:storygreen: ☆ Entre deux étoiles ☆

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#21

Je me suis présenté aux alentours de midi au Royal Amazonia, un hôtel 4 étoiles de la périphérie de Cayenne, visible depuis l’appartement. Flambant neuf, il était censé accueillir l’équipe de France avant la Coupe du monde au Brésil dans le cadre du projet Guyane Base Avancée, et c’est en partie à cause du retard des travaux que les Bleus ne sont finalement jamais venus en Guyane, suite aux propos de Didier Deschamps qui avait qualifié les installations de « scabreuses ».

Vu de l’extérieur, l’endroit, bien que neuf, ne payait pas de mine. Avec son architecture très sobre et ses murs blancs et roses, le bâtiment ressemblait aux innombrables résidences qu’on voyait dans les parages. Le hall, fruit d’une architecture sans fantaisies et très géométrique, était décoré avec des fauteuils moches, des plantes en pot, et des tableaux sur les murs. De l’autre côté, par la baie vitrée donnant sur l’arrière, je distinguais une piscine creusée aux formes arrondies, entourée de parasols et de transats inoccupés.

L’endroit semblait désert, et je dus même taper un coup sur la sonnette pour qu’un réceptionniste ne se présente à l’accueil.

-Bonjour, je cherche la sélection de Guyane.
-Ah, désolé, c’est interdit aux supporters. Les joueurs et le staff uniquement.

Je compris sans mal sa méprise. J’étais encore affublé du t-shirt de l’Externat, dont je venais de sortir à l’issue de la dernière matinée de cours de l’année scolaire, et avec mon sac Eastpack dans lequel se mêlaient manuels scolaires et affaires de foot, je devais avoir l’air d’un ado paumé espérant rencontrer les joueurs. Je lui tendis ma convocation et il se confondit immédiatement en excuses.

-Salon Madras. C’est par ici, suivez les panneaux.

dit-il en me désignant un couloir. Les panneaux en question étaient deux pauvres feuilles scotchées sur un mur, avec le logo de la Ligue, l’inscription « Sélection de Guyane » et une flèche indiquant le chemin à suivre. N’empêche, un rassemblement dans un hôtel, pas de membre de la Ligue pour accueillir les joueurs… une chose est sûre, c’est pas Clairefontaine. Je n’ai même pas eu le moindre contact avec le staff technique depuis ma convocation, j’en étais même à me demander si la lettre m’était bien destinée.

Au bout du couloir se trouvait une porte entrouverte d’où émanaient des voix. Dans quelques instants, j’allais entrer dans un autre monde, dans l’intimité d’une équipe nationale. J’étais impatient, mais surtout très anxieux. Avec tout le battage médiatique causé par ma sélection, je ne savais pas comment j’allais être reçu. En fait, j’avais même failli ne pas venir.

Tout était parti d’une interview donnée à l’entraînement, le jour même où j’ai appris ma sélection. Un journaliste de France-Guyane était venu au stade et m’avait posé quelques questions, « pour que le public apprenne à me connaître », disait-il. J’y parlais notamment de mes origines lorraines, de mon attachement à l’ASNL, et de la façon dont je m’étais retrouvé en Guyane et au Sport Guyanais. Le lendemain, j’avais ma photo sur la page des sports et un article racontant mon improbable ascension jusqu’à la sélection. C’est le surlendemain que tout a commencé à aller mal. Auparavant, personne n’avait réagi à ma sélection, aussi surprenante soit-elle. Mais dès la sortie de l’article, le courrier des lecteurs et l’espace commentaires du site web du journal se sont retrouvés inondés de messages haineux, certains avec une connotation raciste à peine masquée, clamant haut et fort que je n’avais rien à faire dans la sélection, n’étant pas Guyanais. Depuis, la Guyane est divisée par ce qu’on appelle maintenant « le cas Beauregard », qui a lancé un débat identitaire, posant une question dont la réponse est floue : c’est quoi, être Guyanais ? Il est vrai qu’en l’absence d’une nationalité guyanaise, la question mérite d’être posée, et moi-même, je me demandais si j’étais bien légitime à représenter la Guyane.

Depuis que je me suis retrouvé bien malgré moi au cœur de l’affaire, je suis devenu une sorte de célébrité locale. J’ai reçu des menaces, et à plusieurs reprises, je me suis fait violemment insulter par des passants dans la rue. Il y a même eu cette fois, au marché, où j’ai été empêché de monter dans le bus pour rentrer à l’appartement par quatre ou cinq passagers qui me traitaient de « sale Blanc ». C’est ce jour-là que j’ai compris que ce n’était pas qu’un problème d’être Guyanais ou non, mais également un problème de couleur de peau. J’ai découvert le côté raciste de la Guyane.

J’ai été contraint d’abandonner mes habitudes et de restreindre mes déplacements à l’itinéraire entre l’appartement et le lycée, que je ne faisais plus qu’en voiture. Je n’allais plus au marché, ni aux entraînements, et j’avais décidé de renoncer à la sélection, de ne pas me présenter le jour de la convocation. Quand je n’étais pas au lycée, je m’enfermais dans ma chambre, et je ruminais quelques noires pensées en pleurant silencieusement de tristesse et de rage. J’étais en train de déprimer parce que cette histoire avait pris des proportions démesurées et rendait ma vie infernale. Je n’avais qu’une hâte : rentrer à la maison, en France ; au moins, là-bas, on ne m’emmerderait plus. Quand on a 18 ans, qu’on joue en amateur et qu’on se retrouve soudainement propulsé sous le feu des projecteurs sans avoir rien demandé, on n’est pas prêt à encaisser ce genre de propos. C’est comme si tout ce que je pensais de la Guyane, ce paradis multiculturel, était faux. Et pourtant, au départ, il était juste question de football.

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Heureusement, il faut de tout pour faire un monde et il y avait des gens pour prendre ma défense, sans doute presque autant que de haters. Et surtout, Céleste était toujours là. Elle restait à mes côtés autant que possible et venait me visiter plus souvent qu’à l’accoutumée. Et pourtant, je me doutais que ce n’était pas facile non plus pour elle, mais elle faisait tout son possible pour me soutenir, et je lui en étais extrêmement reconnaissant. C’est dans ces moments que ça fait du bien d’avoir quelqu’un à ses côtés. Et c’est même elle qui m’avait fait changer d’avis, lors d’un après-midi pluvieux chez moi.

-C’est pas ma guerre. J’ai jamais voulu ça. Je voulais juste jouer au foot. Je n’ai même pas demandé à être sélectionné, j’ai été consulté par personne, et je n’ai eu aucun contact avec les gens de la Ligue. D’ailleurs, ils ont même pas publié un communiqué pour me soutenir. Non, vraiment, ça sert à rien que j’y aille.
-Tu sais, il y a des combats qui méritent d’être menés. Je sais pas si tu t’en rends compte, mais tu es un symbole, tu es la démonstration même qu’en Guyane, nous sommes de toutes les couleurs. Renoncer, ce serait les conforter dans leurs idées. Et tu sais très bien que ça ne va rien arranger. J’ai confiance en toi. Si tu y va, tu vas marquer trois buts et prouver à tous ceux qui doutent de toi que tu es aussi Guyanais qu’eux.

Des discours dans ce style, elle m’en a fait un paquet. Mais je ne sais pas bien pourquoi, peut-être parce que c’est le seul où elle m’a parlé de marquer trois buts, celui-ci a provoqué l’étincelle dont j’avais besoin pour repartir de l’avant.

Et voilà comment je me suis retrouvé face à cette porte dont j’hésitais encore à saisir la poignée. Le cœur battant la chamade, je songeais qu’il était encore temps de renoncer tout en sachant que j’allais le regretter si je m’en allais maintenant. Allez, cette fois, je me lance, je tends mon bras vers la poignée… et la porte me percute. Quelqu’un l’avait ouverte dans l’autre sens. Je fus aussi étonné qu’on peut l’être de me retrouver face à un visage familier :

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-Roy Contout ?!
-Oh, excuse, man, je t’avais pas vu. Eh, t’es pas le jeune dont tout le monde parle ?
-Oui, c’est moi. Nolan Beauregard, enchanté monsieur, c’est un grand honneur de vous rencontrer.

dis-je en lui tendant la main.

-Yo, calme-toi, blada. Je suis pas Messi, non plus. Tu peux me tutoyer, on est coéquipiers, maintenant.
-Oui excusez… excuse-moi. C’est l’habitude de te voir à la télé…
-Et en plus, je vois qu’on a aussi fréquenté le même bahut.

dit-il en désignant mon t-shirt de l’Externat.

-Allez, entre, on attendait plus que toi.

Je l’ai suivi à l’intérieur d’une grande salle bas de plafond où se tenaient deux douzaines de personnes en train de discuter d’un air décontracté tantôt debout tantôt sur les chaises en plastique qui avaient été alignées sur plusieurs rangs comme pour une causerie.

-Eh, tout le monde, regardez qui est là !

Aussitôt, tous les visages se tournèrent vers moi. J’y reconnus Sloan Privat, Donovan Léon et Ludovic Baal. C’était quelque peu intimidant de se retrouver le centre d’attention de mecs que je voyais d’ordinaire à la télé lors des multiplex Ligue 1, des mecs que j’avais parfois vu de mes propres yeux quelques années plus tôt depuis les tribunes de Picot, que je conspuais parce que leur seul faute était d’être dans l’équipe d’en face, sans me douter un instant que ce seraient un jour mes coéquipiers. Et d’un coup, sans que je comprenne pourquoi, tout le monde s’est mis à m’applaudir. J’étais ému. Tous semblaient savoir qui j’étais et ce qu’il s’était passé. D’un coup, je me sentais beaucoup moins seul, à savoir que j’avais une équipe entière pour me soutenir. Un mec d’une petite quarantaine d’années, cheveux courts et peau claire, s’est approché pour me serrer la main tandis que tout le monde retournait à son commérage.

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-Nolan, enfin on se rencontre. Je suis Jaïr Karam, le sélectionneur de la Guyane. Au nom de toute la Ligue, je tenais à te remercier d’être venu, et t’adresser toutes mes excuses quant au lynchage médiatique dont tu as été victime.
-Enchanté, m’sieur.
-Vraiment, je suis désolé, je pensais pas que ça prendrait des proportions pareilles. Sache que tu as tout notre soutien.
-Merci beaucoup, m’sieur.
-Je vais prendre la parole dans quelques minutes pour vous expliquer comment ça va se passer. En attendant, va faire connaissance avec le groupe. Roy, tu peux le présenter aux autres ?
-Pas de problèmes, coach. Tiens, on va commencer avec les frères Baal. Yo les gars ! Voilà Nolan. Nolan, Ludovic, qui joue à Rennes, et Loïc, à Belfort.

dit-il en me désignant les deux frères à tour de rôle.

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-Salut !
-Dis, il paraît que t’es supporter de l’ASNL, non ? Tu sais que j’y ai joué ?

me dit Loïc.

-Ouais, enfin, de là à dire que t’y a joué… Je te rappelle qu’ils t’ont pas fait signer pro et que t’as joué qu’en réserve.

rétorqua Ludovic.

-Ouais, bah ça compte. En tout cas, voilà, je connais un peu Nancy.
-Pfff, Nancy…

rigola Roy.

-Excuse-nous, Monsieur J’ai-joué-la-Ligue-des-Champions-avec-Auxerre. Fais pas gaffe à lui, il a joué à Metz.

me dit Loïc.

Mes doutes ont vite été chassés par ces premières minutes avec mes nouveaux coéquipiers. Les mecs ont tout fait pour me mettre en confiance, et on s’est vite retrouvé à parler comme si on se connaissait depuis des années. Pour la première fois depuis des semaines, il y a eu une éclaircie et je me suis senti à ma place. Déjà, les commentaires acerbes du courrier des lecteurs me paraissaient bien loin. Maintenant, j’étais prêt à montrer au monde que j’étais Guyanais.


#22

On s’entraînait sur le terrain synthétique du collège Zéphyr, généralement deux fois par jour : le matin à 8h, et le soir, au coucher du soleil, pour éviter la chaleur. Le reste du temps, on était relativement libre. Comme on peut le voir dans une cour de récré, il y a plusieurs petits groupes qui s’étaient formés. Certains flânaient sur les transats au bord de la piscine, d’autres discutaient dans le hall, d’autres faisaient… en fait, j’en sais trop rien, je passais l’essentiel de mon temps libre dans ma chambre, à réviser pour le bac. Étant le 23è homme, j’étais le seul à ne pas avoir de roomate . C’était un avantage dans le sens où j’étais moins souvent dérangé dans mes révisions. Le problème, c’est que ça ne m’aidait pas à m’intégrer au groupe, et je connaissais finalement très mal mes coéquipiers en-dehors du terrain. D’ailleurs, ma solitude et le fait que je me déplaçais rarement sans mon manuel de SVT m’avaient valu le surnom de « Einstein ». J’étais une anomalie dans le groupe, j’en avais bien conscience, et même si j’avais été bien accueilli le premier jour, mes coéquipiers m’ont traité avec indifférence depuis. Mais peu importe, c’est sur le terrain que ça se joue.

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Chaque jour venait avec ses défis, ses obstacles à surmonter. Pour la première fois de ma vie, je vivais comme un footballeur. Je passais mes journées à jouer au foot. Ça avait quelque chose de totalement nouveau et insolite. J’étais sur un petit nuage, savourant la chance que j’avais d’être là. Mais je n’y suis pas resté longtemps.

J’étais naïf à mon arrivée. J’étais déjà plus haut que ce que j’aurais pu espérer, et du coup, j’ai fait l’erreur de me reposer sur ça et de me croire en vacances. D’ailleurs, je pensais que ce stage, c’était des vacances pour tout le monde, et que seuls les matchs comptaient vraiment. Mais j’ai compris dès les premiers entraînements que la vie d’une équipe de foot semi-professionnelle est une compétition permanente. Le groupe soudé qui vit bien ensemble, en vérité, c’est des conneries, c’est une couverture, un truc pour plaire aux médias et aux supporters. Oui, on s’entend bien en-dehors du terrain, heureusement, d’ailleurs. Mais sur le terrain, c’est la guerre.

On est vite mis au parfum quand on arrive, généralement par les autres joueurs : dans les équipes comme celle-là, il y a un classement. Ce n’est pas officiel, ce n’est écrit sur aucun papier, mais ça existe. C’est quelque chose de tacite. Chaque joueur sait exactement entre qui et qui il se situe, et par conséquent, où est sa place. La mienne, au départ, elle était entre le banc et les tribunes. J’étais considéré comme le joueur le plus faible, étant celui qui jouait à l’échelon le plus bas. Tout le monde me voyait comme le mec à renvoyer chez lui. Je devais prouver que j’avais ma place ici. Je devais grimper les marches une par une, monter dans la hiérarchie, prouver que j’étais plus qu’un remplaçant de remplaçant. Le meilleur moyen de grimper au classement, c’est de performer lors des matchs. Mais pour jouer des matchs, il faut déjà être assez haut dans le classement. C’est un cercle vicieux. Dans ce cas-là, il n’y a pas le choix : il faut être bon à l’entraînement, mettre le coach en galère. Forcer le destin.

Chaque jour, il faut se battre, se surpasser pour être le meilleur, pour prouver au coach qu’on mérite d’être là, et surtout qu’on mérite de jouer. D’après mes coéquipiers, la bataille est encore plus féroce dans une équipe semi-pro comme la nôtre, dans laquelle les amateurs essayent de déloger les professionnels. Certes, quand on joue dans une équipe nationale, on fait déjà parti des élus. Mais entre en faire partie et le mériter, il y a une grosse différence. Celui qui ne comprend pas ça se fait bouffer.

Ce stage m’a permis de réaliser un truc : je n’avais encore rien vu du football. Ce n’était peut-être que la sélection de Guyane mais c’était déjà bien au-dessus du Sport Guyanais. En une semaine avec la sélection, j’en avais appris plus que sur les trois dernières années.

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Le 1er juin, c’était le grand jour, celui du match. La veille, nous avions délocalisé notre dernier entraînement au stade Edmard-Lama, notre stade à domicile, une enceinte qui semblait avoir poussée au milieu de la jungle, à Remire-Montjoly, en banlieue de Cayenne. Une belle pelouse entourée d’une piste d’athlétisme en parfait état, et une unique tribune de 3000 places, avec des sièges verts et bleus. Ce stade n’avait rien de spécial, pas même pour la Guyane, si ce n’est que c’est le plus grand, mais pour m’être assis une paire de fois en tribunes, devant des Guyane-Honduras et d’obscurs matchs du 7è tour de la Coupe de France contre Avranches ou Martigues, ça me faisait quelque chose d’être sur la pelouse.

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C’était une soirée nuageuse que ce 1er juin. Alors que le bus parcourait la banlieue de Cayenne, nous conduisant vers Edmard-Lama, j’étais enivré par un cocktail d’émotions : j’étais heureux et reconnaissant d’être là, mais j’avais terriblement peur de ne pas entrer en jeu. Je savais que je n’allais pas être titulaire, mais j’aurais tout donné pour entrer en jeu, même pour juste quelques minutes. Et en même temps, j’avais terriblement peur de jouer ce match, non seulement parce que c’était une première, mais j’appréhendais aussi la réaction du public. J’étais super tendu, j’avais l’impression que j’allais jouer une finale de Coupe du monde alors que c’était qu’un simple match contre les Bermudes en 2è tour de qualifications à la coupe caribéenne des nations. Est-ce que c’est moi qui prend ça trop à cœur ou est-ce que tous les joueurs sont comme ça avant leur première sélection ?

Nous sommes descendus du bus et sommes entrés dans le vestiaire. Tous les maillots étaient suspendus à des cintres, déterminant l’emplacement de chacun. Je repérais aussitôt le mien, dans un coin de la pièce. Le n°54, comme je l’avais demandé, en hommage à ma Meurthe-et-Moselle natale. Ce soir, je vais pour la première fois porter le maillot jaune et vert de la Guyane, mais je n’oublie pas qu’il y a encore 3 ans, je jouais avec les U15 de Saint-Guichon. Je saisis le maillot avec émotion, touchant du bout des doigts les lettres noires composant mon nom. Beauregard, 54. Que de chemin parcouru. Je sentais à quel point l’instant était solennel.

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Il y a eu l’échauffement, au cours duquel les tribunes se sont lentement remplies. La tension montait. Il y a eu le retour au vestiaire, la voix du speaker qui résonne à travers les murs, incitant le public à encourager ses Yana Dokos. Il y a eu la causerie du coach, sur laquelle je ne parvenais pas à me concentrer. Lorsqu’il a fini de parler, tout le monde s’est applaudi et tapé dans la main. Comme tous les autres remplaçants, en quittant le vestiaire, je me suis saisi d’une chasuble verte floquée du logo de la Concacaf, que j’ai enfilé tandis que les titulaires s’alignaient dans le couloir. Puis je suis sorti, seul. Tout en marchant sur la piste d’athlétisme, je sentis les regards se poser sur moi. J’entendis quelques sifflets descendre de la tribune. Quelques sifflets qui en entraînèrent d’autres. Mais la vague fut stoppée par un mur d’applaudissements. Deux clans s’opposaient en tribune. Tout ça juste pour moi. Mais je n’y prêtais pas attention. Je ne me retournais même pas. J’étais dans ma bulle. Je me contentais de marcher droit, le regard fixé sur le banc de touche de l’autre côté du terrain. Tandis que je m’asseyais sur le banc, il se mit brutalement à pleuvoir.

Les deux équipes entrèrent sur la pelouse. La tribune paraissait bien loin, avec cette foutue piste d’athlétisme, mais on voyait clairement que la pluie avait chassé les spectateurs des premiers rangs, non couverts par le toit. Aux hymnes nationales, on aurait pourtant pu se croire à un France - Angleterre, avec La Marseillaise pour la Guyane et God Save The Queen pour les Bermudes. Ah, les territoires d’outre-mer…

Le match débuta bien mal puisque les Bermudes ouvrirent le score après une dizaine de minutes. Avec la pluie redoublant d’intensité, seule chose capable de provoquer la clameur du public, on a alors comprit que ce serait un match plus difficile que prévu. Sur le terrain, les joueurs semblaient avoir de plus en plus de mal à faire une simple passe. Au bout d’un moment, c’était carrément comique, et on en aurait sûrement rigolé entre remplaçants si on n’était pas occupés à essayer nous-même de nous protéger de la pluie avec des imperméables sortis on ne sait d’où. Il pleuvait tellement qu’une piscine se formait à vue d’œil près du rond central. Des litres d’eau giclaient dès que quelqu’un mettait un pied par terre. Quand à la balle, elle semblait collée à la pelouse gorgée d’eau. Impossible de faire une passe ou même d’avancer avec, elle finissait inlassablement prisonnière du sol de plus en plus boueux. Il y avait bien Ludo Baal qui tenta à deux reprises d’avancer en jonglant de la tête et des pieds, mais ça avait ses limites.

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Ce fut le pompon vers la 38è minute quand, après s’être retrouvé on ne sait comment seul face au gardien, Sloan Privat l’effaça, où plutôt bénéficia de la collision entre le portier et un défenseur, et frappa au-dessus de la cage vide. Au stade où on en était, il valait mieux en rire. Le terrain s’était transformé en piscine, où l’inverse, je sais plus, c’était devenu pire qu’injouable depuis plusieurs minutes, et c’est logiquement que quelques instants après cette action, l’arbitre alla récupérer la balle auprès du gardien et stoppa le match. Aussitôt, on est parti sans demander notre reste en direction des vestiaires. Je me demande bien ce qui a pris à ces génies de la Ligue de mettre les bancs de touche de l’autre côté du terrain, mais du coup, nous étions totalement trempés au moment de revenir au sec.

On nous annonça un arrêt provisoire de 45 minutes. 45 minutes dans la chaleur du vestiaire, à rigoler de cette situation que peu d’entre nous avaient déjà vécus. La pluie dans les tropiques, ça rigole pas. J’affichais un sourire de façade, mais je craignais à mort de laisser échapper une chance de jouer ce match. Si jamais le match était arrêté, il serait reporté, et rien ne dit que je serai rappelé dans l’équipe à ce moment-là. Alors oui, il y avait bien le déplacement en République Dominicaine la semaine suivante, mais là, c’était différent : ce match, on le jouait à domicile, et c’est à mes propres supporters que je voulais montrer des choses. Les membres du staff nous apportaient régulièrement des updates météo : la pluie s’arrêta, recommença, sans qu’on puisse prévoir comment les choses allait évoluer. Puis on nous annonça que la pluie s’était arrêté et que les officiels allaient tester la pelouse. Quelques minutes plus tard, on revint nous voir pour nous annoncer que le match ne reprendrait pas. En un sens, j’étais soulagé, au même titre que toute l’équipe, car quand bien même j’aurais eu la chance de jouer, dans ces conditions, ça aurait été infernal. Après une douche rapide, on a rassemblés nos affaires et on est reparti dans la nuit. J’ai jeté un dernier coup d’œil à Edmard-Lama, sans savoir si j’y reviendrai un jour.


#23

Enorme, que de souvenirs… Pourtant je n’avais pas fait de conneries pour être muté là-bas… ^^

Tu y a vécu ?


#24

@Kristo C’est un récit en partie autobiographique, donc c’est fort possible… :wink:

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Les formules écrites au feutre bleu sur le tableau blanc dansaient sous mes yeux sans que je n’en comprenne le sens. Je rêvassais. Contrairement aux trois autres personnes dans la pièce, ce n’est pas l’épreuve de maths du lendemain qui occupait mon esprit, mais le match du soir même.

Guyane-Bermudes avait été reporté au dimanche 19 juin, et Karam m’avait personnellement appelé pour me dire qu’il comptait sur moi. N’étant pas entré en jeu lors de la défaite en République Dominicaine, je le prenais comme une deuxième chance. J’avais fini par le comprendre, ma première sélection avait été une sorte de cadeau. Mais la saison étant terminée des deux côtés de l’Atlantique, j’avais été rappelé par défaut vu que personne n’avait pu se montrer en mesure de me prendre ma place.

Je repensais à notre déplacement en République Dominicaine. Certes, s’y rendre a été un parcours du combattant avec des escales au Suriname et à Port-of-Spain, mais c’est quand même merveilleux, en plein pendant les révisions, de se retrouver en stage aux Antilles avec la sélection.

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Malheureusement, je n’étais pas entré en jeu. Pire encore, nous avions perdu 2-1 malgré l’ouverture du score de Rhudy Evens. Par conséquent, nous étions désormais obligés de nous imposer ce soir. Je ne pouvais m’empêcher de jouer le match dans ma tête, de m’imaginer entrer en jeu, pourquoi pas marquer le but de la qualification…

Je fus sorti de ma rêverie par la voix d’Hergault :

-OK, j’ai fait ma part, à vous de faire la vôtre.

dit-il en fermant une dernière fois son exemplaire du manuel de maths.

Nico, Seb et moi-même firent de même, rangeant nos affaires et sortant une dernière fois de cette pièce que notre prof de maths avait aménagé dans sa maison pour accueillir les cours particuliers avec ses élèves en difficulté.

-Alors, vous le sentez comment ?
-Honnêtement, je stresse un peu.
-Bah, tu vas voir, c’est facile, les maths au bac. Toi, Nolan, je m’en fais pas, t’auras ton bac les doigts dans le nez. Et puis vous deux, si vous accrochez les rattrapages, ils vous le donnent.
-Ouais, j’en doute pas, mais…

Je m’interrompis en apercevant devant le portail une voiture familière. La Dacia noire de papa. Il m’attendait à l’extérieur de son bolide.

-Papa ? Qu’est-ce que tu fais là ?
-Je te ramène à l’hôtel, je me suis dit que ça serait plus pratique pour toi que de rentrer à pied.

Après une dernière salve d’encouragements de Hergault, bien que je ne savais plus très bien si on parlait du match ou du bac, on a pris la route. Sur la rocade de Montabo, on a continué tout droit, comme si on rentrait à l’appartement.

-Heu… t’as loupé la sortie pour l’hôtel.
-Écoute, Nolan. On a décidé que tu n’irais pas au match.
-QUOI ? C’est une blague ?
-Non, c’est pas une blague.

Il parlait de son ton sévère, comme si j’avais déjà dit un truc en trop.

-Demain, tu as l’épreuve la plus importante de ton bac. Si tu vas au match, on sait pas à quelle heure tu vas rentrer, et tu vas te fatiguer pour demain.
-Putain, mais c’est quoi votre problème ? C’est pas de jouer un match qui va m’empêcher de réussir l’épreuve.
-Bah si, justement. Je crois que t’as pas bien conscience de l’enjeu.
-C’est toi qui dit ça ? Tu sais c’est quoi, l’enjeu du match de ce soir ?
-Mais ça va t’avancer à quoi d’y aller, de toute façon ? T’es remplaçant, tu vas probablement pas entrer en jeu, et c’est pas en jouant pour la Guyane que tu vas passer pro, et tu ne pourras pas participer aux prochains matchs puisque tu seras rentré en France.
-Mais t’es tellement fermé, c’est incroyable. Mon bac, je l’aurai de toute façon. Jouer un match international, c’est sûrement la seule occasion de ma vie.
-Écoute, j’ai dit non, c’est non.

dit-il en se garant à sa place habituelle sur le parking de la résidence.

J’étais à la fois très en colère et terriblement frustré. C’était donc ça, la conclusion de cette histoire et de mes années en Guyane ? J’avais fait tout ça pour que mes parents me refusent de participer au match de ma vie ? Non, je ne peux pas le croire.

A 16h, toujours énervé, je me posais devant la télé pour regarder le dernier match de poule de la France à l’Euro, une rencontre contre la Suisse. Papa est en train de faire sa sieste, maman est sur la terrasse, captivée par son bouquin. Je crois que je pourrais m’en aller qu’aucun des deux ne s’en rendrait compte… mais justement, si je m’en allais ? Après tout, les clés de la voiture sont sur le comptoir juste à côté de la porte, j’ai juste à les prendre et c’est fini. Bordel, c’est vraiment moi qui envisage de faire ça ? Est-ce que j’allais vraiment le faire, voler la voiture de mes parents pour aller jouer un match de foot ? Avec les conséquences que ça impliquerait ? Une bataille se jouait dans ma tête. Puis finalement, après quelques minutes, je me décidais. Boosté par une montée d’adrénaline, je me levais discrètement du canapé, saisit les clés, appuyait doucement sur la poignée de la porte, franchit cette dernière, et la refermait avec tout autant de discrétion. Ouf, me voilà dehors. Maintenant, c’est un boulevard qui s’offre à moi. Est-ce que j’étais bien en train de faire ce que je faisais? Je descendis les escaliers sur la pointe des pieds, m’engageait sur le parking en levant la tête vers l’appartement, où tout semblait toujours calme, ouvrait la voiture, m’y engouffrait, démarrait le moteur, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, me voilà parti. Quand bien même il faudrait sans doute plusieurs minutes aux parents pour se rendre compte de mon absence, je n’osais pas jeter un œil au rétroviseur.

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Voilà, je l’ai fait. Et bien plus que la peur des conséquences, c’est bien une intense satisfaction qui m’anime. C’en est assez, de l’autorité de ces parents tyranniques. Après tout, maintenant, je suis majeur, je peux faire mes propres choix. Il est temps que j’arrête de subir la vie, et que je me mette à la vivre. Il ne se passera peut-être rien lors de ce match, mais je veux tenter ma chance, ne rien regretter.

Conduisant à la guyanaise, je roulais à tombeau ouvert vers l’hôtel, devant lequel le bus était stationné. Par chance, l’équipe n’était pas encore partie, et personne ne semblait avoir notifié mon absence plus longue que prévue. Comme si de rien n’était, je rejoignis les autres dans les préparatifs de nos affaires, sans parler à personne de la mésaventure dont je sortais ; je venais quand même de voler une voiture, je ne voulais pas que le coach l’apprenne et me sanctionne.

Une dernière fois, nous avons fait route vers le stade Edmard-Lama. Au fond de moi, je sentais que ça allait être une grande soirée. Au moment du repérage terrain, évidemment, pas encore grand monde dans les gradins. L’ombre de la tribune couvrant la pelouse, ça sentait le match de début d’été. Il faisait beau, la pluie ne nous embêterait pas ce soir. En fin d’échauffement, le stade s’était rempli, et la lune surgit de derrière la colline d’en face. Re-dernière causerie, re-entrée sur la pelouse accompagné de quelques sifflets, re-God Save The Queen, re-La Marseillaise, re-Guyane - Bermudes. Et cette fois, rien ne pourrait l’empêcher de se jouer. Coup d’envoi à 19h sous les tambours du groupe carnavalesque chargé de mettre l’ambiance en tribunes.

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On dominait largement la première mi-temps, Ludovic Baal tapant la barre d’une frappe enroulée, mais la réussite fuyait les Yanas Dokos. A la pause, le score était toujours de 0-0. La pression montait ; l’objectif était de marquer le plus tôt possible pour mettre la pression. Il fallait qu’on se bouge, on était qu’à trois quarts d’heure de l’élimination.

On jouait depuis près d’une heure lorsque Arnold Abelinti, titulaire à la pointe de notre attaque, qui vivait lui aussi sa première avec l’équipe, perdit pour la énième fois la balle lors d’une de ses tentatives de dribbler toute l’équipe adverse, ce qui eut le don d’énerver Karam :

-Bordel, Arnold, lâche ta balle !

Puis en se tournant vers nous :

-Il est mauvais aujourd’hui, il veut aller mettre son but tout seul, ça m’énerve !

Il balaya le banc du regard. Son regard croisa le mien. Je vis passer un éclair dans ses yeux.

-Nolan, va t’échauffer.

Sans demander mon reste, je me levais du banc pour aller courir le long de la ligne de touche, entre notre zone technique et le poteau de corner, tout en gardant le regard tourné vers le match. Je sentais mon cœur battre à fond. C’était peut-être pour maintenant. C’était maintenant ou jamais. Après quelques minutes, Karam me rappela. Les prochains mots qu’il prononcerait seraient déterminants.

-Tu vas remplacer Arnold. J’ai aucun doute sur tes capacités. Tu as du talent, c’est certain. Si je t’ai sélectionné, c’est parce que je crois en toi. Montre-moi que j’avais raison…

et en pointant du doigt la tribune:

- …et montre-leur que tu mérites d’être ici.

Je n’en laissais rien paraître, m’efforçant de garder le même air grave que j’avais depuis le début du match, mais dans ma tête, c’était la folie. J’allais me placer au bord du terrain, face à la ligne médiane, embrassant du regard l’ensemble du stade. Je n’osais pas me dire qu’en tant qu’attaquant, c’était à moi d’inscrire ce but dont la Guyane avait besoin. Je n’osais pas me dire que j’avais le destin de la Guyane entre mes pieds. Je repensais à une phrase de Pascal Dupraz à un jeune sur le point de rentrer en jeu pour son premier match en pro : « -C’est comme avec les gonzesses : il faut une première fois ». J’avoue que je ne l’avais pas bien comprise la première fois que je l’avais entendu. Mais maintenant, elle prend tout son sens : j’étais stressé et excité comme avant une première fois. Je pensais à Céleste. Est-ce qu’elle sait que je pense à elle ? Est-ce qu’elle sait que je m’apprête à entrer en jeu ?

Enfin, le ballon sortit. Le quatrième arbitre leva son panneau, sur lequel je vis briller d’une lumière verte le n°54. Arnold gagna le bord du terrain tête baissée, sans doute déçu, courant sans se presser. Je lui tapais dans la main et courais me placer en attaque. Je n’entendis ni le speaker scander mon nom, ni les sifflets, ni les applaudissements. J’étais dans ma bulle.

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La touche fut jouée. Loïc Baal partit en dribble sur le côté gauche. Seul sur la ligne de but, près du poteau de corner, il s’en sortit magnifiquement face à deux défenseurs des Bermudes et se retrouva en position de centrer. Il prit tout son temps pour adresser un centre à ras-de-terre. Le ballon passa entre les jambes de Michaël Solvi. Je le vis arriver vers moi, seul au deuxième poteau, au niveau du point de penalty. Je pris mon élan et frappais sans contrôle d’un plat du pied droit. Le gardien n’esquissa pas le moindre geste et la regarda passer sur sa droite. La frappe était parfaitement croisée. Peut-être trop. Sa trajectoire fut incertaine jusqu’au dernier instant, et quiconque eut été à ma place aurait été incapable de prédire si elle allait finir au fond, frapper le poteau ou passer à côté. Le temps sembla s’arrêter. Et finalement, le ballon franchit la ligne du bon côté du poteau et frappa le petit filet opposé. But ! Je me mis à courir vers la tribune, esquivant mes coéquipiers. D’un coup, toute l’animosité du public semblait s’être évaporée. Il n’y avait plus que des visages heureux, les bras levés, criant leur joie. Un but, ou la belle façon de mettre tout le monde d’accord. Après tout, on est tous pour la même équipe. Mes coéquipiers se jetèrent sur moi, se joignant à la célébration partagée entre le public et moi, et le speaker s’enflamma :

-BUUUUUUT POUR LA GUYANE ! OUVERTURE DU SCORE DU N°54, NOLAN…
-BEAUREGARD !

Ça aurait déjà été une merveilleuse soirée si le score en était resté là : marquer le but de la victoire sur mon premier ballon pour ma première sélection, c’est déjà fantastique. Mais à la 80è minute, je fus parfaitement lancé en profondeur par Brian Saint-Clair, entré en jeu juste après l’ouverture du score. Les défenseurs réclamèrent un hors-jeu qui ne fut jamais sifflé. Je m’avançais face au gardien bermudien, qui sortit à ma rencontre, et frappais de l’entrée de la surface. Une frappe du plat du pied, légèrement enroulée, qui frappa le bas de la transversale avant de faire trembler les filets. Et le doublé !

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Et finalement, deux minutes plus tard, je récupérais le ballon sur une erreur de communication entre deux défenseurs. Filant encore une fois au but, je résistais à l’un des défenseurs pour envoyer une puissante frappe du gauche dans le petit filet opposé. 3-0, la messe est dite. Je m’en allais encore fêter le but en solitaire, face à la tribune en folie. Cette fois-ci, j’embrassais mon maillot.

Une dizaine de minutes plus tard, l’arbitre siffla la fin du match, dans une ambiance de folie. Je fus porté en triomphe par mes coéquipiers lors d’un tour d’honneur improvisé. Des triplés, j’en avais mis quelques uns, mais celui-ci avait quelque chose de spécial. Ce n’était pas un match comme les autres, celui du dimanche devant 10 personnes. Là, c’est un match international, et j’ai inscrit trois buts, pour ma première sélection.

Dans un éclair, je pensais aux parents, eux qui m’avaient interdit de venir. Ils devaient être furieux, mais je m’en foutais ; est-ce qu’ils pourraient me reprocher quelque chose maintenant que j’étais devenu un héros guyanais ? J’ai aussi repensé à mon épreuve de maths du lendemain, et je m’en suis très brièvement inquiété, me disant que je ferais mieux de ne pas traîner si je voulais être en forme. Puis mon esprit est revenu à la fête. C’est sûrement sympa d’avoir une mention au bac. Mais à choisir, je préfère qualifier une nation pour un tournoi international.

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Le lendemain, à la une du France-Guyane, une photo de moi avec un grand sourire, le poing levé, porté en triomphe par mes coéquipiers, avec le titre A nou ki dôkô . A cet instant, j’avais pour la première fois de ma vie la certitude et la profonde conviction que j’étais guyanais, et j’en étais fier. A mo ka dôkô .


#25

Toujours aussi bien écrit :heart_eyes:

Autobiographique ? Tu as vécu une ou plusieurs sélections ? Avec la guyane ?


#26

@lgrnd Merci :grin: Pour le moment, je te laisse essayer de deviner ce qui est autobiographique et ce qui ne l’est pas :wink:

La nuit était tombée, et les lumières de la banlieue de Cayenne se baladaient sous mes yeux comme des dizaines de lucioles. Il se trouvait beaucoup de visages familiers sur la terrasse de notre appartement, quelques amis du lycée, et d’autres, des collègues des parents, que je n’avais que vaguement aperçus à l’occasion. L’alcool et la chaleur faisaient tourner les têtes. C’était peut-être juste moi, mais j’avais l’impression que tout le monde était d’humeur joyeuse. En tout cas, moi, je l’étais. Et quand on est heureux, le monde entier semble l’être. Après tout, j’avais toutes les raisons pour être heureux : j’avais obtenu dans les derniers jours mon permis de conduire et mon bac avec la mention bien, envers et contre tout ce que les parents avaient bien pu dire, et le début des vacances marquait la fin de mes années guyanaises.

Il s’agissait de ma dernière soirée en Guyane. Dans 24h, je serai dans l’avion, direction la maison. A savoir que je n’en avais plus que pour une journée, et en pensant à ces échéances que j’avais si bien négocié, je me sentais libéré d’un poids. Car cette soirée marquait la fin d’une époque qui a finalement été une sorte d’anomalie, une joyeuse parenthèse dans la vie ô combien banale que j’avais toujours mené. J’étais un peu nostalgique, certes, mais j’étais heureux de me dire que demain, ma vie recommencerait. Elle me manquait, ma vie ordinaire, celle d’un temps où tout était simple. C’est dur d’être loin de chez soi pour si longtemps. Et dire qu’il y a des gens qui n’en ont pas, de chez soi…

-Eh Nolan, félicitations pour ton triplé

me dit Harry, un collègue des parents, en me serrant la main.

-Ça peut t’ouvrir des portes vers le monde pro ?

Je fis la moue.

-Pas vraiment. Je devrais pas avoir de mal à trouver un club de CFA2, mais les championnats pros, c’est un niveau au-dessus. Franchement, j’ai renoncé depuis un moment à un avenir dans le foot pro. Là, j’en ai bien profité, mais maintenant, faut que je passe à autre chose.
-Tu sais, je milite pour l’indépendance, du coup, au départ, j’étais contre ta sélection. Mais le jour où on deviens indépendant, je veux bien qu’on te file un passeport.

Jerry, un autre collègue des parents, entra dans la conversation.

-Pourquoi tu viens nous causer d’indépendance ? C’est quoi, le rapport avec la sélection ?
-La sélection, c’est le porte-étendard de l’indépendance. Tous les gens qui soutiennent l’équipe de Guyane soutiennent l’indépendance.
-Arrête, le stade est plein à chaque match, il n’y a pas autant d’indépendantistes que ça en Guyane.
-Ah ouais ? Le drapeau que tout le monde agite si fièrement, c’est un symbole indépendantiste. Il a été créé dans les années 60 par l’UTG, qui milite pour l’indépendance. Et ça, tout le monde le sait.
-Ouais, enfin il a officiellement été adopté comme drapeau de la région par la Conseil Général. Et le Conseil Général, c’est l’État Français.
-A l’époque de l’adoption, c’est Tien-Liong et les indépendantistes qui étaient au pouvoir. D’ailleurs, la Corse et la Bretagne aussi ont leurs drapeaux qui sont reconnus officiellement par l’État. Ça les empêche pas d’être des symboles indépendantistes.
-Comment tu peux accorder la moindre crédibilité à Tien-Liong ? Le gars est même pas Guyanais, il vient de la Martinique !
-C’est des rumeurs, ça. Va voir sur Wikipédia, il est né à Cayenne.
-Depuis quand c’est fiable, Wikipédia ?

Ce furent les derniers mots que je compris avant que la caïpirinha, qui me faisait tourner la tête depuis un moment déjà, ne me fasse définitivement perdre le fil de la conversation. De toute façon, ces deux-là semblaient déjà m’avoir oublié, aussi je m’éclipsais tandis qu’ils débattaient avec ferveur sur un sujet par lequel je ne me sentais pas vraiment concerné.

Il est vrai que mon triplé face aux Bermudes me trottait encore dans la tête. Il m’avait conféré un éphémère statut de célébrité locale dans les jours suivants le match. Trois buts ont suffi à faire oublier ma couleur de peau. J’en retirais une certaine fierté, l’impression d’avoir réussi quelque chose de plus grand que d’avoir gagné un match de foot, d’avoir remporté un autre match, sur un autre terrain. Et je savais que je n’avais rien à regretter. Ils seront dingues, les potes, à Saint-Guichon, quand je leur apprendrai tout ce qu’il m’est arrivé ces derniers temps.

Je rejoignis Céleste sur le canapé du salon. Je lui chuchotais un truc à l’oreille. Elle me sourit. Je lui pris la main, et nous sommes discrètement sortis de l’appartement. On a descendu les marches de la résidence pour nous rendre à la piscine. C’était notre rituel à nous. Aller à la piscine de la résidence au milieu de la nuit, c’est un truc qu’on a déjà fait plusieurs fois. A cette heure-ci, il n’y a personne et les lumières sont éteintes, rendant invisibles nos corps se mouvant dans l’eau. On ne fait rien d’illégal, mais il y a toujours un petit sentiment d’interdit que nous fait frisonner et qui donne tout son intérêt à la chose.

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On s’est déshabillé, ne gardant sur nous que le minimum syndical, avant de nous glisser dans l’eau fraîche, accompagnés par le chant des grenouilles, la sono un peu forte du voisin, et les bruits de la fête portés par le vent. Elle n’était pas d’humeur joueuse, comme elle l’était d’habitude. On s’est juste posé l’un à côté de l’autre, accoudé au bord, contemplant la voûte céleste partiellement camouflée par les nuages, avec sans doute quelques larmes se mélangeant à l’eau chlorée. Aucun de nous ne voulait prononcer le premier mot de ce qui serait notre dernière conversation en tête-à-tête, comme si notre silence avait stoppé la course du temps. Après de longues minutes, elle brisa finalement le silence, avec une voie remplie d’émotion.

-En tous cas, merci pour ces trois ans.
-Merci à toi. T’as été ma première histoire sérieuse. Si tu savais comme j’étais maladroit avec les filles avant qu’on se rencontre.
-Je te rassure, tu l’es toujours…

Nouveau silence, qu’elle brisa encore une fois.

-T’as pas l’impression que c’est la fin de quelque chose ?
-Oui… oui, mais c’est aussi le début. Tu te rends compte qu’on est sur le point de se lancer dans la vie ? Dans ce monde immense, à des milliers de kilomètres l’un de l’autre.
-Ça me fait peur. Qu’est-ce qu’on en connaît, du monde ? Et de la vie ? Je veux dire, quand on n’y pense, on n’a eu aucun cours qui nous a appris à affronter la vie.
-Tu sais, si ces trois années m’ont appris quelque chose, c’est que sur cette planète, on est chez soi à la fois partout et nulle part. Grâce à toi, je me sens un peu chez moi en Guyane. Mais ça m’est arrivé une paire de fois de me réveiller en pleine nuit et de me sentir triste en me sachant si loin de la maison. Quand c’était le cas, je tournais la tête vers la fenêtre de ma chambre et je levais les yeux vers le ciel, et ça allait mieux. Et tu sais pourquoi ?

Elle fit non de la tête.

-Ce sont les mêmes étoiles qui brillent au-dessus de Cayenne et de mon village. Si un jour tu te sens perdu, pense-y.

Elle soupira et détourna son regard vers les étoiles, comme pour essayer de comprendre la portée de ce que je venais de dire.

-Tu crois que ça va fonctionner, une relation à distance ?
-Si la distance a raison de notre couple, c’est juste qu’on n’était pas fait l’un pour l’autre. Si on se sépare, ce ne sera pas par hasard. Je ne crois pas au hasard.
-Et tu crois au destin ? Qu’il y a quelque chose de plus grand que nous qui contrôle nos vies et notre destinée ?
-Je ne crois pas non plus au destin à proprement parler. Mais je crois qu’on a tous une histoire au écrire, qu’il ne dépend qu’à nous de le faire.

On a fait l’amour une dernière fois, comme une façon de se dire au revoir. La nuit était belle, on aurait pu passer des heures à se raconter de vieux souvenirs, d’une histoire qui avait commencé près de 3 ans plus tôt par une nuit similaire, quelque part dans la forêt guyanaise, et qui semblait en quelques sortes se finir ce soir. On savait tous les deux que plus rien ne serait jamais comme avant, et même si on n’osait pas se le dire, je pense qu’on aurait tout donné pour remonter le temps, revivre cette première nuit ensemble et les années suivantes, pour ne jamais avoir à se préoccuper des obstacles que la vie devait inévitablement poser sur notre chemin, et vivre pour l’éternité cet amour d’été.

Puis on a regagné l’appartement. Harry et Jerry n’en avaient pas encore fini avec leur conversation.

-Moi je dis que la Guyane va péter d’ici deux ans grand max. Retiens bien ce que je viens de dire.
-Ouais, bon, si tu veux. Changeons de sujet : la France va la gagner, cette finale de l’Euro ?
-Tu sais ce que j’en pense : on enlève les joueurs ultramarins, ça vaut plus rien.
-Arrêtes, tu dis ça juste parce que tu rêves de voir Varane en sélection de Martinique.
-Avoue que ça aurait de la gueule !


#27
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Je me réveillais en sursaut. La lumière perçait à travers les volets. Je tournais les yeux vers mon réveil et constatais qu’il était déjà 8h15. Je me levais aussitôt, et revêtis en vitesse les premiers vêtements qui traînaient sur le sol poisseux de ma chambre d’étudiant avant de me mettre en route et de courir en direction de l’IUT.

Il faisait particulièrement frais ce matin. J’avais oublié à quel point l’hiver lorrain était mordant. Et encore, on est qu’à la mi-novembre, mais les températures se maintiennent tout juste au-dessus de 0. Paraît-il même qu’il est tombé quelques flocons de neige la semaine dernière. Les nuages recouvraient le sommet des montagnes entourant la vallée de Saint-Dié, et il y avait du givre sur les pares-brises. Ça paraît bien loin, les 25°C qu’il doit faire en ce moment du côté de Cayenne.

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Arrivé à l’IUT, un grand bâtiment en tôle qui ne ressemble à rien de précis, j’entrais en trombe dans le bureau de Mme Gerot, la secrétaire du département informatique. Mme Gerot était le cliché de la secrétaire qu’on trouve dans toutes les administrations du monde, avec sa soixantaine passée, ses lunettes en forme d’étoiles, et sa façon de s’adresser à vous avec un air aigri.

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-Ah, vous voilà enfin, vous. On ne vous attendait plus. Et vous avez vu l’heure ?
-Toutes mes excuses, c’est le décalage horaire.

répondis-je encore tout essoufflé par mon sprint dans le froid.

-Le décalage horaire ? Vous prenez vos vacances en novembre, vous ?
-Non…
-Bon, et quel est votre motif d’absence, cette fois ?
-J’étais aux Antilles avec…
-Oui, oui, vous avez loupé une semaine de cours et traversé la planète juste pour un match de foot. Vous me l’avez déjà faite, celle-là.
-Et c’est d’autant plus vrai que j’y étais pour deux matchs, cette fois-ci.

Je voyais bien qu’elle ne me croyait pas, mais qu’est-ce que j’y pouvais ? Je lui disais la vérité. Il faut dire, c’est vrai que la situation est assez incongrue : un élève lorrain de l’IUT qui s’absente pour aller jouer des matchs aux Antilles avec l’équipe de Guyane.

C’était la deuxième fois depuis septembre que je m’absentais parce que j’étais sélectionné. Mon triplé face aux Bermudes m’avait apporté une certaine notoriété, et me permettait de continuer à être appelé malgré mon départ de Guyane. En octobre, on avait galéré à battre Saint-Kitts-et-Nevis à domicile, avant de conclure notre campagne de qualification la semaine dernière, dans la joie d’une victoire 5-2 en Haïti, lors d’un de ces éprouvants déplacements à travers la Caraïbe. C’était un match un peu fou, on était mené 2-0 après une demi-heure, avant que Sloan Privat ne mette un triplé, que j’y aille de mon but d’une frappe croisée en 2è mi-temps, et que Ludovic Baal ne conclue le score d’une frappe lointaine. Une victoire qu’on a longtemps fêté puisqu’elle nous ouvrait pour la première fois les portes de la Gold Cup l’été prochain aux États-Unis.

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Dans la foulée, j’étais parti en Martinique rejoindre le FC Lunéville. Depuis mon retour en Lorraine, je jouais en effet dans l’équipe de CFA2, dans laquelle j’étais doucement en train de gagner ma place. Karam m’avait prévenu que pour continuer à être appelé avec la Guyane, étant en métropole, il voulait que je joue au minimum en CFA2. Lunéville, situé à une grosse demi-heure de route de Saint-Dié, où je faisais mes études, et à un quart d’heure de Saint-Guichon, était le plan parfait, et avec mon coup d’éclat en sélection, je n’avais eu aucun mal à convaincre le club de m’engager. En plus, j’avais comme coéquipier un ancien gardien bien connu de l’ASNL, à savoir Gennaro Bracigliano.

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Le hasard a fait que Lunéville jouait son 7è tour de Coupe de France à quelques encablures d’Haïti, en Martinique, face au Stade Franciscain. Ce fut un match compliqué, mais on s’est qualifié aux tirs au but après un 0-0 bien moche.

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J’étais donc rentré en Lorraine hier après-midi seulement, fatigué, entre le décalage horaire, mes deux matchs dans les pattes, mes divers sauts de puce à travers les Antilles, et le vol de nuit depuis Fort-de-France. Pas facile d’être étudiant en métropole et international guyanais en même temps. Et il fallait en plus que je compose avec des gens comme Mme Gerot, qui ne me croyaient pas.

-Écoutez, j’ignore si ce que vous me dites est vrai, mais si c’est le cas, de vous à moi, ne pensez-vous pas qu’il serait judicieux d’abandonner ou votre carrière de footballeur ou vos études à l’IUT pour vous concentrer sur l’autre ?
-Hors de question. Le foot est trop important à mes yeux pour que j’y renonce, mais comme je joue en amateur, il faut bien que je fasse quelque chose à côté.
-Bon, soit. Maintenant, allez rejoindre votre salle de classe, vous êtes déjà assez en retard comme ça.

Je lui tournais le dos lorsque je me rappelais d’un dernier sujet que je voulais évoquer ce matin :

-Ah et au fait, je crois que je vais candidater pour le semestre au Canada.
-Avec ces absences à répétition, vous partez déjà avec un handicap.
-Oui, je sais, mais ça fait des années que je rêve d’y aller et ça coûte rien de tenter le coup. Donc si vous pouviez m’inscrire sur la mailling list pour les réunions d’informations…

Elle me jeta un dernier regard sévère avant de me libérer.

C’est la galère : j’ai une colle de maths et une semaine de cours à rattraper, et je n’ai pas eu le temps d’avancer dans le projet tutoré qu’on doit rendre dans un mois. Je suis même pas sûr de quel cours j’ai maintenant. J’ai fini par retrouver mon groupe TD dans l’un des labos d’informatique, tous mes camarades affairés à taper des lignes de code en Python sur leur machine, sous l’œil peu attentif de Mr Bezzaz, notre professeur d’algorithmique, un mec convaincu qu’on vit dans une simulation informatique, invoquant des preuves tels que les gens daltoniens, qui seraient en fait des bugs. C’est un endroit bizarrement peuplé, le monde de l’informatique.

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J’ai fini le cours en binôme avec Kévin. Nous étions supposés créer un programme permettant de déterminer le jour de la semaine pour une date précise.

-Merde, ça compile pas.
-T’as oublié de fermer la parenthèse ligne 18.
-OK, ça marche !
-Teste voir avec la date d’aujourd’hui.
-On est le 15 novembre 2016, c’est ça ? Et ça donne… un mardi.
-Parfait, ça a l’air de marcher.
-Attend, on va en tester d’autres. C’est quoi ta date de naissance ?
-Vas voir ma page Wikipédia !

Enfin se conclut le dernier cours de la journée. Quand on sort d’une semaine agitée comme celle que j’ai eu, le retour à la réalité est parfois difficile. À la sortie, certains fument une clope, d’autres restent pour discuter du dernier tournoi de League of Legends . Je n’ai pas de temps pour ces niaiseries, je filais direct. Après un rapide passage à mon appartement pour y récupérer mes affaires de foot, je filais à travers la rue Thiers en direction de la gare pour prendre le train vers Nancy, qui s’arrête à Lunéville. Trois soirs par semaine, c’est la même chose : je dois faire l’aller-retour pour aller m’entraîner avec le FCL. Au sortir d’une journée de cours, c’est pas toujours ce dont j’ai le plus envie, et ça me fait des journées vachement chargées, mais c’est le jeu. Ce qui est vraiment pénible, c’est que je suis dépendant des horaires de train. Vivement que je puisse me payer une voiture.

Sur le trajet, après Baccarat, les montagnes du massif vosgien et les forêts de pins laissent la place aux champs et aux collines, et un village se dessine sur l’horizon. Saint-Guichon. Aujourd’hui, je voyage plusieurs fois par semaine dans ces trains qu’on regardait passer avec envie dans notre jeunesse, tel un anonyme, mais sans oublier, dans un soupçon de nostalgie, que c’est ici que tout a commencé. Pourtant, parfois, j’ai l’impression de me faire du mal en repassant ici. Je voulais absolument revenir en Lorraine pour profiter d’un retour au source, faire à ma jeunesse les adieux que je n’ai pas eu le temps de faire, revenir vivre dans cet endroit que j’ai toujours considéré comme mon chez-moi. Que tout redevienne comme avant, comme ce que j’ai toujours considéré comme ma vie normale. Sauf que plus rien n’est comme avant.

Beaucoup de mes potes sont partis sur Nancy pour leurs études, les autres m’ont presque tous oubliés, ou sont passés à autre chose ; à 18 ans, on n’a plus les mêmes délires qu’à 15, ce qui fait que nos amitiés ne se reconnaissait plus forcément. Les parents ayant revendus notre maison, je ne peux même pas aller m’y réfugier en souvenir du bon vieux temps. Je n’ai plus la moindre attache ici. Je ne suis plus chez moi dans mon propre village. Je suis perdu, je ne sais plus où c’est, chez moi. Et j’ai perdu le seul endroit que je considérais comme tel. C’est sans doute ça, grandir. Parfois, j’en viens même à regretter d’avoir quitté la Guyane ; là-bas non plus, je ne me sentais pas chez moi, mais au moins, il y avait Céleste. Parfois, la nuit, il m’arrive de lever les yeux au ciel et de me dire que ce sont les mêmes étoiles qui brillent au-dessus d’elle. En tout cas, ma certitude, c’est que je n’ai plus rien à faire ici. Dès que je peux, je pars.

Saint-Guichon n’est désormais plus qu’un village comme un autre, mais ça me fait toujours un pincement au cœur de voir ce terrain qui fut ma deuxième maison pendant si longtemps, de me dire que tout ça appartient à un passé à jamais révolu. Parfois, il est occupé, souvent par des jeunes à l’entraînement, tel que je l’étais moi-même il y a quelques années. Et souvent, je les envie de jouer avec autant d’insouciance, tout en me demandant combien seraient prêts à sacrifier leur passé pour réaliser leurs rêves.

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#28

Tout a commencé par le blocage d’un rond-point à Kourou un matin de mars 2017. Une nouvelle qui est passée inaperçue à mes yeux. Ce n’est que le lendemain, en voyant les divers posts de mes amis vivant en Guyane sur Facebook, que j’ai compris qu’il se passait quelque chose. Des milliers de manifestants aux quatre coins du territoire, pour protester contre l’insécurité et le manque de moyens, des barrages sur les routes, le report d’un tir d’Ariane, la fermeture des écoles, l’annulation de vols entre Paris et Cayenne, et le début d’une grève générale, le tout mené par un mystérieux collectif de gens tout de noir vêtus et encagoulés nommés les 500 Frères.

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Dans les médias nationaux, on entendait tout et n’importe quoi à propos du mouvement, et le sujet concurrençait les élections présidentielles approchantes. À lire certains articles, on avait l’impression que c’était la guerre civile. On en était bien loin, mais pour autant, j’étais bien content de ne pas être là-bas tant ça avait l’air d’être le bordel.

J’ai suivi le mouvement de loin, me sentant aussi concerné que le serait un vrai Guyanais. Après tout, j’étais Guyanais, maintenant. J’ai regretté de ne pas être parmi les manifestants lors de la grande marche du 28 mars. J’ai critiqué la politique de négligence de l’état français envers ses territoires d’outre-mer. Bref, j’étais du côté du peuple, et je le faisais savoir. En quelques sortes, j’étais un ambassadeur sur le territoire métropolitain. Je relayais les idées auprès de mes camarades de l’IUT, j’essayais de les sensibiliser au sort de la Guyane et plus généralement de l’outre-mer français, j’essayais d’alerter autant de monde que possible sur la situation, j’essayais de faire évoluer les consciences pour faire bouger les choses. Parce que ceux qui sont loin sont des relais pour que le mouvement prenne une ampleur nationale, et fasse gronder l’opinion publique.

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J’ai commencé à me poser des questions le 1er avril, lorsque le collectif Pou La Gwiyann Dékolé , qui participe à l’organisation du mouvement, a réclamé pour la Guyane un nouveau statut comprenant une autonomie renforcée. A partir de ce moment, les choses se sont emballées, et pour la première fois, il a été question d’indépendance. D’ailleurs, en faisant quelques recherches, j’ai découvert que la plupart des meneurs des 500 Frères étaient indépendantistes. Et là, j’ai compris que ce mouvement était l’arbre qui cachait la forêt, il était devenu un prétexte pour la promotion d’une idée à la base soutenue par uniquement quelques personnes. L’indépendance n’a jamais vraiment eu la côte en Guyane, pourtant, dans les jours suivants, la vague indépendantiste a fait son chemin. Le sens du débat m’échappait. En l’état actuel des choses, jamais la Guyane ne pourrait se débrouiller sans la France, le Suriname et le Guyana étant les meilleurs exemples locaux d’une décolonisation ratée. Ces gens que j’avais jusqu’à présent soutenu souhaitaient-ils vraiment un truc qui serait aussi néfaste pour la Guyane ?

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Le lundi suivant, lors de la pause déjeuner, assis à la même table que d’habitude pour manger les sandwichs qu’on venait d’aller acheter au Aldi d’à côté, je fis part à Kévin de mes inquiétudes :

-Pfff, c’est un tissu de conneries, leurs revendications », dis-je en levant les yeux de l’article dont je venais de lire le premier paragraphe sur mon ordinateur. « Leur seul argument, c’est que la France a mal fait son boulot, donc qu’ils doivent le faire eux-même. Mais bordel, quand tu sais comment les choses fonctionnent là-bas, ça va devenir une république bananière.
-Bof, tu sais, moi, la politique…
-Je suis sûr que même toi, ça te choquerais. D’ailleurs, plusieurs des leaders du mouvement ont été reconnus coupable dans une affaire d’arnaque aux faux papiers il y a quelques années. Sérieux, les mecs disent lutter contre l’insécurité alors que ce sont des criminels.

dis-je en lui tendant mon ordi pour qu’il lise l’article.

-Mouais, j’en pense trop rien. Eh, t’as vu ? T’es en photo !
-Quoi ? Rends-moi ça.

lançais-je en lui arrachant l’ordi des mains. Je n’étais pas descendu en bas de la page, mais ma photo figurait effectivement dans l’article. Ou plutôt, la photo d’un manifestant tenant une pancarte avec une photo de moi barrée d’une croix rouge. Intrigué, je lus la suite de l’article :

Théodore, quant à lui, juge que la présence de fonctionnaires en provenance de la métropole dessert la Guyane plus qu’elle ne lui rend service : « La Guyane aux Guyanais ! Les Blancs qui viennent ici n’ont aucune vision du long-terme, ils ne sont là que pour quelques années, le temps de nous piller en toute impunité, au nom de l’État français. Regardez Beauregar d : il est venu avec ses parents fonctionnaires, il est resté le temps d’intégrer la sélection, en prenant la place d’un vrai Guyanais au passage , il se dit fier d’être Guyanais, mais à la première occasion, il est retourné vivre en France. Pourquoi il n’est pas resté ici ? S’il ne veut pas de la Guyane, la Guyane ne veut pas de lui. »

Et moi qui croyait cette histoire réglée, voilà que les indépendantistes veulent me chasser de Guyane. De quoi m’inquiéter, alors que la Gold Cup se profile.

À Cayenne, tandis que les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre se multipliaient sous les fenêtres de la préfecture, de nombreuses réunions se sont tenues au cours du mois d’avril pour l’accord d’un plan d’aide entre 1 et 3 milliards d’euros, entre des parlementaires, des représentants des 500 Frères et de Pou La Gwiyann Dékolé , et des ministres ayant fait le déplacement. Il y a eu des rumeurs d’accord, des retournements de situation, mais au final, rien de concret. On attendait énormément de la réunion du 21 avril, que beaucoup d’observateurs jugeaient décisive pour l’avenir du département. C’était la veille du vote du 1er tour des élections présidentielles en Guyane, et une fois de plus, aucun accord n’a été trouvé, malgré des discussions « très constructives » d’après le préfet. Le lendemain, à 10h heure de Cayenne, les meneurs des 500 Frères ont proclamé l’indépendance de la Guyane. Je revois les images de ces hommes cagoulés sur le balcon de la préfecture, agitant un grand drapeau de la Guyane au-dessus d’une foule en liesse. Plus tôt dans la journée, ils avaient profité du bordel causé par les élections pour prendre le contrôle du bâtiment du Conseil Régional. Ils avaient pris le pouvoir.

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Évidemment, cette auto-proclamation n’officialisait encore rien. L’indépendance devait déjà être reconnue par la France. Mais lors du débat de l’entre-deux tours, certains éléments de langage d’Emmanuel Macron ne trompaient pas lorsqu’il évoquait la situation de la Guyane, le plus marquant étant qu’ils parlait « d’expatriés » pour parler des métropolitains vivants en Guyane. Lorsqu’on lui posait la question sur l’indépendance, il balançait en touche en évoquant une consultation de la population pour un nouveau statut. Marine Le Pen, quant à elle, fustigeait l’immigration et promettait la fermeture des frontières de la Guyane si elle était élue. La pauvre, elle n’avait pas idée de ce qui l’aurait attendu ; une frontière de près de 700 kilomètres en pleine jungle, matérialisée par deux fleuves, avec comme seules infrastructures des villages non reliés au réseau routier, c’est impossible à surveiller.

Une semaine après son élection, Macron se rendit en Guyane pour signer les accords de Cayenne entérinant l’indépendance. Une affaire réglée dans la précipitation, on voyait bien qu’il s’en foutait et qu’il voulait manifestement se débarrasser du dossier le plus vite possible pour s’occuper des affaires qui l’intéressaient vraiment. Moins de deux mois auront suffis à faire de la Guyane un pays indépendant, en ce matin du 15 mai 2017.

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Mais à la limite, ce n’est pas tant que ça l’indépendance de la Guyane qui m’inquiétait. Si c’est ce que voulait la population, soit. Mais du coup, est-ce que j’allais pouvoir continuer à être appelé par la sélection et jouer la Gold Cup ? Est-ce qu’au moins je répondrai aux critères d’obtention de la nationalité? Après tout, je suis devenu un joueur régulier de l’équipe, j’ai participé et contribué à la qualification, et c’est pour moi une occasion unique de disputer une compétition internationale. Et j’aurais vraiment les glandes de louper ça pour une raison aussi improbable qu’une déclaration d’indépendance deux mois avant la compétition.

J’en ai parlé à Karam, lors d’une conversation téléphonique quelque jours plus tard :

-C’est quoi les critères pour obtenir la nationalité ?
-Justement, c’est pas très clair. Les 500 Frères ont posé leur QG au bâtiment du Conseil Régional. Ils ont pris la direction des opérations et font figure d’autorité, mais on voit bien qu’ils n’étaient pas préparés à ce qu’il se passe ; ils sont totalement dépassés et personne ne les prend vraiment au sérieux. On sait même pas quel régime politique va être mis en place. Du coup, c’est le bordel, il leur faut du temps pour tout organiser. Pour le moment, le seul texte officiel qui parle de la nationalité dit, je cite : « Peut présenter une demande de nationalité Guyanaise à titre de Guyanais toute personne capable de présenter un document justifiant de son état de Guyanais ».
-C’est vachement vague. Comment on justifie ça ?
-C’est bien le problème, c’est ouvert à toutes les interprétations. Du coup, tout le monde présente une demande, mais ça va être un bordel sans nom pour délivrer les passeports, entre les Brésiliens et les Haïtiens qui tentent le coup et les Guyanais qui n’ont rien à leur disposition pour prouver qu’ils sont Guyanais.
-Aïe. Du coup, comment je fais ?
-Pour toi, je suis plutôt confiant. T’es loin d’être le plus mal loti. Déjà, la Ligue va s’occuper des formalités pour les joueurs de la sélection. On n’a pas à s’inquiéter du timing, Mr Mélouga, le président de la Ligue, connaît pas mal de monde, donc il devrait pouvoir nous faire passer en priorité pour que tout le monde ait son passeport pour aller à la Gold Cup. Ensuite, je sais que tu as été une des cibles des indépendantistes, mais en tant que sportif ayant représenté la Guyane au niveau international, ta demande devrait être acceptée sans problèmes.

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