aimerait un jour trouvé un banc en Italie et qu’il aurait l’impression que sa carrière grimpe !
@alexgavi clairement, autant il sait déceler une faiblesse tactique en face, ou le talent caché d’un joueur, autant il ne voit pas des choses évidentes transmises par la gente féminine.
— Tu as souvent parlé de Richard Trutz.
Chiara feuilletait les carnets.
— Beaucoup plus que des autres dirigeants.
Giuseppe resta silencieux quelques secondes.
— C’est vrai.
— Tu l’admirais ?
Le vieil homme réfléchit.
— Je le respectais énormément. Ce n’est pas tout à fait la même chose.
Puis un sourire apparut.
— Et, très honnêtement… je l’ai trouvé insupportable pendant les dix premières minutes.
Richard Trutz débarqua à Rimavská Sobota un matin de septembre dans une vieille Mercedes gris métallisé, une sacoche en cuir élimée à la main. Il portait un costume qui avait connu des jours meilleurs et cette manière de marcher des gens qui n’ont pas besoin qu’on leur ouvre les portes. Il poussa celle du bureau de Giuseppe sans attendre qu’on l’y invite.
— Tout le monde le connaissait. Moi, j’avais évidemment entendu parler de lui. Au Slovan Bratislava, c’était une institution. Sept ans directeur sportif, quatre titres de champion, des dizaines d’internationaux recrutés.
Le genre d’homme qui connaissait le prénom du père d’un gamin de seize ans jouant troisième division autant que le numéro personnel de la moitié des agents du pays. Mais ce n’était pas son réseau qui impressionnait le plus, c’était sa réputation.
Richard ne promettait jamais rien mais lorsqu’il donnait sa parole… l’affaire était réglée. À l’inverse, si tu lui donnais la tienne et que tu revenais dessus… tu disparaissais de son univers. Sans esclandre, sans cris : tu cessais simplement d’exister.
— Radical.
— Très, je crois même qu’il préférait perdre un bon joueur que travailler avec quelqu’un qu’il estimait peu fiable. Ça lui a coûté quelques postes mais ça lui a aussi valu un respect immense.
Personne ne comprenait pourquoi un homme de cette stature acceptait de venir dans un promu de deuxième division, moi encore moins. J’avais demandé à Robert.
— Pourquoi lui ?
Robert avait souri longuement puis il avait simplement répondu :
— Parce qu’il aime construire.
Je trouvais ça un peu pompeux. Aujourd’hui… je pense que c’était exactement ça.
Notre première réunion dura près de trois heures. Enfin… deux heures cinquante-cinq. Les cinq premières furent… brutales. Richard ouvrit le dossier de l’effectif le parcourut rapidement, très rapidement, même si je sais qu’il faisait comme s’il découvrait le dossier, puis il leva les yeux.
— Bon. Ton gardien. Très bien mais s’il se casse une jambe demain ?
Je n’eus pas le temps de répondre.
— Voilà . Tu n’as personne. Premier problème. Je suppose que tu en avais conscience ?
Il tourna une page.
— Novak. Brave garçon. Il centre ?
— Pas vraiment.
— Donc il ne centre pas.
Une autre page.
— Kisiev. Sympathique. Bon dans les duels, rapide. Mais sur un corner… je prends l’attaquant.
Je me souviens avoir pensé : « Quel type détestable. » Dix minutes plus tard : « Quel type brillant. » Une heure plus tard : « Bon… il est toujours détestable. »
Chiara éclata de rire.
— Tu ne l’as pas très bien vécu.
— Pas du tout. Moi, j’arrivais avec mon enthousiasme, mes idées, mes convictions et ce parfait salaud démontait méthodiquement tout ce que j’avais sous les yeux, sans une once de méchanceté mais simplement parce que c’était son métier.
Puis il arriva sur Petran.
— Quarante-cinq ans. Titulaire, adjoint, capitaine. Tu fais un bingo ?
Je souris.
— Non. Je collectionne les hommes de confiance.
Il resta impassible.
— Ça ne répond pas à la question.
Je lui expliquai que Petran était encore excellent techniquement, qu’il lisait les situations avant tout le monde, que ses jambes ne suivaient plus toujours et que je voulais progressivement le faire glisser dans l’axe ou devant la défense là où son intelligence compterait davantage que sa vitesse. Cette fois… Richard nota quelque chose puis releva la tête.
— Continue.
J’ouvris mon carnet. Celui que Robert m’avait offert. Richard le regarda.
— Tu notes tout ?
— Oui.
— Tu relis tout ?
— Aussi.
Il souffla.
— C’est maladif.
— Je sais.
Il haussa les épaules.
— Tant mieux. Les entraîneurs normaux m’inquiètent.
Je repris.
— Il nous faut un deuxième gardien. Un latéral gauche offensif. Deux défenseurs centraux. Un latéral droit plus jeune. Un milieu capable de faire avancer le ballon. Un avant-centre. Et surtout… des joueurs rapides. On est beaucoup trop vieux. Dans un monde idéal, j’aimerai un groupe de seize joueurs. Pas douze.
Richard leva un doigt.
— Pourquoi un neuf ? Tu as Gembický.
— Justement. Je veux le sortir de l’axe. Le laisser attaquer les espaces et le rendre imprévisible. Si je lui colle un défenseur dans le dos pendant quatre-vingt-dix minutes, je perds son meilleur football.
Richard réfléchit puis demanda calmement :
— Donc tu veux surtout un autre organisateur pour libérer Vargic.
Je souris.
— Exactement.
Il poursuivit.
— Et Vasilko ?
— Je le monte d’un cran à son poste naturel, en 6. Saturnino pourra davantage casser les lignes, Vuantu deviendra une rotation. Petran sécurisera l’équilibre.
Richard referma alors le carnet.
— Ton diagnostic est bon.
Je me redressai presque puis il ajouta immédiatement :
— Tes solutions… nous allons en discuter.
Je retombai aussi sec. Il ne faisait jamais durer les compliments. C’était contre sa religion.
Nous parlâmes ensuite pendant près de deux heures. Recrutement, formation, âge, profils, mentalité, budget, équilibres. Nous étions d’accord sur beaucoup de choses mais pas sur tout, loin de là . À un moment, je lui dis :
— J’aime beaucoup Kisiev. C’est un type formidable. Toujours le premier à aider, toujours positif. Le vestiaire l’adore.
Richard me regarda très sérieusement.
— J’en suis ravi. Mais je ne recrute pas le gendre idéal. Je recrute des défenseurs.
J’ai dû faire une drôle de tête parce qu’il ajouta aussitôt :
— Ne fais pas cette tête. Toi, tu construis un vestiaire. Moi, je construis un effectif. Ce ne sont pas exactement les mêmes métiers.
Cette phrase… je ne l’ai comprise que plusieurs années plus tard. À l’époque, elle m’avait presque choqué. Aujourd’hui, je sais qu’il avait partiellement raison comme souvent.
Avant de partir, Richard remit sa veste puis il se retourna.
— Une dernière chose.
J’attendis.
— Continue à me dire quand tu n’es pas d’accord. Si un entraîneur commence à me donner raison sur tout… je m’inquiète.
Je souris.
— Ça ne risque pas d’arriver.
Il eut un léger rictus. Le premier de la journée.
— Tant mieux.
Chiara referma doucement son ordinateur.
— Finalement… vous vous ressembliez un peu.
Giuseppe éclata de rire.
— Mon Dieu, non. Richard décidait avec sa tête, moi avec mon cœur. Lui remplaçait un joueur sans hésiter, moi, j’avais besoin d’une nuit pour culpabiliser. Lui voyait un club, moi, je voyais d’abord les hommes.
Il resta silencieux quelques secondes, le regard perdu vers la fenĂŞtre.
— Mais il avait une qualité rare. Il ne cherchait jamais à avoir raison. Il cherchait à comprendre pourquoi tu pensais autrement et quand tu avais travaillé ton sujet… il t’écoutait vraiment.
Un sourire discret apparut.
— Nous n’étions pas souvent d’accord, nous n’en avions pas besoin. Quand j’avais une décision difficile à prendre, des années plus tard, il m’arrivait encore de l’appeler. Une conversation de vingt minutes puis chacun reprenait sa route.
Je raccrochais rarement convaincu. Mais je raccrochais toujours un peu meilleur qu’avant d’avoir composé son numéro.
