Le ciel de Viana avait ce gris pĂąle des printemps Ă lâĂąme lourde, quand le vent marin sâengouffre paresseusement dans les travĂ©es du centre dâentraĂźnement. Ă quelques jours dâannoncer sa liste pour le Final Four de la Nations League , AnĂbal GuimarĂŁes affichait, en façade du moins, un calme olympien .
La saison touchait Ă sa fin, les trophĂ©es sâaccumulaient comme les lauriers sur les Ă©paules dâun conquĂ©rant moderne. Mais lâombre de Lamar Jackson nâavait jamais totalement quittĂ© le sillage du Cavaleiro suprĂȘme.
Ce matin-là , entre deux séances vidéos et une réunion tactique prévue avec Francisco Maior et Marcos Paulo, on toqua à la porte de son bureau.
« Ani ? Il y a quelquâun qui souhaite te voir. Il est pas annoncé⊠mais je pense que tu devrais. »
AnĂbal leva Ă peine les yeux de ses notes. Puis les releva, lentement. Un frisson lui parcourut la nuque. Dans lâencadrement de la porte, appuyĂ© sur une bĂ©quille, le regard voilĂ© mais le sourire intact, se tenait Juan-SebastiĂĄn Anaya.
Ils sâĂ©taient connus ailleurs, en dâautres temps.
Palmeiras, Nagoya, Tijuana, Viana leur amitié avait traversé continents et silences, heurts et succÚs.
BlessĂ© depuis deux mois, Anaya avait profitĂ© de cette pause forcĂ©e pour suivre une autre piste : celle ouverte par Ichiban. Ce nâĂ©tait pas une simple visite amicale.
CâĂ©tait un acte de guerre. Ils sâinstallĂšrent dans le salon dâanalyse du staff, un lieu que personne nâosait dĂ©ranger sans y ĂȘtre convoquĂ©. Anaya, usĂ©, posa son sac Ă dos sur la table.
« Tu sais que je ne suis pas du genre Ă dramatiser. Mais cette fois, câest grave, Ani. TrĂšs grave. Ichi est en sĂ©curitĂ© ne tâen fais pas.»
AnĂbal, restĂ© droit comme un roseau dans la tempĂȘte, pencha lĂ©gĂšrement la tĂȘte. Puis il vit les dossiers, les feuilles, les copies de disque dur. Et alors seulement, son souffle se bloqua.
Anaya parla. Longuement. Avec la lenteur maĂźtrisĂ©e dâun chirurgien.
Il expliqua comment, via des contacts en AmĂ©rique du Sud et au Japon, il Ă©tait parvenu Ă mettre la main sur des documents internes du Cartel de Cali, rĂ©cemment migrĂ© sous le masque dâune âholdingâ dâinvestissements sportifs.
Les papiers parlaient dâeux-mĂȘmes. Lamar Jackson y Ă©tait dĂ©signĂ© sous un pseudonyme Ă peine masquĂ© : âEl Pastor de los Lobosâ .
Anaya détailla :
âLâaccident du bus de lâan passĂ© ? Mis en scĂšne. Les voitures qui suivaient ? Des exĂ©cuteurs du cartel, dĂ©guisĂ©s en chauffeurs portugais, payĂ©s via une sociĂ©tĂ© Ă©cran Ă MedellĂn.â
âLe sponsor Postobon sur le maillot de Wrexham ? Câest une couverture. Un canal de blanchiment dâargent. En place depuis lâarrivĂ©e de Lamar. Il a forcĂ© le deal dans le dos du board.â
âSon propre enlĂšvement ? Un théùtre. JouĂ©, montĂ©, scriptĂ©. Et les mercenaires japonais ? Ils ont Ă©tĂ© Ă©liminĂ©s par une faction concurrente. Pas par les Yakuzas. Mais par ses propres hommes. Et il a laissĂ© assez dâindices pour que toi, Williamson et McHale soyez Ă©claboussĂ©s.â
La disparition de McHale et Williamson en prison câest encore lui via un groupe de mercenaires quâil contrĂŽle.
Et il avait toujours une longueur dâavance car il avait une taupe ici Ă Viana. Pas Afonso, Pas Vitoriano mais JoĂŁo Cardoso le capitaine lors de ton premier passage..
AnĂbal serra les poings. Lamar nâĂ©tait plus un adversaire. CâĂ©tait une menace existentielle.
Anaya poursuivit. Les preuves étaient désormais solides, recoupées, transmises à Ichiban, qui les avait validées via ses propres réseaux.
« Ani⊠Williamson et McHale ne sont pas innocents, non. Mais Lamar a surestimĂ© leur rĂŽle. Il a réécrit lâhistoire pour te dĂ©truire. Pour tous nous dĂ©truire. »
AnĂbal resta un long moment silencieux. Puis, dâun geste lent, il alluma son tĂ©lĂ©phone, ouvrit ses contacts, et chercha un nom. Ryan Reynolds.
Propriétaire toujours influent de Wrexham, associé de Lamar, ancien soutien de Vianense. Il fallait frapper haut. Frapper vite. Il composa.
« Ryan, câest Ani. Jâai besoin de te parler. Maintenant. Ce que jâai va changer la donne. Et peut-ĂȘtre sauver ton club et te sauver la peau. »
Le Canadien, surpris, mit quelques secondes Ă rĂ©pondre. Puis, conscient de lâurgence, accepta. Une visio fut lancĂ©e sur-le-champ.
Anaya apparut Ă lâĂ©cran, le regard droit. Ce quâils montrĂšrent, ce quâils expliquĂšrent, fit pĂąlir Reynolds.
Son visage se ferma.
« Je⊠je ne peux pas y croire, câest encore un stratĂ©gĂšme de ta part. Tu veux salir notre succĂšs»
AnĂbal conclut, dâune voix tranchante :
« Je nâai pas peur de tomber. Mais je ne tomberai pas seul. »
Dans les heures qui suivirent, le ministÚre de la Justice portugais fut informé.
Interpol reçut les premiers Ă©lĂ©ments. La presse, elle, ne savait rien encore. Mais dans les couloirs feutrĂ©s du centre dâentraĂźnement de Vianense, les cartes venaient dâĂȘtre rebattues.
AnĂbal, plus dĂ©terminĂ© que jamais, revenait dans lâarĂšne. Pas seulement en tant que sĂ©lectionneur, mais en tant quâhomme en guerre. Une guerre oĂč le football nâĂ©tait plus quâun dĂ©cor.