Je crois que jâai rĂ©alisĂ© que tout devenait vrai au moment oĂč jâai vu la pancarte : «
Welcome to Crewe ». Le genre de panneau routier qui a dĂ» faire bĂąiller la moitiĂ© du pays⊠sauf moi. Moi, jâavais le sourire idiot de quelquâun qui sâapprĂȘte Ă sâasseoir sur un siĂšge dont il nâa, techniquement, jamais vraiment prouvĂ© quâil le mĂ©ritait.
Le prĂ©sident et le directeur gĂ©nĂ©ral mâattendaient devant le stade, sans chichi, comme lâannonce dâune naissance dans la famille. Une poignĂ©e de mains, deux blagues pour dĂ©tendre lâatmosphĂšre, et câĂ©tait parti : on mâa conduit dans une petite salle de presse. « Câest modeste, mais câest la maison », mâa glissĂ© le prĂ©sident. Ăa mâallait parfaitement. Jâai toujours eu un faible pour les clubs oĂč la peinture sâĂ©caille mais oĂč les convictions tiennent debout.
Il y avait une petite dizaine de journalistes locaux. Rien dâintimidant : des stylos, des carnets, des regards curieux. Certains affichaient un Ă©tonnement poli, dâautres un scepticisme ouvert. Je pouvais presque lire leurs pensĂ©es : « Un Français ? Dans notre club ? Un gamin, en plus ? On va oĂč, lĂ ? ».
La confĂ©rence dĂ©bute. Et soudain, câest moi le sujet.
Je dĂ©roule. Mon parcours, mes diplĂŽmes, ma vision. Le travail des jeunes, la formation, lâidĂ©e de construire quelque chose de durable, de cohĂ©rent avec lâADN de Crewe Alexandra. Pas de promesses dĂ©lirantes, pas de dĂ©clarations pompeuses : juste ce que je veux faire, et comment je veux le faire.
Quand jâai parlĂ© de « dĂ©velopper les talents locaux », jâai vu trois journalistes hocher la tĂȘte. Quand jâai parlĂ© de « faire mieux avec peu », jâen ai vu deux sortir leur stylo. Quand jâai dit que je voulais « donner du plaisir aux supporters », jâen ai entendu un soupirer⊠de mĂ©fiance, peut-ĂȘtre. Ou dâenvie.
Ă la fin, les questions fusent : « Vous nâavez aucune expĂ©rience pro, comment comptez-vous gĂ©rer ? », « Est-ce que votre style de jeu est compatible avec les exigences de la League One ? », « Vous vous voyez combien de temps ici ? ».
Je rĂ©ponds calmement, en anglais dans le texte mais avec un accent britannique catastrophique (ce qui a eu le mĂ©rite de dĂ©tendre la salle). Je sens que ça intrigue. Et si lâaccent balbutie encore, les rĂ©ponses elles sont on ne peut plus assurĂ©es. Et ça, il semblerait que ça rassure. Un peu.
Les premiers échos chez les supporters
LâaprĂšs-midi mĂȘme, le club publie la vidĂ©o de ma prĂ©sentation. Les rĂ©actions tombent, un mĂ©lange dĂ©licieux de : « Câest qui ce gars ? », « Encore une expĂ©rience bizarre⊠», « Câest de lâAnglais qui sort de sa bouche ? », « Du moment quâil lance des jeunes, ça me va ».
Je dĂ©couvre un public qui peut ĂȘtre exigeant, parfois sec, souvent inquiet⊠mais jamais malveillant gratuitement. On sent quâils aiment leur club. On sent aussi quâils ont souffert, quâils nâattendent rien de miraculeux, juste du travail, de la cohĂ©rence, et quâon respecte la culture maison : la formation avant tout, le collectif avant lâindividu, la sueur avant les excuses.
En lisant les commentaires, je souris. Oui, je suis un inconnu, je dĂ©barque dâun autre pays, dans une autre langue, Ă un autre niveau. Mais ici, tant quâon est honnĂȘte et quâon bosse, on vous laisse votre chance.
Câest tout ce dont jâavais besoin.
Fin de journée : premiers conseils de papa
Une fois la presse Ă©vacuĂ©e, le prĂ©sident mâa tendu les clĂ©s de mon bureau : un espace sobre aux murs blancs, tout juste dĂ©corĂ© par un maillot du club dans un cadre, et qui donne sur les pelouses du centre dâentraĂźnement.
Je suis allĂ© marcher un peu dans le stade. Seul, dans les tribunes vides. On sent encore lâhistoire, les montĂ©es, les descentes, les jeunes qui ont percĂ© ici avant de partir ailleurs. On entend presque les discussions des supporters.
Câest Ă ce moment-lĂ que mon portable vibre. Câest papa : « Jâai vu ta prĂ©sentation Ă la presse. Câest quoi cet accent horrible ?! Courage bonhommeâŠet doucement sur leur nourriture, tu nâes pas habituĂ© ».
JâĂ©clate de rire, puis je mâasseois sur les gradins. Pour la premiĂšre fois depuis longtemps, jâai eu une sensation Ă©trange : je nâĂ©tais pas seulement en train de chercher ma place. Je commençais peut-ĂȘtre Ă la trouver.