:storygreen: :s1: 🇸🇰 Le vent de Bari : confessions de Giuseppe Colombani

Réponse aux lecteurs

@Rhino Content que ça te plaise ! J’aime aussi beaucoup ta story sur le Werder, elle est égalemet très inspirante !

@CaptainAmericka Les Avengers !

- Santa Maria -

— Tu te souviens de ton premier match professionnel ?

Chiara posa la question en sachant déjà la réponse. Bien sûr qu’il s’en souvenait. Giuseppe éclata immédiatement de rire.

— Je me souviens surtout de tout ce qui s’est passé avant.

Il ouvrit son carnet. La page était couverte d’une écriture nerveuse. Bien plus que d’habitude.

— Ça, c’est toujours mauvais signe.

— L’écriture ?

— Oui. Quand je suis stressé, mon écriture ressemble à une ordonnance de cardiologue.

Il ajusta ses lunettes.

— Premier match officiel. J’avais attendu ce moment toute ma vie. Et quand il est arrivé, je n’avais qu’une seule envie : qu’il soit déjà terminé. La semaine avait été interminable. Chaque séance d’entraînement me semblait révéler un nouveau problème. Un joueur fatigué. Un autre qui boitait. Une incompréhension tactique. Un exercice mal préparé. Un détail oublié.

Et chaque soir, Giuseppe rentrait chez lui avec la conviction que tout allait s’effondrer puis revenait le lendemain avec la conviction inverse. À trente-trois ans, ses certitudes changeaient toutes les six heures, parfois moins.

— J’avais l’impression de préparer une opération militaire, alors qu’en réalité nous jouions un match de deuxième division slovaque devant quelques centaines de personnes.

Chiara sourit.

— Tu dramatisais ?

— Je suis des Pouilles. Nous appelons ça vivre normalement.

La veille du match, il dormit à peine. Enfin… il resta allongé dans un lit pendant plusieurs heures. Ce qui est différent. Vers deux heures du matin, il vérifia la composition, puis les licences, puis les numéros, puis les licences, puis les licences une troisième fois. Il était persuadé qu’un document manquait, qu’un joueur n’était pas qualifié, qu’un règlement obscur allait apparaître, qu’il avait oublié quelque chose.

Il avait oublié beaucoup de choses dans sa vie. Alors pourquoi pas celle-là ? Vers quatre heures du matin, il finit par se lever et traversa son appartement. Il s’arrêta devant la petite statue de la Vierge que sa mère lui avait offerte avant son départ. Il sourit.

— Santa Maria. Ma pauvre mère. Elle était persuadée que la Vierge pouvait résoudre absolument tous les problèmes. Le football compris.

Il regarda Chiara.

— Pour être honnête, cette nuit-là, moi aussi.

Elle éclata de rire.

— Tu as prié ?

— Bien sûr. J’ai demandé la protection divine. Pour mes joueurs, pour le club, pour ma carrière, pour mon système tactique. Je crois même avoir demandé un peu d’aide sur les coups de pied arrêtés.

Le vieux coach leva les épaules.

— Santa Maria. Il faut mettre toutes les chances de son côté, n’est-ce pas ? Le matin du match arriva enfin et avec lui une nouvelle découverte. Le bus.

— Le bus ?

— Personne ne parle jamais du bus. Pourtant c’est là que les choses deviennent réelles. À l’entraînement, tu joues encore au coach. Dans le bus, tu es le coach. Plus personne ne peut te sauver.

Il relut une note.

— Tiens. J’avais Ă©crit : « Ne pas oublier de respirer. Â»

Chiara éclata de rire.

— Sérieusement ?

— Très sérieusement. Je me rappelle parfaitement avoir eu l’impression d’étouffer. Les joueurs, eux, étaient parfaitement détendus. Petran racontait des blagues que je ne comprenais pas. Vargic mangeait tranquillement une banane. Gembicky écoutait de la musique. Tout le monde semblait vivre une journée normale. Sauf moi.

Moi, j’étais convaincu que l’avenir du football mondial se jouait dans les prochaines deux heures. Le trajet dura un peu plus d’une heure.

Giuseppe passa la moitié du voyage à regarder défiler les paysages. L’autre moitié à relire ses notes. Encore, et encore, et encore.

— À un moment, Petran a fini par me retirer le carnet des mains.

— Vraiment ?

— Oui. Il m’a regardé. Et il a dit en anglais :

« Enough. Â»

Puis il a fermé le carnet. Et me l’a rendu après le match. Probablement la meilleure décision tactique de toute la journée.

Le stade apparut finalement. Petit, modeste, bruyant, parfaitement anonyme et pourtant Giuseppe ressentit une émotion étrange. Il s’arrêta quelques secondes devant l’entrée. Juste quelques secondes, parce qu’il venait de comprendre quelque chose. Depuis l’enfance, depuis Bari, depuis les terrains poussiéreux, depuis les matchs regardés avec son père, depuis les après-midi passés à observer les entraînements, depuis les rêves, il voulait devenir entraîneur.

Et pour la première fois… il l’était réellement.

— Puis est arrivée la feuille de match.

Chiara sourit.

— La feuille de match ?

— Le moment le plus terrifiant de ma carrière.

— Tu exagères.

— Pas du tout. J’étais persuadé d’avoir oublié quelqu’un. Pourtant, c’est pas comme si je croulais sous les joueurs. Je me suis aperçu que le règlement demandait un U21 comme titulaire en championnat. Une des petites lignes que je n’avais pas vue. Nouvelle surprise, j’ai dû aligner le handballeur d’emblée, Denis Kralovic.

J’étais persuadé d’avoir mis un numéro incorrect ou d’avoir enfreint une nouvelle règle que j’ignorais. Je relisais chaque ligne comme si je relisais un contrat d’assurances.

Il éclata de rire.

— Quand l’arbitre l’a finalement validée, j’ai ressenti davantage de soulagement que lors de certaines victoires. Le coup d’envoi approchait, les joueurs terminaient leur échauffement. Txus observait les derniers exercices, Cristian discutait avec Slaniniak. Petran ajustait les placements. Tout le monde semblait savoir exactement ce qu’il faisait. Tout le monde sauf moi.

— Tu te sentais imposteur ?

Giuseppe réfléchit.

— Non. Pas imposteur. Imposteur, c’est quelqu’un qui ne mérite pas sa place. Je pensais la mériter. Je travaillais pour ça. J’avais tout quitté pour ça. J’avais rêvé de ça. Je me sentais simplement… complètement inexpérimenté. Ce qui était beaucoup plus difficile à contester.

Quelques minutes avant le coup d’envoi, il s’isola. Seul. Comme il le faisait toujours depuis. Un rituel qui naissait ce jour-là, pas de téléphone, pas de carnet, pas de discussion. Juste quelques secondes et une dernière pensée.

— Pour la Vierge ?

Giuseppe éclata de rire.

— Évidemment. Pour la Vierge, pour ma mère, pour Giulia, Nicola, pour moi aussi.

Puis il se leva.

— Et tu sais ce que j’ai écrit juste avant le match ?

Il tourna son carnet et montra une phrase soulignĂ©e trois fois. Chiara lut. « Nous sommes prĂŞts. Â» Elle releva les yeux.

— Vous l’étiez ?

Giuseppe sourit longuement, puis secoua la tĂŞte.

— Absolument pas.

Le vieux coach referma le carnet. Ses yeux brillaient encore légèrement.

— Mais parfois… on n’a pas besoin d’être prêt. On a seulement besoin d’avoir le courage de commencer. Le reste vient après ou pas d’ailleurs.

Il regarda la mer puis sourit de nouveau.

— Heureusement pour moi… ce jour-là, le reste est venu après.

Et pour la première fois de sa carrière, Giuseppe Colombani s’assit sur un banc professionnel.

Le match d’ouverture du championnat pouvait enfin commencer.

- Saison 1 - 26/27 -
- Chapitre 13 -
- les adultes entrent dans la pièce -
- Chapitre 15 -
- Six points et personne n’y croyait -
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