Réponses aux lecteurs
@alexgavi oui il le mérite en effet avec sa saison folle. La blessure de Sérgio pourrait piquer d’autant que j’ai pas des tonnes de solutions devant pour le coup. Réponse bientôt.
@CaptainAmericka réponse au mercato et réponse bientôt pour José.
La vie continuait à Viana do Castelo, parce qu’elle avait toujours continué, même quand les hommes pensaient sincèrement que le monde devait s’arrêter avec leur douleur. Les entraînements reprenaient, les matchs s’enchaînaient, les supporters remplissaient encore les tribunes, les enfants demandaient des autographes à la sortie du centre et les journalistes continuaient à guetter le moindre signe, la moindre phrase, le moindre effondrement. Le football, lui, ne connaissait ni pudeur ni deuil durable. Il avançait. Il exigeait. Il dévorait.
AnĂbal essayait de donner le change. Ou du moins, il essayait d’en donner l’apparence.
Il était là . Tous les jours, ou presque. Présent aux séances, présent aux réunions, présent au centre, présent sur le banc. Mais plus les semaines passaient, plus ceux qui le côtoyaient avaient le sentiment troublant de voir un homme physiquement debout, mais intérieurement déjà très loin. Il répondait quand on l’interrogeait. Il corrigeait encore une position, une course, un détail tactique. Il savait toujours lire un match avant les autres. Rien de cela n’avait disparu. Et pourtant, quelque chose d’essentiel n’y était plus. Comme si le moteur tournait encore, mais sans plus être relié au cœur.
L’image qui frappa le plus les gens, ce fut celle d’un simple entraînement ouvert au public.
Ă€ Vianense, ces journĂ©es-lĂ avaient toujours quelque chose de chaleureux. Les enfants s’agglutinaient contre les barrières, les anciens venaient tĂ´t pour voir les exercices de près, les salariĂ©s du club souriaient davantage, et le football redevenait, pour quelques heures, une affaire de proximitĂ©. AnĂbal avait toujours Ă©tĂ© bon dans cet exercice-lĂ , mĂŞme Ă sa manière sèche. Il ne donnait pas de grandes embrassades, mais il regardait les gens. Il savait dire un mot juste. Il savait faire exister celui qui venait Ă lui.
Ce jour-là , il signa des autographes comme on remplit une formalité administrative.
La main allait vite. Le regard, lui, ne s’arrêtait sur personne. Un maillot. Une photo. Un carnet. Une casquette. Il signait, rendait l’objet, passait au suivant. Sans méchanceté. Sans impatience visible. Mais sans présence non plus. À plusieurs reprises, des enfants repartirent avec leur signature et cette sensation confuse que l’homme en face d’eux n’avait pas vraiment été là . Les parents n’en tinrent pas rigueur. Au contraire. Ce fut peut-être cela qui rendit la scène encore plus triste : plus personne n’attendait vraiment de lui qu’il fasse semblant d’aller bien.
Très vite, les rumeurs se mirent à circuler.
Ă€ Viana, elles ne naissaient jamais de nulle part. Elles poussaient dans les interstices. Une phrase de trop, un voisin qui croit reconnaĂ®tre une silhouette, un employĂ© municipal qui n’aurait rien dĂ» raconter. On disait qu’AnĂbal avait Ă©tĂ© aperçu plusieurs fois la nuit au cimetière. Seul. Sans garde rapprochĂ©e visible. Debout devant les tombes, parfois immobile pendant de longues minutes, parfois assis un peu plus loin sur un banc, comme si partir lui semblait plus difficile que venir.
D’autres affirmaient l’avoir vu rôder près de son ancienne maison. Ce qu’il en restait. Les ruines avaient été nettoyées en partie, bien sûr, mais l’endroit conservait encore quelque chose de spectral. On racontait qu’il s’y rendait parfois après minuit, qu’il restait là à regarder longtemps sans rien faire, comme s’il espérait encore surprendre un mouvement derrière une fenêtre qui n’existait plus.
Au club, ces bruits de couloir n’étaient jamais commentés officiellement. Mais tout le monde en entendait parler. Et tout le monde, au fond, les croyait possibles.
Parce qu’AnĂbal changeait.
Il était livide. Sa peau avait pris cette pâleur des hommes qui dorment mal et mangent moins encore. Ses costumes flottaient davantage sur lui. Son visage s’était creusé. Même sa colère, autrefois si visible, si précise, semblait s’être transformée en quelque chose de plus froid, de plus profond, qui ne sortait plus en éclats mais restait tapie derrière le regard.
Il ne s’alimentait presque plus.
José l’avait remarqué le premier, puis João, puis Victor. Un café le matin. Parfois rien à midi. Quelques bouchées le soir, plus pour faire taire ceux qui s’inquiétaient que par faim réelle. On lui apportait des plateaux qu’il laissait refroidir. On le surprenait debout devant un repas intact, comme s’il avait oublié ce qu’il était censé en faire.
Alors une question commença à habiter le club sans jamais être posée à voix haute :
combien de temps allait-il tenir ainsi ?
Même Victor s’inquiétait désormais sans filtre.
Le jeune homme connaissait trop bien les silences de son père pour ne pas sentir que quelque chose glissait lentement hors de contrôle. Il le voyait répondre sans répondre. Le voyait fixer les murs un peu trop longtemps. Le voyait se tenir droit par habitude plus que par conviction. Et chez Victor, cette inquiétude avait quelque chose de presque insupportable, parce qu’elle venait s’ajouter à tout le reste : le deuil, la culpabilité, la peur de perdre encore.
Un soir, après le dĂ®ner, il resta plus longtemps que d’habitude dans le salon pendant qu’AnĂbal faisait semblant de relire des notes sur sa tablette.
« Papa… »
AnĂbal leva les yeux.
« Tu ne manges plus. Tu ne dors plus. Tu ne parles presque plus. Tu ne peux pas continuer comme ça. »
La phrase tomba avec une maladresse touchante. Celle d’un fils qui n’avait ni les mots ni l’âge pour sauver un homme pareil, mais qui essayait quand même.
AnĂbal le regarda longuement. Il voulut rĂ©pondre quelque chose de rassurant, sans doute. Une phrase de père. Une formule simple. Mais rien ne vint vraiment.
Alors il se contenta d’un mensonge imparfait.
« Je tiens, Victor. »
Son fils baissa les yeux, parce qu’il savait que ce n’était pas vrai.
Et peut-ĂŞtre qu’AnĂbal le savait aussi.
À Vianense, la machine continuait de gagner. Le club donnait encore l’impression de dominer. Mais derrière les trophées, derrière les retours d’anciens, derrière les promesses de dernière saison légendaire, une autre réalité s’installait doucement. Plus intime. Plus inquiétante.
AnĂbal GuimarĂŁes Ă©tait toujours lĂ . Mais chaque jour, un peu plus, ceux qui l’aimaient se demandaient si cela suffirait encore longtemps.
