:storygreen: ☆ Entre deux étoiles ☆


#1

Avec ses vestiaires miteux et son terrain boueux, le stade Maurice-Lavache est le cliché parfait du petit stade de campagne, posé à la périphérie du village de Saint-Guichon-sur-Meurthe, entre une voie ferrée et un champ de patates parfois en meilleur état que la pelouse. Le genre d’endroits où on aime humer l’air frais, l’odeur d’une pelouse en désordre fraîchement tondue, avec parfois un doux parfum de bouse de vache dans le fond de l’air. Le genre d’endroits où j’ai joué des centaines de fois ; j’ai arrêté de compter depuis le temps que je fréquente les terrains du même genre aux quatre coins de la Meurthe-et-Moselle.

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C’est ici qu’a commencé mon histoire avec le foot. C’est sur ce terrain que j’ai pour la première fois tapé dans un ballon. Je suis passé par toutes les catégories de jeunes du club local, jusqu’à me retrouver aujourd’hui en U15. Des buts, j’en ai inscrit plus qu’un curé ne pourrait en bénir. Ce terrain, j’en connais tous les détails, les moindres faux rebonds et irrégularités.

Aujourd’hui est un samedi après-midi ordinaire de la fin de l’hiver. En ce mois de mars 2013, la neige qui tombait jusqu’à il y a peu s’est transformée en une pluie froide lancée par des nuages gris foncés menaçants. Mais peu importe qu’il vente ou qu’il neige (de toute façon, il n’y a jamais de soleil dans ce coin de France), je ne connais personne dans l’équipe qui renoncerait au match du samedi après-midi à cause de la météo.

Luttant contre les éléments, je m’engouffrais dans les vestiaires et j’allais m’asseoir à ma place habituelle après avoir salué mes coéquipiers déjà présents. Sitôt tout le monde arrivé, Patrick, le coach, se lança dans l’énumération des titulaires tandis que nous nous saisissions des tenues entassées par terre au milieu de la pièce. Je me saisis du maillot n°9, et comme à chaque fois, je le tins devant moi pour le contempler quelques secondes. Il est chouette, ce maillot rayé jaune et noir qui sent bon la sueur et les souvenirs, et dont le sponsor est la boulangerie du village.

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Sitôt prêts, on est sortis s’échauffer. L’échauffement, c’est avant tout le moment où on jauge le niveau de nos adversaires. Chaque équipe d’un côté d’un terrain, on les observe faire leurs exercices d’un œil méfiant, on essaye de voir qui est chaud et qui est nul, on surveille de près le niveau de leur gardien, et on sait qu’ils en font de même. Le match, il commence à ce moment là ; si on réussit à impressionner l’adversaire dès l’échauffement, on a l’avantage psychologique. Notre adversaire du jour, c’est Saint-Clampin. Et dans leurs maillots verts, ils ne me font pas une grande première impression. Eux, c’est sûr qu’on va les battre.

Après la vérification des licences par un arbitre qui fermera de toute façon les yeux sur une éventuelle entorse au règlement, c’est le protocole d’avant match. L’entrée sur le terrain qu’on a déjà bien amoché en s’échauffant, et la poignée de main. Je regarde mes adversaires droits dans les yeux d’un air de défi, histoire de leur faire comprendre qu’on n’est pas là pour cueillir des pommes, tout en leur donnant une poignée de main bien ferme. Je veux qu’ils sachent à qui ils ont affaire, qu’ils me, qu’ils nous craignent dès le coup d’envoi.

Pas beaucoup d’ambiance aujourd’hui. Le public – quand public il y a – se constitue essentiellement de quelques parents de joueurs appuyés sur la main courante, les mêmes dans les voitures de qui on s’entasse lorsqu’ils se portent volontaires un samedi sur deux pour nous emmener en déplacement à l’autre bout du département, et parfois de quelques ivrognes du village qu’on voit souvent traîner autour du stade avec le survet’ du club sur les épaules, sans trop savoir s’ils sont apparentés au club ou non. Aujourd’hui, la pluie avait dissuadé même les plus courageux.

Les deux équipes se placent, puis vient ce moment, ces quelques instants où tout le monde attend le premier coup de sifflet de l’arbitre, celui qui va instantanément relâcher la pression en train de monter. Qu’elles sont longues, ces quelques secondes. Enfin l’arbitre siffle, et nos adversaires donnent le coup d’envoi. Aligné à la pointe de l’attaque, je m’élance aussitôt vers le terrain adverse pour faire le pressing.

Le premier but n’a pas tardé à arriver. Recevant la balle à 30 mètres, j’élimine un, deux adversaires. J’avance, petit pont sur le troisième, une-deux avec Arnaud, je crochète le gardien, je marque dans le but vide. Des buts comme ça, j’en mets tous les week-ends, si bien que je ne prends même plus la peine de les célébrer. Pourtant, le plaisir de marquer est toujours intact.

Je me suis très vite tourné, presque naturellement en fait, vers le poste d’attaquant. Au départ, ça partait tout simplement du fait que j’avais l’habitude de faire des tirs à papa pour l’entraîner, lui qui était gardien des vétérans quand j’étais petit. Puis à force de jouer attaquant en club, de prendre de l’assurance et de peaufiner ma finition, j’ai découvert qu’il n’y a rien de plus vivifiant, de plus excitant que cette montée d’adrénaline qu’on ressent quand on voit le ballon entrer dans le but et frapper les filets. Pendant quelques secondes, on se sent le roi du monde, puis on redescend sur Terre et on se souvient qu’on vient juste de marquer un vieux but dans un match de 3è division de district U15.

Mais la joie fut de courte durée. Une dizaine de minutes plus tard, Saint-Clampin égalisa. On est aussitôt repartis à l’attaque, sans parvenir à trouver la faille.

C’est un match engagé. Comme tous les week-ends, en fait. Ici, à la campagne, on joue au foot avec le cœur, la hargne et l’envie. Le classement, on s’en fout pas mal, on n’est pas là pour les statistiques, on prend juste les matchs comme ils viennent. Ce football, c’est celui des tacles rudes non sanctionnés et des ratés improbables. Il ne faut pas avoir peur de salir son maillot, de se retrouver mis à terre. Les plus faibles craquent et perdent leurs nerfs. Les habitués, comme moi, n’en ont plus rien à foutre d’être victimes d’un tacle assassin. On ne dit rien sur le moment, mais on finit toujours par se venger, d’une façon ou d’une autre, en marquant, ou si on n’y arrive pas, en rendant son tacle à notre agresseur, quitte à prendre un carton.

La mi-temps approchait lorsque, débordant côté droit, je mis deux défenseurs dans le vent. Je slalomais entre deux autres pour entrer dans la surface et servir Julien en retrait, lequel se fit un plaisir de crucifier le gardien de près. 2-1. Donner un but, c’est quelque chose qui me satisfait presque autant que de marquer. Ça montre qu’on est une équipe, que je ne suis pas seul à pouvoir marquer, et ça fait plaisir de faire plaisir à mes potes. À la mi-temps, nous avions donc l’avantage.

La reprise fut compliquée. C’est quelque chose qui nous arrive souvent : la pause coupe notre rythme, et on recommence le match totalement amorphes. Dans les buts, Bastien résista tant bien que mal à la domination adverse qui en découla, réalisant deux parades salvatrices, mais il ne put rien faire sur une frappa déviée qui le prit à contre-pied. Mince, ils lâchent rien, les bougres.

Le mot qui décrirait le mieux la suite du match, c’est une bataille. Plus aucune équipe ne voulait lâcher, la balle était prisonnière du milieu de terrain, où tout le monde se battait pour garder la possession, sur une pelouse en train de devenir une flaque de boue géante. Il y a eu quelques timides tentatives des deux côtés, mais rien de suffisant.

Il restait peut-être 5 minutes à jouer lorsque je parvins à récupérer la balle dans le rond central. Les défenseurs adverses étaient montés pour tenter d’amener le surnombre sur un coup-franc, j’avais un boulevard devant moi. M’emmenant tant bien que mal le ballon dans la boue, je me mis à courir aussi vite que je le pus, distançant sans problème les quelques uns qui s’étaient lancés à ma poursuite. Plein axe à 25 mètres, je pris de vitesse le dernier défenseur, et de l’entrée de la surface, j’envoyais une patate dans la lucarne opposée. Je serrais le poing d’un air satisfait, même si en vrai, j’étais euphorique. Tous mes coéquipiers sont venus se jeter sur moi. Ce but, c’était sans doute celui de la victoire.

Les dernières minutes furent tendues. Les contacts se faisaient plus violents à mesure que nous devions défendre plus ardemment notre buts face aux attaques adverses se faisant plus pressantes. Manu concéda un coup-franc à l’entrée de la surface. Les esprits s’échauffèrent, un petit groupe se forma, prêt à en venir aux mains sans l’intervention de l’arbitre. Dans la cohue, je bousculais un adversaire, ce qui fit repartir l’échauffourée.

-Vas-y, vas-y, qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que tu veux, espèce de péquenot ?
-Eh, je te rappelle le score ?
-Tocard, va !

J’adore tellement échauffer les esprits dans ce genre de situations. Ouais, j’ai l’air d’un petit con arrogant, mais c’est le jeu.

Le coup-franc fut dévié en corner par Bastien. On jouait les dernières secondes, tous leurs joueurs étaient montés et la tension était à son comble. Cette action pouvait faire basculer le match. Je restais à l’entrée de la surface, prêt à partir en contre. Le corner fut botté, dégagé par une tête, et me revint dessus.
Sentant un adversaire arriver dans mon dos, je levais la balle pour l’éliminer d’un coup du sombrero aveugle et me remettre dans le sens du but. Devant moi, une autoroute. Je fonçais vers le centre du terrain. Le gardien, qui se tenait dans le rond central, commença à reculer. J’avais déjà distancé les défenseurs, c’était entre lui et moi, maintenant. Arrivé à 10 mètres de lui, je frappais la balle de l’extérieur du pied, comme pour faire une passe en profondeur, et je partis de l’autre côté pour l’éliminer d’un grand pont sur 20 mètres. Le pauvre gardien, déstabilisé en voyant le ballon partir à sa droite et moi à sa gauche, tomba à la renverse. Je le dépassais sans lui jeter un coup d’œil. Maintenant, c’est 50 mètres de bonheur. Je récupérais la balle et fonçais vers la cage vide, dans laquelle je m’en allais tranquillement marquer. 4-2, l’arbitre siffla directement la fin du match.

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Dans les vestiaires, l’ambiance était à la fête. Après un chaleureux cri de guerre, nous en étions à refaire le match.

-Vas-y, on a eu chaud, aujourd’hui.
-Tu l’as dis ! Mais on gagne toujours, de toute façon.
-Ouais… heureusement qu’on a Nolan.
-C’est clair, on est invincible avec toi.
-Quand même, t’es vachement chaud. Comment ça se fait que tu sois pas au centre de formation de Nancy ?
-Arrête, je suis pas si bon que ça. On joue dans un vieux championnat de district U15. Tu peux comparer aucun joueur de notre équipe aux mecs de Nancy.
-Tu pourrais jouer dans largement mieux qu’ici.
-Ouais, mais ça m’intéresse pas vraiment. Je rêve d’être pro, mais je sais que ça m’arrivera pas ici, dans un petit club de campagne, et que de toute façon, le niveau est trop élevé. Donc autant que je reste ici.
-En vrai, j’suis sûr que tu peux percer.
-Ouais ! Tu vas dans un championnat pas connu, tu perces là-bas, tu signes dans un grand club, et voilà !
-Mais oui, et t’inquiètes, je penserai à vous le jour où je marquerai en finale de la Coupe du monde.

C’est la tradition : une fois qu’on a assez sali nos maillots, peu importe le score final, on refait le monde et le match à la buvette, parfois avec nos adversaires, autour d’un chocolat chaud – d’une bière pour les dirigeants. D’ailleurs, le gars avec qui je m’étais frité quelques minutes plus tôt était là. Il était plus grand que moi, ça aurait dû m’intimider. Mais j’avais le résultat avec moi.

-Sans rancune pour tout à l’heure ?
-Sans rancune, c’est le jeu, j’aurais fait pareil à ta place. Bien joué, au fait.

C’est pour ça que j’aime ce football : l’ambiance est bon enfant, personne ne se déteste, ce qu’il se passe sur le terrain y reste.
Après avoir fini ma boisson et salué tout le monde, je me suis mis en route vers la maison.

Pour le moment, voilà donc qui je suis : un adolescent ordinaire qui joue dans l’équipe de son village et qui cherche à devenir quelqu’un, sans avoir la moindre idée du destin qui l’attend. Je n’ai pas grand espoir de faire quelque chose de grand de ma vie ; quand on grandit dans une famille modeste et qu’on a passé sa vie dans le trou du cul du monde, les possibilités sont très limitées. Ma vie, c’est celle de n’importe quel collégien de France : de la merde. Je me lève chaque matin à 5h30 pour aller attendre à l’arrêt de bus du village qu’un car bondé d’ados endormis m’emmène au collège. J’y passe ma journée, je reviens épuisé le soir, à l’heure du dîner, avec l’impression de n’avoir rien appris et d’avoir perdu mon temps.
Je veux décrocher les étoiles, j’ai des rêves, mais je sais qu’ils ne se réaliseront jamais, la faute à pas de chance, au fait d’être né au milieu de nulle part. Élève moyen moins, pas promis à un grand avenir. Pas vraiment de petite amie. Un enfer dont le football est une échappatoire.

Pourtant, je ne le savais pas encore, mais ma vie était sur le point de changer. Je l’ai compris peu de temps après avoir entendu la première phrase de mes parents, qui m’attendaient dans le salon à mon retour :

-Nolan, faut qu’on parle.


#2

Ca sent la story dans un club perdu au fin fond de la Lorraine…


#3

Du lourd pour un début :hoho:


#4

Y a rien de plus beau que le fin fond de la Lorraine .


#5

Complètement d’accord !

Super début !


#6

@MeadowsOfHeaven T’as pas idée à quel point tu te trompes :grin:


#7

Le soleil était encore bas, mais il faisait déjà chaud. Ça sentait bon l’été. Marcel, le président du club, s’affairait à tracer les lignes tandis que deux bénévoles s’employaient à allumer un barbecue. Je me dépêchais de poser mon sac pour aider mes quelques coéquipiers déjà présents à installer les tables et les bancs dans le peu d’espace qu’il y avait entre les vestiaires et le terrain.

Fin de saison oblige, le championnat était terminé et laissait maintenant place aux tournois de sixte, ceux avec plein d’équipes qui viennent d’un peu partout de la région et des spectateurs venus profiter du spectacle et d’une merguez achetée à un barbecue en activité depuis 8h du mat’ enfumant les joueurs et la moitié du public. J’adore ce genre de tournoi qui sent bon le début de l’été et les vacances qui approchent, et avec elles la perspective de quelques aventures et de soirées endiablées avec les potes. Mais ce tournoi a une saveur particulière. Car c’est mon dernier à Saint-Guichon.

Dans les vestiaires, je le savais, c’était la dernière fois que j’enfilais ce maillot avec sa si singulière odeur de poussière et de sueur propre. D’ailleurs, mon départ imminent était au cœur de la conversation :

-Redis-moi où tu t’en vas. En Guinée, c’est ça ?
-Non, en Guyane.
-La Guyane ? C’est en Afrique, ça, non ?
-Non, tête de nœud, c’est une colonie, c’est genre à côté de la Réunion et de Tahiti, avança Pierre, sûr de son fait.

Je n’osais pas leur faire remarquer leur ignorance ; on était dans la campagne profonde, rare étaient ceux qui avaient déjà ne serait-ce que quitté la Lorraine, et dès qu’il fallait placer autre chose que le village d’à côté, tout le monde était un peu perdu. Après tout, je n’étais moi-même pas sûr de pouvoir situer la Guyane sur une carte. Je savais juste que c’était quelque part en Amérique du Sud.

-T’es trop con de te barrer, y’a que des Noirs, là-bas.
-Tu crois que j’ai eu le choix ?
-Bah ouais, t’y vas pour le foot, non ? Tu t’es pas fait repérer par un club ?
-Tête de nœud, c’est juste des rumeurs qui tournent au collège, ça. Comme si on pouvait percer dans le foot en Guyane… C’est mon père qui s’est fait muter là-bas.
-C’est lui qui a voulu y aller ou bien… ?
-Nan, mutation disciplinaire. Personne va en Guyane de son plein gré.

Mes parents travaillent à la ville, à Nancy. Je sais pas trop ce qu’ils font et j’ai jamais spécialement cherché à comprendre, je sais juste qu’ils sont fonctionnaires, et que de ce fait, quand ils font une connerie, ils ne sont pas virés, mais envoyés à l’autre bout du monde, à Mayotte, Saint-Pierre-et-Miquelon, ou en Guyane, histoire de leur apprendre la vie. Pour nous, évidemment, la nouvelle a sonné comme une catastrophe ; j’ai toujours vécu ici, de même que mes parents, leurs parents… on a toujours connu que ce village. Perso, je ne suis jamais sorti de Lorraine, et je pourrais compter sur les doigts de la main le nombre de fois où je suis allé à Nancy. Pour moi, le monde extérieur, c’est juste les images que je vois à la télé, et ça paraît très loin. Alors partir en Guyane, à 8000 kilomètres d’ici, pour nous, c’est comme être envoyés sur une autre planète.

Paraît-il que mon grand-père avait prévenu mon père que la ville ne lui apporterait que des emmerdes lorsque celui-ci y est parti pour faire des études, plutôt que de reprendre le flambeau de l’exploitation agricole familiale. Jusqu’à présent, ça semblait s’être plutôt bien passé pour lui et pour maman, qui avaient tous les deux décroché un honnête poste de fonctionnaire qui leur permettait chaque mois de remplir les assiettes, et ce à vie. Sauf que maintenant qu’il a des emmerdes, il est en train de comprendre que c’est pas des petites. La prédiction du vieux s’est réalisée, faut-il croire qu’il avait raison. À cette heure-ci, il doit rire dans sa tombe en se disant que ça apprendra à son fils et à sa bonne femme de s’éloigner du village.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, j’allais jouer mon dernier tournoi avec Saint-Guichon.
Pour moi, ce tournoi n’avait rien de banal. À chaque coup de sifflet final, je savais que j’étais à un match de moins de la fin. Et à chaque fois que je quittais le terrain et que je savais que le nombre de fois que j’y remettais les pieds était compté, j’avais l’impression qu’une part de moi-même s’en allait. Je crois que je n’avais jamais eu autant de plaisir à jouer au foot. Des buts, j’en ai mis. Pour ma dernière, j’espérais pouvoir mener l’équipe à la victoire finale, pour finir de la plus belle des façons, mais on s’est fait sortir dès les demi-finales. On a joué le match pour la 3è place contre Saint-Fervèque. Un match serré. Le score était toujours de 0-0 à la dernière minute lorsque nous avons obtenu un corner. Paul le tira. Le ballon vola dans la surface, fut repoussé, rebondit sur une jambe, et me revint dessus. Dos au but, avec la balle à mi-hauteur, sans réfléchir, je me penchais en arrière pour frapper la balle. Ma jambe droite accompagna le ballon tandis que ma jambe gauche quitta le sol. J’ai senti la balle quitter mon pied tandis que je tombais à terre. Je suivis la balle du regard par-dessus mon épaule. Je la vis s’élever puis redescendre, esquiver un défenseur qui sauta pour la sauver de la tête, et se loger dans la lucarne, sous le regard du gardien médusé par ce retourné. Je restais à terre et fermais les yeux, attendant que mes coéquipiers se jettent sur moi. Une dernière fois. Un dernier but. Et une dernière victoire. Lorsque l’arbitre a sifflé la fin du match, je savais que c’était la fin de quelque chose.

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Étant capitaine de l’équipe, je suis allé récupérer le trophée du 3è sur l’estrade, des mains de Marcel. Mais tandis que les finalistes recevaient leur trophée, je sentais que quelque chose se tramait. J’en ai eu la confirmation après que les vainqueurs aient quittés la scène, alors que tout le monde pensait la « cérémonie » terminée.

-Avant de se quitter, je voudrais aussi que l’on rende hommage à l’un de nos joueurs, qui joue chez nous depuis les débutants, et qui va bientôt nous laisser pour s’envoler vers les îles. Nolan, rejoins-nous, s’il te plaît.

J’ai senti les regards se tourner vers moi. Je montais une nouvelle fois sur l’estrade sous les applaudissements de la foule et les acclamations de mes coéquipiers. D’un naturel timide, je me sentais gêné. Marcel et Patrick me remirent un ballon signé par tous mes coéquipiers. Tous avaient laissés un petit message sympa pour me remercier et/ou me souhaiter bonne chance. Et ils avaient fait ça le jour même, dans mon dos, sans même que je m’en rende compte. J’étais touché de cette attention. J’avais les larmes aux yeux, mais je m’étais promis de ne pas pleurer. De nature modeste, je m’étais toujours un peu considéré, à tort, comme un anonyme dans ce petit club, et je ne m’attendais pas à être honoré aujourd’hui.

Je jetais un regard nostalgique sur la pelouse que je ne foulerai plus jamais, sur la voie ferrée et le champ de patates, sur les pins masquant le clocher de l’église du village. Puis je baissais le regard pour croiser celui de mes coéquipiers, juste devant l’estrade, toujours à m’acclamer. Cette équipe, c’est un peu une part de moi-même. Ça fait 10 ans que je joue chaque semaine avec les mêmes bonhommes, ça va faire bizarre de ne plus les avoir comme coéquipiers. Depuis le temps qu’on joue ensemble, on est plus qu’une équipe, on est une vraie bande de potes. Je faillis lâcher une larme en songeant que c’était déjà du passé. Plus rien ne sera jamais comme avant, mais Saint-Guichon gardera toujours une place spéciale dans mon cœur.

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#8

Suite à ces deux premiers épisodes introductifs, j’annonce: on va partir sur un rythme d’un épisode par semaine, qui sera publié entre le vendredi et le dimanche selon mes disponibilités.


#9

Nous avons quitté Saint-Guichon au petit matin du 26 août. C’était un lundi. Pour la première fois, à la gare du village, je suis monté dans le train en direction de Nancy. Ça n’avait l’air de rien, mais pour moi, c’était symbolique. Avec les potes, il nous arrivait de monter en vélo au sommet de la colline qui domine le village pour profiter de la vue sur les environs, avec le massif des Vosges d’un côté, et le clocher des églises de Lunéville de l’autre. On pouvait rester là des heures juste pour voir un train passer, tout en rêvant de grimper dedans pour s’enfuir, partir visiter le monde. Souvent, on restait jusqu’à la tombée de la nuit, et on poursuivait le rêve en se disant que quelque part à l’autre bout du monde, quelqu’un devait être en train de lever les yeux vers les mêmes étoiles que nous. Ce train, ça a toujours été une porte close vers le monde extérieur. Je crois qu’on rêvait tous secrètement de quitter le village pour toujours, mais qu’on n’a jamais osé se le dire. Et aujourd’hui, le rêve se réalisait pour moi. Pourtant, maintenant que j’y étais, j’avais peur. Je n’avais jamais eu envie d’aventure. Je ne m’était jamais imaginé déménager plus loin que Nancy, et voilà que je m’apprêtait à partir vivre à des milliers de kilomètres de chez moi. J’avais peur de ce futur non choisi, et je me demandais dans combien de temps je reviendrai, dans combien de temps ma vie redeviendrait normale. Je crois qu’au fond de moi, je savais que plus rien ne serait jamais comme avant. Je l’ignorais encore, mais c’était le début d’une aventure bien plus grande que moi.

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Arrivés à Nancy, on a pris le TGV jusqu’à Paris. Pour moi qui n’était jamais sorti de Lorraine, Paris était une vraie découverte. Le nez collé à la vitre du taxi qui nous emmenait de la gare à l’aéroport, je m’étonnais de l’existence d’un tel endroit, de cette grande ville en mouvement perpétuel, que je n’avais jusqu’à présent vu qu’à la télé. Tout va à mille à l’heure, il y a des gens par centaines sur les trottoirs, et tout autant de voitures qui se déplacent avec hâte dans des avenues commerciales qui se ressemblent toutes. J’avais l’impression d’être dans les coulisses de cette ville dont je ne connaissais rien d’autre que la Tour Eiffel et les Champs-Elysées. Rien à voir avec le village de campagne dans lequel j’ai toujours vécu. Et puis c’est la ville du légendaire Paris-Saint-Germain. J’avais l’impression d’en avoir déjà vu plus en une matinée qu’au cours de toute ma vie.

À Orly, c’est pareil : des centaines de personne qui se bousculent entre des dizaines de comptoirs d’enregistrement avec des écrans affichant des noms de villes au parfum exotique. Je m’étonnais de la sécurité omniprésente et de tous les contrôles de passeport, billets, bagages à effectuer avant de monter dans cette boîte de conserve volante qui doit nous faire traverser un océan en quelques heures. À 12h40, j’ai vu Paris s’étendre sous mes yeux à mesure que l’avion d’Air Caraïbes gagnait de l’altitude. Si je me suis d’abord senti mal de partir loin de chez moi sans savoir quand je reviendrai, j’ai vite été gagné par un sentiment d’enthousiasme. Ça y est, je m’envole, je m’en vais, direction l’inconnu, tel un aventurier, à la conquête de l’Amérique. Je quittais ma vie pour aller m’en bâtir une nouvelle. Qu’y a-t-il de plus excitant que de pouvoir tout remettre à zéro pour tout reconstruire sur de nouvelles bases ? Et paradoxalement, je ne me suis jamais senti aussi libre qu’en cet instant où je m’éloignais de tout ce que je connaissais.

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8h plus tard, j’avais délaissé le plateau-repas dégueulasse et les films diffusés sur l’écran fixé au siège de devant pour me lancer dans la contemplation de l’océan à mon hublot. Au même instant, le commandant fit une annonce : « Mesdames et messieurs, nous entamons notre descente sur Cayenne, merci de regagner votre place, d’attacher votre ceinture et de relever votre tablette ». Et en effet, devant nous, je voyais s’étendre ce qui avait tout l’air d’une terre. Une ligne verte qui grandit jusqu’à révéler une terre sauvage, occupée par une forêt que seule une fine bande de sable séparait de l’océan brun. En dessous de nous s’étendit une ville. Je distinguais clairement les bâtiments, les routes et les voitures se déplaçant dessus. Plus nous nous éloignions de la côté, plus l’urbanisation devint visuellement anarchique, les quartiers de bric et de broc se bousculant entre les collines boisées. Une fois sortis de l’agglomération de Cayenne, je n’apercevais que de la forêt à perte de vue, à croire que nous allions atterrir entre deux arbres. Enfin l’avion s’est posé sur une piste qui semblait se trouver au milieu de la forêt. Nous étions arrivés en Guyane, ce coin sauvage de France, quelque part en Amérique.

Le soir même, nous avons pris nos quartiers dans un appartement au dernier étage d’une résidence posée sur la colline de Baduel, en périphérie de Cayenne. Depuis le balcon, on avait vu sur les quartiers environnants, jusqu’à l’océan. Le panorama était étonnamment coloré : on pouvait contempler le ciel jaune-orangé de la fin de journée, le bleu-brun de l’océan et les dizaines de nuances de vert de la végétation luxuriante entourant des quartiers résidentiels clairs et colorés, mais aussi des espèces de bidonvilles, des dizaines de baraques en tôle au pied des collines. Ni ces extraits de pauvreté ni les bruits du trafic sur la route en contrebas ne pouvaient cependant perturber l’étrange calme qui régnait. J’avais une étrange sensation de dépaysement et de déboussolement, l’impression d’être au bout du monde. Cet endroit était tellement différent de ce que je connaissais.

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Quelques jours plus tard, j’ai fait ma rentrée au lycée, à l’Externat Saint-Joseph, un établissement privé situé au centre-ville. Les parents, profitant de leur salaire quasiment doublé grâce aux multiples primes en vigueur pour les fonctionnaires en outre-mer, avaient préféré m’inscrire ici qu’au lycée de secteur, qui était apparemment l’un des pires lycées de France. Je n’avais jamais mis les pieds au centre-ville avant ce jour du début du mois de septembre. Rues étroites, trottoirs défoncés, architecture hasardeuse, façades délabrées et toits de tôle : c’est le décor qui s’offrait à moi. L’Externat était un ensemble de plusieurs bâtiments un peu oppressants, à quelques pas de la place des Palmistes.

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C’est vachement anxiogène de se retrouver dans un environnement si nouveau, entouré d’inconnus; tout ceux qui ont déménagé dans leur enfance savent à quel point c’est difficile d’arriver dans un nouvel établissement scolaire où on ne connaît personne.

On peut noter que les cours de sport pour ceux qui faisaient du relais lors du premier trimestre avaient lieu au stade de Baduel, à 300 mètres de l’appartement. Jusqu’à présent, je n’avais vu le stade que de l’extérieur, passant devant chaque matin pour rejoindre le centre-ville. Il s’agissait d’un stade assez important pour se trouver dans Football Manager 2013. Le terrain était caché par un mur blanc dont la forme laissait deviner la présence d’une piste d’athlétisme et par-dessus lequel on voyait dépasser le toit d’une tribune. Parfois, le soir, depuis le balcon, j’apercevais les quatre projecteurs allumés en me demandant quelles équipes étaient en train de s’y produire. Je ne savais pas quelle équipe occupait ce stade. S’agissait-il au moins de matchs de foot ?

Nous étions fin septembre, notre séance de relais touchait à sa fin, et je m’apprêtais à regagner l’appartement sous le soleil brûlant de l’après-midi, après cette nouvelle journée rondement menée. Assis au bord de la pelouse, je contemplais le terrain. Ce n’était même pas un beau stade, avec son unique tribune décrépie et ses bancs inconfortables, mais c’était le plus grand que j’avais aperçu depuis notre arrivée, et mon instinct de footballeur me faisait m’y projeter, et parfois, je rêvais qu’un jour, j’y ferais se lever la foule en faisant trembler ces filets noirs qui pendaient lâchement à des montants usés par le climat.

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-Tu m’as l’air bien songeur.

Cette fille qui venait de prononcer cette phrase en s’asseyant à côté de moi, c’est Céleste, une fille de ma classe avec qui j’avais déjà échangé quelques mots. La peau mate, des traits asiatiques, de jolis yeux noisettes et une longue chevelure noire. Une fille très sympa, du peu que j’avais discuté avec elle.

-Ouais, c’est de voir ce terrain, ça me donne envie de jouer au foot.
-Tu fais du foot ?
-J’en faisais. J’ai pas touché un ballon depuis que je suis arrivé. Je connais personne, je sais pas à qui m’adresser pour intégrer une équipe.
-Alors c’est ton jour de chance ! Mon père cherche des joueurs pour son équipe pour le tournoi de Cacao. Bon, c’est juste un petit tournoi au milieu de nulle part, mais si tu veux jouer au foot…
-Ouais, ça m’intéresserait bien. Le niveau est élevé ?
-Non, t’inquiètes. Nous, les Hmongs, on sait pas jouer au foot…
-Les quoi ? Les Mongues ?


#10

Je fus sorti de mon état de demi-sommeil par une secousse. Les trajets en voiture, ça m’a toujours endormi. Le temps de recouvrer mes esprits et de me souvenir où j’étais, je remarquais que Céleste était à mes côtés sur la banquette arrière, tandis que ses parents occupaient les sièges de devant.

-Depuis quand on roule ?
-Une bonne heure et demie. On va bientôt arriver.

Nous roulions sur une route accidentée, pleine de trous, serpentant entre les arbres et les abatis, empruntant la courbe des collines, laissant parfois entrevoir un point de vue sur le soleil de la fin d’après-midi poursuivant sa descente inexorable vers la canopée s’étendant jusqu’à l’horizon.

-Elle a pas l’air géniale, cette route…
-Et encore, ils l’ont goudronné il y a deux ou trois ans. Avant, c’était une route en terre. Venir pendant la saison des pluies était à tes risques et périls, t’avais plus de chance de finir embourbé que d’arriver à bon port.

Finalement, après une dernière descente, nous sommes entrés dans un village. « Cacao, commune de Roura », disait le panneau à l’entrée. Plein de petites maisons en bois posées au bord d’une rue principale que nous avons suivi jusqu’au bout, jusqu’à nous retrouver à l’entrée d’une sorte de grande place de l’autre côté du village, à l’orée de la forêt, un terrain vague en terre battue qui semblait constituer le point de rencontre du village. Des dizaines de personnes se trouvaient là, installant des bancs sous un carbet, jouant à la pétanque, ou servant à manger et à boire à des restaurants d’extérieur qui semblaient avoir été installés pour l’occasion.

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Situé en pleine forêt à environ 80 kilomètres au sud-est de Cayenne, le village de Cacao constitue une curiosité. À savoir qu’il n’y avait rien d’autre que des arbres entre ici et Cayenne, l’endroit donnait l’impression d’être reclus, loin de la civilisation. Pourtant, il semblait régner une certaine joie de vivre dans ce qui semblait être une enclave asiatique au milieu de la forêt guyanaise, preuve que le bonheur n’est pas proportionnel à ce que l’on possède.

Nous sortîmes de la voiture, et Yan, le père de Céleste, me désigna deux petits buts aux filets troués de l’autre côté de la place, sur lesquels des gamins étaient en train de montrer l’étendue de leur talent.

-C’est là qu’on va jouer demain.

Je m’imaginais déjà faire trembler ces filets, renouer avec le beau jeu, et demain me paraissait déjà trop lointain. Nous sommes allés nous installer à un restaurant, où nous avons commandé…

-Des soupes ? Par cette chaleur ?
-C’est des soupes asiatiques. Je suis sûr que tu va adorer.

D’abord suspicieux à la vue du bol fumant qu’une serveuse en costume traditionnel avait posé devant moi, je me suis régalé de cet étonnante substance : un bol de bouillon contenant une généreuse quantité de nouilles ainsi que des crevettes et des morceaux de bœuf, de poulet et de porc, le tout surmonté de quelques cives et oignons grillés, et de salade pour accompagner.

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Pendant que je dégustais ma soupe, Yan me raconta l’histoire de la création du village. J’y appris que les Hmongs étaient arrivés en Guyane dans les années 70, chassés du Laos par les communistes, et que l’État leur avait attribué les terres qui sont par la suite devenues le village de Cacao.

-Donc ici, c’est un village Hmong ?
-Eh oui. C’est aussi ça, la Guyane : pouvoir changer de pays en changeant de rue, et se retrouver à l’autre bout du monde en deux heures de route. C’est une chance formidable qu’on a de vivre dans une région avec une telle diversité. Ici, il y a de tout : des Créoles, des Métros, des Chinois, des Brésiliens, des Bushi… et nous, les Hmongs. N’importe qui te le dira : la Guyane, c’est un carrefour des cultures.

Le soir, nous avons pris place sur les bancs sous le carbet pour assister à un spectacle entrant dans le cadre des célébrations du Nouvel An Hmong. Le spectacle se composait essentiellement de toute une variété de performances traditionnelles, chants, danses, et j’en passe, réalisées par des gens du village en costume traditionnel, avec leurs vestes sur lesquelles des pièces avaient été cousues et leurs drôles de chapeaux noirs qui semblaient barrés d’une croix de St-André, pour le plus grand plaisir des spectateurs, qui étaient autant de Hmongs venus fêter leur nouvel an que de touristes. La seule chose qu’on pourrait reprocher au spectacle, c’est que finalement, ça dure longtemps et que tout finit par ressembler. Je n’étais visiblement pas le seul de cette avis puisqu’à un moment, Céleste me donna un léger coup de coude pour attirer mon attention.

-Je m’ennuie. Suis-moi, on va faire autre chose.

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On s’est discrètement éclipsé, et je l’ai suivi sur les chemins de terre traversant le village, sans dire mot et sans bien comprendre ce qui était en train de se passer. Elle portait une robe bleue mais ne semblait pas se soucier de l’éventualité de se salir, au contraire de moi qui, en tongs, essayant plutôt mal que bien d’éviter les flaques de boue. Les rues vides étaient éclairées par de discrets lampadaires dont la lumière blanchâtre attirait une multitude de moustiques. Au loin résonnait le bruit de la fête, comme une mélodie d’un autre monde dont nous étions en train de nous éloigner.

-Alors, la Guyane, t’en penses quoi pour le moment ? Pas trop chaud ?

J’opinais. Nous étions fin octobre, mais il faisait près de 30°C. De quoi être quelque peu déboussolé, moi qui ai toute ma vie connu les rudes hivers lorrains. Mais en même temps, c’est pas désagréable, mis à part le fait que je sois en transpiration permanente à cause de l’humidité, donnant aux lieux une atmosphère étouffante.

-Mais à part ça, tout baigne. La plage, la forêt…tout est tellement différent de chez moi, c’est génial, je découvre de nouveaux trucs chaque jour, et je trouve ça merveilleux qu’il existe un endroit pareil dont je n’avais jamais entendu parler.
-Je suis contente que tu te plaises. Tu sais, la Guyane a vachement mauvaise réputation, alors ça fait toujours plaisir d’entendre des étrangers en dire du bien.
-Mauvaise réputation ? Pourquoi ?

Elle haussa les épaules.

-Le bagne, les moustiques, les serpents, les orpailleurs, les maladies tropicales, l’insécurité… Des motifs brandis par des gens qui n’ont jamais mis les pieds ici. Tu sais, pour avoir grandi ici, je suis vachement attachée à la Guyane et ça me fait toujours du mal d’entendre des trucs négatifs, et faux, qui plus est.

J’acquiesçais. Je connais bien ce sentiment d’attachement à la région de sa jeunesse, et pour venir d’une région pas particulièrement populaire, je savais comme il pouvait être douloureux d’entendre dire du mal de chez soi. Je ne savais pas si elle se rendait compte à quel point j’étais et je me sentais loin de chez moi.

-J’imagine que je devrai partir un jour, pour les études ou le travail, mais j’en ai aucune envie. Ici, on se sent pas comme en France.
-Ouais, d’ailleurs, j’ai pas rêvé, tu m’as bien traité d’étranger ? Toi aussi, t’es française, non ?
-Moui, mais je suis avant tout Hmong et Guyanaise. Toi, t’es un vrai Français, le genre qui mange des baguettes et des cuisses de grenouilles.
-Waouh, même ici, vous avez ce genre de clichés sur les Français ?

Nous éclatâmes tous deux de rire. Cette fille est toujours d’humeur rieuse, toujours de bonne humeur, avec ses yeux lançant du bonheur et son sourire éclatant.

Nous arrivions en bordure de village, à la lisière de la forêt. Le chemin sur lequel nous marchions était prolongé par un sentier qui semblait se frayer un chemin entre les arbres. On aurait pu se croire à la porte vers un autre monde tant l’obscurité intense semblait capable d’engloutir à jamais tout ce qui y entrait. J’ignore si c’est la nature exotique, l’obscurité, le fait que je n’avais aucune idée de ce que je faisais là, ou un mélange de tout ça, mais je trouvais l’endroit plus terrifiant que le plus terrifiant de mes cauchemars. De toute ma vie, je n’avais jamais vu quelque chose qui symbolisait autant l’inconnu ; j’étais anxieux de savoir ce qui pouvait bien se trouver là-dedans, à juste quelques mètres de nous.

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-Qu’est-ce que c’est ?
-C’est le sentier Molokoï. 40 kilomètres à travers la jungle. Il rejoint l’Auberge des Orpailleurs, sur la route de l’Est.

Nous sommes restés là quelques minutes, contemplant cette obscurité qui commençait à me fasciner plus qu’à me terrifier.

-Allume ton téléphone.

Joignant le geste à sa parole, elle s’engagea sur le sentier.

-Eh, tu fais quoi ?
-T’inquiètes pas, suis-moi.
-T’as pas peur des serpents ?
-C’est des conneries pour effrayer les touristes, ça. Des serpents, on en croise quasiment jamais, et ils ont plus peur de toi que toi d’eux.

À contrecœur, j’allumais le flash de mon téléphone et la suivit sur le sentier. Très vite, l’appréhension a laissé la place à une sorte de curiosité, comme si être privé du décor naturel sans doute merveilleux qui s’offrait à nous me donnait l’envie d’en découvrir plus. Très vite, nous avons été entourés de bruits. Le sol craquait sous nos pieds tandis que nous submergeait le bruit de crapauds, chefs d’orchestre du morceau qui se jouait, accompagnés d’autres bestioles aux noms qui m’étaient encore inconnus et qui faisaient trembler les feuilles des arbres. Au loin résonna le chant si singulier d’un papayou, un oiseau sentinelle, sans doute alerté par le bruit de nos pas. Nous nous arrêtâmes. En me retournant, je constatais que les lumières du village n’étaient plus là, masquées par les arbres.

-Viens, on éteint nos portables.
-T’es sûre de ton coup ?
-Ce serait pas la première fois que je le fais.

Et elle éteignit son téléphone. Je m’exécutais également, poussé par une sorte de curiosité qui prit le dessus sur la peur. Nous étions dans le noir complet. Autour de nous, rien si ce n’est l’immensité de la dense forêt invisible entourant le layon. C’est grisant, cette sensation de se cacher d’un ennemi invisible au milieu des bruits de l’obscurité enchanteresse d’une forêt tropicale. Ça avait des allures de rêve. Qu’est-ce qu’on fait là? Une question à laquelle une réponse aurait gâché la magie de l’instant. C’était le noir absolu, les ténèbres impénétrables. Tout à coup, un grand bruit cassa l’ambiance, comme un râle ténébreux, tout droit sorti des confins de l’enfer.

-Bordel, c’est quoi, ça ?!
-Des singes hurleurs. J’avoue, ça surprend.

Je rallumais mon téléphone, le cœur battant la chamade, essayant de retrouver mes repères. J’étais en panique. Tout autour de moi, il n’y avait que de la forêt. Des arbres dans tous les sens. Partout. Et juste devant moi, il y avait Céleste, que j’étais en train d’éblouir avec mon flash, qui ne semblait pas paniquée du tout.

-Eh, calme-toi.

Je tentais de me ressaisir et partis dans un rire nerveux. Je répondis d’une voix tremblante :

-C’est juste que… excuse-moi, je veux qu’on rentre.
-T’inquiètes pas, tout va bien, je suis là…

Elle se rapprocha pour me toucher, pour tenter de me calmer. À mesure qu’elle m’apaisait, ses caresses s’intensifièrent. Je relevais la tête pour la regarder dans les yeux. Nos regards se croisèrent pour ne plus se quitter. Elle fit glisser ses doigts sur mon corps, jusqu’en haut de mon torse, me prit délicatement par le col de mon t-shirt et m’embrassa. Le baiser a duré quelques secondes. Je la regardais dans les yeux, comme pour savoir si j’en avais le droit, et je lui rendis son baiser en l’enlaçant, et en laissant tomber mon téléphone au passage. Après cela, toujours enlacés, nous étions en train de rire comme deux ados qui viennent de s’embrasser pour la première fois. L’obscurité ayant repris ses droits, nous ne nous voyions même pas, mais peu importe, nous savions que l’autre était là. Quelques minutes plus tard, nous avons émergé de la forêt main dans la main.

Nous avons discrètement regagné la fête, où personne ne semblait avoir remarqué notre absence, et tandis que nous nous réinstallions fut annoncée l’arrivée du dernier artiste de la soirée :

-…Francis Nungent, qui pour nous rappeler la chance que nous avons de posséder une telle diversité culturelle en Guyane, va nous interpréter sa chanson Timoun Lagwiyann .

Un créole entra sur scène avec sa guitare sous les acclamations d’un public qui semblait déjà le connaître. Il entama un refrain repris par certaines personnes à la manière d’un hymne :

En Guyane, nous sommes de toutes les couleurs
Cultures mélangées, pour une seule identité
Main dans la main nous marcherons, sur le chemin de l’amitié
Celle que l’on partage, entre amis pour la vie

Et tandis que les vibrations de cet air se perdirent dans le ciel étoilé dominant la forêt, je repensais aux dernières minutes et à la chance que j’avais d’être ici, à l’autre bout du monde, dans un village au milieu de la jungle, à la veille d’un tournoi de foot, fêtant le Nouvel An Hmong en écoutant un hymne pour la diversité aux côtés de la fille dont je venais de tomber amoureux.