Réponse aux lecteurs
@toopil @CaptainAmericka @Rhino @alexgavi Ah, Richard, un sacré personnage. Ancien joueur pro, carrière arrêtée à 28 ans pour blessures, arbitre de niveau national ensuite, puis présentateur télé, et ensuite directeur sportif du Slovan, le gars a une sacrée carrière. Je ne sais pas si la personnalité que je lui ai donné lui conviendrait, mais je trouvais qu’elle allait bien avec mon récit !
— À quel moment as-tu commencé à croire que tu étais réellement entraîneur ?
Giuseppe ne répondit pas tout de suite. Il fit tourner lentement son verre entre ses doigts puis répondit.
— Ce n’est pas après une victoire. Ce n’est même pas après toutes ces premières victoires. C’est pendant une coupure de championnat, quand je suis rentré à Bari. La trêve était courte. Quatre jours à peine. Juste assez pour rentrer dans les Pouilles, respirer un peu l’air de l’Adriatique… et repartir.
À cette époque-là , j’avais déjà compris une chose. Je ne pourrais jamais vraiment couper. Le football m’accompagnait partout, même en vacances. Surtout en vacances.
— Tu étais devenu obsessionnel ?
— Complètement. Et le pire… c’est que je trouvais ça parfaitement normal.
Giuseppe éclata de rire.
— Je débarquais chez mes parents avec deux sacs, une valise et un ordinateur rempli de vidéos des prochains adversaires. Ma mère m’embrassait, mon père me demandait si le voyage s’était bien passé. Moi, je demandais où je pouvais m’installer au calme. Je n’étais déjà plus fréquentable.
C’était l’anniversaire de son frangin et de son neveu. Le repas fut comme tous les autres. Bruyant, généreux. Les assiettes circulaient plus vite que les conversations. Son père servait un digestif maison dont personne n’avait jamais vraiment connu la recette. Son frère racontait une anecdote. Les enfants couraient partout. Pendant quelques heures… Giuseppe oublia presque la Slovaquie.
— Ma mère m’a regardé longtemps puis elle a commencé à pleurer.
Chiara releva la tĂŞte.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle m’a dit une phrase que je n’ai jamais oubliée. « Tu souris de nouveau. »
Le silence s’installa.
— Je crois qu’elle avait raison. Je travaillais quinze heures par jour. Je vivais seul. Je mangeais n’importe comment. Je dormais mal mais… j’avais enfin trouvé ma place.
Son père ne disait jamais grand-chose. À la fin du repas, il posa simplement une main sur son épaule. Son frère fit de même. Aucune grande déclaration. Chez les Colombani, les hommes parlaient peu. Ils serraient fort. C’était leur manière de dire qu’ils étaient fiers.
— Ils commençaient à comprendre que ce n’était plus un rêve. J’étais vraiment entraîneur professionnel dans un pays dont ils ne savaient toujours pas placer la capitale sur une carte… mais entraîneur professionnel quand même.
Chiara sourit malicieusement.
— Et Giulia ?
Le vieux coach leva les yeux au plafond.
— Évidemment… Giulia.
Elle vint le chercher chez ses parents en fin d’après-midi. Toujours ponctuelle. Toujours impeccable. Sa BMW glissa silencieusement devant la maison. Giuseppe monta puis il resta quelques secondes sans rien dire.
— Elle était magnifique.
Il secoua la tĂŞte en riant.
— C’est terrible, avec quarante ans de recul, je suis encore capable de te décrire sa tenue. Une robe bleu nuit. Très simple. Très élégante. Des boucles d’oreilles assorties. Et ce parfum… Je serais incapable de te dire lequel c’était mais je pourrais probablement encore le reconnaître aujourd’hui.
Ils prirent la route de Polignano a Mare. La fin de l’été enveloppait encore les falaises. La mer était calme, les terrasses commençaient doucement à se remplir. Ils choisirent un petit restaurant dominant l’Adriatique. Pas un endroit luxueux mais un endroit où l’on venait surtout pour la vue.
Giulia posa beaucoup de questions. Pas sur les résultats, sur lui.
— Comment tu vis tout ça ? Tu dors un peu mieux ? Tu arrives à communiquer avec les joueurs ? Tu te sens seul ?
Giuseppe éclata de rire.
— Avec le recul… je comprends qu’elle me faisait passer un entretien psychologique. Sur le moment… j’étais beaucoup trop occupé à essayer de ne pas renverser mon verre.
Ils parlèrent du club. De Robert Sevcik, de Richard Trutz qui devait bientôt arriver, du projet. Au dessert, Giulia sortit une enveloppe.
— J’ai une bonne nouvelle.
À l’intérieur. Les papiers d’inscription. Robert avait accepté de financer sa première formation d’entraîneur, son premier diplôme officiel.
— Tu as fait tes preuves. Il veut investir sur toi.
Giuseppe baissa les yeux.
— Tu te rends compte ? Quelques mois plus tôt… je n’étais personne. Là … quelqu’un décidait que je valais suffisamment pour qu’on mise sur moi. Je crois que c’est ce soir-là que je me suis senti légitime pour la première fois.
Ils quittèrent le restaurant, marchèrent un moment puis s’assirent sur une terrasse face à la mer. Une bière, la douceur de cette fin septembre, le bruit des vagues et ce sentiment étrange que tout semblait enfin possible.
— Je me suis raconté beaucoup d’histoires ce soir-là .
Chiara esquissa un sourire.
— Lesquelles ?
— Toutes. Celles qu’un homme de trente-trois ans se raconte quand il est amoureux sans vouloir se l’avouer. Je trouvais qu’elle riait davantage, qu’elle me regardait plus longtemps, qu’elle était plus proche. Aujourd’hui je pense surtout qu’elle passait une bonne soirée. Moi… j’y voyais des signes partout.
Il éclata de rire.
— Les entraîneurs analysent beaucoup. Parfois beaucoup trop. Si je n’avais pas perçu percevoir les signaux envoyés par Katarina, j’en décelais d’inexistants chez Giulia.
Au moment de repartir, Giuseppe prit son courage à deux mains. Il se pencha légèrement, pas très sûr de lui mais suffisamment pour que l’intention soit claire. Giulia posa doucement une main sur son avant-bras et lui sourit.
— Giuseppe…
Sa voix était douce, presque tendre.
— Nous avons une relation de travail. Je tiens beaucoup à toi. J’aime passer du temps avec toi, mais je veux que cela reste professionnel.
Elle ne s’était pas reculée brusquement. Elle ne l’avait pas humilié. Elle avait simplement tracé une ligne claire et élégante. Définitive.
— Ça a été dur ?
— Oui. Personne n’aime se faire éconduire. Et non. J’étais déçu, évidemment. Mais au fond… je l’admirais encore davantage. Elle ne profitait pas de l’ascendant qu’elle avait sur moi. Elle protégeait notre relation de travail probablement mieux que je n’aurais su le faire.
Quelques jours plus tard, de retour à Rimavská Sobota, Robert Sevcik le fit venir dans son bureau. Le président resta debout devant la fenêtre, les mains dans le dos.
— Merci pour la formation.
Robert se retourna.
— Ne me remercie pas, mais fais-en quelque chose.
Puis il ajouta, avec cette franchise qui le caractérisait :
— Tu es la base du projet. L’arrivée de Trutz, la tienne. Tout ça ouvre une nouvelle époque. J’espère qu’un jour on parlera de nous comme on parlait du grand FC Tauris. Nous n’en sommes qu’au début. Alors travaille, le reste suivra.
Giuseppe resta silencieux.
— Je suis sorti du bureau avec une drôle de sensation. J’avais toujours pensé que mon travail consistait à sauver un promu. Robert, lui… voyait toujours plus loin.
Il sourit.
— Et moi… je commençais doucement à comprendre quelque chose. Le football n’était pas seulement un sport. C’était un problème, un immense problème avec des centaines de variables. Des hommes, des émotions, des systèmes, des blessures, des égos, des idées.
Et plus je passais de temps à essayer de résoudre ce problème… plus j’avais envie d’y consacrer ma vie entière.
