:storygreen: :s1: 🇸🇰 Le vent de Bari : confessions de Giuseppe Colombani

Réponse aux lecteurs

@Rhino Et encore, le coach galère pas trop pour faire son 11 !

- Les nations unies de deuxième division -

La fois suivante, Chiara arriva avec un sourire que Giuseppe n’aimait pas. Pas un sourire aimable. Pas un sourire amusé. Un sourire de journaliste. Le genre qui annonce généralement une question embarrassante.

— Quoi ?

— J’ai lu le dossier.

— Mauvaise habitude.

— J’ai découvert quelque chose.

— Encore pire.

Le vieux conteur soupira théâtralement. Chiara consulta quelques notes.

— Tu ne parlais pas slovaque.

— Non.

— Pas hongrois non plus.

— Heureusement.

— Heureusement ?

— Si j’avais essayé de parler hongrois en plus du reste, ils auraient probablement demandé mon expulsion avant le début du championnat.

Un sourire passa sur son visage. Puis il reprit son verre.

— Tu veux savoir comment je communiquais avec l’équipe.

Ce n’était pas une question. Chiara hocha simplement la tête. Giuseppe réfléchit quelques secondes.

— Très mal.

Le rire de la journaliste résonna sur la terrasse. Il se pencha vers le petit carnet noir posé à côté de lui. Le même carnet qui l’accompagnait depuis quarante ans. Les pages étaient jaunies. La couverture usée. Mais l’écriture demeurait parfaitement lisible.

— Tiens. 14 juillet 2026. « Compréhension mutuelle : approximative. »

Il leva les yeux.

— C’était optimiste.

Le carnet retourna sur ses genoux.

— Les gens imaginent toujours qu’un entraîneur arrive avec ses idées, sa méthode, ses certitudes. Moi, je suis arrivé avec un dictionnaire anglais-italien acheté à l’aéroport de Rome. Je ne suis même pas sûr de l’avoir ouvert.

Chiara ne répondit pas. Elle savait désormais que les meilleurs passages arrivaient lorsqu’on ne disait rien.

— Mon anglais était médiocre. Celui de Petran aussi. À nous deux, nous formions un anglophone fonctionnel. Trois jours par semaine. Quatre lorsqu’il faisait beau.

Son regard se perdit quelques instants vers la mer. Puis il reprit.

— Mais le vrai problème n’était pas là. Le vrai problème, c’est qu’eux non plus ne parlaient pas tous la même langue.

Cette fois, il ouvrit franchement le carnet.

— Vargic, Vasilko, Fajcik, Ferletak, Gembicky, Novak, Slaniniak. Les Slovaques. Ânonnant un peu de tchèque pour certains. Le noyau dur.

Petran parlait slovaque, polonais et un anglais rudimentaire. C’était mon adjoint. Mon capitaine. Mon interprète. Mon ministre des Affaires étrangères.

Vuantu parlait ukrainien, russe et un peu français.

— Français ?

— Français.

— Pourquoi ?

— Aucune idée.

À Rimavská Sobota, j’ai très vite appris qu’il ne fallait jamais chercher une explication rationnelle à tout.

Il poursuivit.

— Kisiev parlait géorgien, arménien, azéri et quelques mots de slovaque. Luptak parlait slovaque et hongrois. Saturnino parlait portugais. Et beaucoup avec les mains. C’était déjà ça.

Il sourit.

— Le plus drôle, c’est que personne n’avait réellement besoin de moi pour se comprendre. Le vestiaire avait développé son propre système. Un mélange de slovaque, de hongrois, de russe, de gestes, d’insultes et de langage footballistique universel. Moi, j’étais l’élément perturbateur. L’Italien. Le seul homme incapable de comprendre ce qui se disait autour de lui.

— Tu exagères.

— À peine. Je me souviens de ma première réunion vidéo. J’avais préparé un exposé tactique magnifique. Quarante-cinq minutes de travail. Des schémas. Des animations. Des statistiques. Je termine. Silence complet. Onze joueurs me regardent. Je les regarde. Personne ne bouge. Finalement Petran lève la main.

« Mister ? »

« Yes ? »

Il réfléchit. Longtemps. Puis il dit :

« Nobody understand. »

Chiara éclata de rire.

— Personne ?

— Personne. Même Petran n’était pas certain de comprendre ce que je venais de dire.

Il prit une gorgée d’eau.

— C’est ce jour-là que j’ai abandonné l’idée de parler football avec des mots. À partir de là, je dessinais tout. Absolument tout. Des flèches. Des couleurs. Des cônes. Des aimants. Des vidéos. Des gestes. J’étais devenu un mélange étrange entre entraîneur et professeur de maternelle.

Il feuilleta quelques pages.

— Regarde.

Chiara se pencha. Au milieu de notes tactiques apparaissaient des croquis maladroits. Des terrains. Des flèches rouges. Des flèches bleues. Parfois des bonhommes bâtons.

— C’est toi qui as dessiné ça ?

— Hélas.

— On dirait une enquête criminelle menée par quelqu’un de très confus.

Le sourire de Giuseppe s’élargit.

— Le plus surprenant, c’est que les joueurs comprenaient parfaitement. Au fond, ils n’avaient pas besoin d’entendre un discours compliqué. Ils avaient besoin de savoir où courir. Quand presser. Quand couvrir. Quand donner le ballon à Vargic. Surtout quand donner le ballon à Vargic.

Il leva un doigt.

— Ça, tout le monde le comprenait. Même Saturnino. Et pourtant Saturnino était capable de conserver le ballon pendant trois minutes simplement pour vérifier qu’il lui appartenait toujours.

Chiara nota la phrase.

— Tu te moques beaucoup de lui.

— Parce que je l’adorais.

Le silence revint quelques instants. Puis Giuseppe reprit.

— Ce groupe était fascinant. Petran avait quarante-cinq ans. Vargic trente-sept. Luptak trente-six. Moi trente-trois. À certains entraînements, j’avais l’impression d’être l’un des plus jeunes adultes présents.

Chiara sourit.

— Ce n’était pas totalement faux.

— Exactement. Et malgré tout, ils m’ont accepté. Pas immédiatement. Pas facilement. Mais ils m’ont accepté.

Son regard se perdit vers l’horizon.

— Je crois que la première semaine, ils attendaient surtout de voir combien de temps j’allais tenir. Un Italien sans expérience. Sans diplôme. Sans langue commune. Sans passé dans le football slovaque. Objectivement, c’était une candidature très inquiétante.

— Et toi ?

— Moi ?

— Tu pensais quoi d’eux ?

Cette fois, Giuseppe éclata franchement de rire.

— Ah. Enfin une bonne question.

Il ouvrit de nouveau son carnet. Puis lut quelques lignes.

— « Effectif limitĂ©. Â»

Il tourna la page.

— « Très limitĂ©. Â»

Encore une page.

— « ExtrĂŞmement limitĂ©. Â»

Chiara éclata de rire.

— Tu étais optimiste.

— J’essayais.

Il continua.

— Mais ensuite j’ai écrit autre chose.

Son doigt suivit quelques lignes. Puis sa voix ralentit.

— « Ils sont meilleurs que ce que les gens pensent. Â»

Le vent souffla doucement entre les oliviers.

— Parce que les journalistes regardent les budgets. Les dirigeants regardent les contrats. Les supporters regardent les résultats. Moi, je regardais les joueurs. Et je voyais autre chose.

Je voyais Petran qui refusait de perdre un duel à quarante-cinq ans. Je voyais Vargic qui comprenait le jeu avant tout le monde. Je voyais Gembicky qui possédait largement le niveau supérieur. Je voyais Saturnino qui faisait toujours le bon choix. Je voyais des défauts partout. Mais je voyais aussi une équipe.

Pour la première fois depuis le début du récit, son ton devint plus sérieux.


— Tu sais ce que j’ai compris à Rimavská Sobota ?

Chiara secoua la tĂŞte.

— Les clubs pauvres recrutent des joueurs imparfaits. Les clubs riches aussi. La différence, c’est que les riches peuvent cacher leurs défauts. Les pauvres doivent apprendre à vivre avec.

Le silence revint. Long. Paisible. Puis Giuseppe referma le carnet.

— Et comme nous étions probablement l’équipe la plus pauvre du championnat…

Il sourit.

— Nous avions beaucoup de défauts.

— Combien ?

— Suffisamment pour remplir plusieurs chapitres.

Chiara leva les yeux de son carnet.

— Ça tombe bien.

Le sourire du vieil homme s’élargit. Ça tombait effectivement très bien. Car quelques jours plus tard arriva le premier match amical.

- Saison 1 - 26/27 -
- Chapitre 9 -
- effectif 2026 -
- Chapitre 11 -
- La 2. Liga slovaque 2026-2027 -
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