Chapitre 1 - Les carnets du siècle passé
Je ne savais pas exactement ce que je cherchais ce jour-là. Peut être un souvenir. Peut-être seulement la chaleur de quelque chose d’ancien, enfoui sous les années. Je suis monté dans le grenier, sans bruit, comme si je n’osais pas déranger le temps. La lumière tombait en bandes pâles à travers les tuiles fissurées, dessinant sur le plancher, des motifs qui tremblaient avec la poussière en suspension. L’air avait cette odeur particulière des maisons où personne n’a mis les pieds depuis longtemps : un mélange de bois sec, de carton, de cuir et de tabac.
Et c’est là que je l’ai vue.
Une boîte en cuir, noire, marquée par les années, gravée des initiales R. Lemaire. Mon grand-père.
Je suis resté un long moment à la regarder, figé, comme si poser la main sur ce couvercle allait réveiller quelque chose de trop grand pour moi. Son nom, Raymond Lemaire, résonnait dans mon esprit comme une légende que j’avais pourtant apprise dans les livres et les archives du sport. Tout le monde connaissait son histoire : l’homme qui avait réinventé le football, qui avait transformé les clubs, les fédérations, les stades, jusqu’à devenir un mythe, un nom gravé dans l’histoire du XXIe sicle. Mais moi, je voulais connaître l’homme derrière la légende, celui qui, en 2025, n’était encore qu’un inconnu, qui doutait, qui rêvait dans l’ombre.
Je me suis accroupi, la boîte entre les mains. La poussière s’est levée dans un nuage doré à la lumière du grenier. Quand j’ai soulevé le couvercle, une odeur m’a saisi : celle du papier ancien, de l’encre séchée, et d’un parfum de tabac blond qu’on n’emploie plus depuis des décennies. Dedans reposaient douze carnets, reliés de cuir brun, certains gondolés par l’humidité, d’autres tachés ou déchirés par le temps. Le premier portait cette mention :
« 2025. Le commencement. »
Je l’ai pris dans mes mains avec une sorte de révérence. La couverture était froide et rugueuse sous mes doigts. J’ai tourné la première page et j’ai lu ces mots, tracés d’une écriture nerveuse mais ferme :
« Si quelqu’un lit ceci un jour, qu’il sache que je n’avais rien. Pas de nom, pas d’argent, pas d’avenir. Mais j’avais une idée. Et c’est avec elle que tout à commencé. »
Je me suis assis sur le plancher, le carnet sur mes genoux, incapable de détacher mes yeux de ces phrases simples, mais lourdes de sens. Il y avait quelque chose dans ce texte, une vérité brute, une force fragile qui semblait traverser le temps. Ici commençait l’histoire d’un homme qui allait devenir plus grand que les stades, plus puissant que le jeu lui-même, et pourtant, à ce moment-là, il n’était qu’un jeune entraîneur sans nom, qui tentait de se faire une place dans un monde qui ne lui faisait aucun cadeau.
Raymond Lemaire était né à Annecy, cette ville où les montagnes se dressent comme des gardiennes silencieuses et où le lac reflète chaque matin les cimes enneigées comme un miroir de cristal. Il avait grandi dans les quartiers où les vieilles ruelles pavées côtoient les parcs et les terrains vagues, et où les anciens bâtiments industriels racontent des histoires de travail et de rêves brisés. Les garçons qui jouaient au ballon s’élançaient entre les ponts et les berges, courant parfois jusqu’au rivage pour attraper un ballon que le vent du lac emportait. Raymond n’avait jamais été un joueur remarquable. Sa carrière sur le terrain avait été courte, fragile, mais il possédait ce don rare : il voyait le football comme un langage, comme une manière de raconter l’invisible, de saisir l’intangible. Alors il avait choisi un autre chemin : celui d’entraîneur, convaincu qu’il pouvait transformer le jeu et, peut-être, les hommes eux-mêmes.
Je connaissais sa légende. J’avais grandi avec elle. On disait de lui qu’il était le Bâtisseur, le Philosophe du Jeu, le dernier humaniste dans un siècle de machines et de statistiques. Mais là, dans ce grenier, face à ces carnets, il redevenait humain. Fragile. Passionné. Plein de doutes et de rêves, exactement comme moi, exactement comme tout le monde.
Je tournais les pages lentement, chaque mot m’éveillant un peu plus. Les carnets étaient pleins de ratures, de phrases barrées, de notes griffonnées dans les marges. J’avais l’impression de le voir à chaque mot : son regard concentré, ses mains tremblantes sur le stylo, le souffle court après un match, les yeux rivés sur un ballon comme si sa vie en dépendait. Et à travers ces lignes, je sentais déjà la force qui allait le pousser à devenir ce que le monde allait connaître.
Le silence du grenier me semblait soudain écrasant. Je n’entendais plus que mon propre souffle et le léger froissement des pages. J’ai pensé à toutes les personnes qui avaient connu Raymond Lemaire, à celles qui l’avaient admiré, craint, aimé ou détesté. Et j’ai compris que rien de ce que le monde racontait ne suffirait à me le faire connaître. Je devais le lire. Je devais passer par ses mots, par son regard, pour découvrir l’homme derrière le mythe.
Alors, je me suis laissé emporter. Chaque phrase, chaque note, chaque souvenir consignés dans ces carnets devenait un pont vers le passé. Et moi, je traversais ce pont avec la sensation d’entrer dans un univers que personne d’autre ne pourrait me raconter. La poussière et le silence du grenier étaient devenus mon sanctuaire, et je savais déjà que je ne pourrais pas fermer ces carnets avant d’avoir compris l’histoire de l’homme qu’ils contenaient.
Car à cet instant précis, j’avais compris une chose : ces carnets n’étaient pas seulement la mémoire d’un entraîneur.
Ils étaient la mémoire d’un homme, un témoin du feu qu’il portait en lui, de la solitude qu’il a traversée, de la grandeur qui l’attendait, et de tout ce qu’il avait été avant que la légende ne commence.
Et c’est ainsi que, dans ce grenier baigné de lumière pâle et de poussière, commença mon voyage dans le temps. Mon voyage pour comprendre Raymond Lemaire. L’homme avant la gloire. L’homme avant la légende. L’homme qui allait me révéler ce que le football, le monde et la vie avaient de plus fragile et de plus puissant à la fois.






