La nuit Ă©tait tombĂ©e sur Viana do Castelo, douce et calme, bercĂ©e par ce vent lĂ©ger venu de l’ocĂ©an, ce vent qui semblait chaque soir vouloir nettoyer le monde de ses ombres, sans jamais y parvenir tout Ă fait. Le terrain d’entraĂ®nement du SC Vianense avait Ă©tĂ© vidĂ© depuis plusieurs heures, les crampons nettoyĂ©s, les lumières Ă©teintes, et les cris de Francisco Maior ou de Luvanor s’étaient depuis longtemps tus. AnĂbal GuimarĂŁes, lui, avait regagnĂ© la quiĂ©tude de sa villa ultra sĂ©curisĂ©, ce cocon Ă l’abri des regards, blotti dans les hauteurs boisĂ©es de la ville.
Il avait embrassĂ© rapidement YĂ©ssica, plaisantĂ© un instant avec Pedro et Luisa, les jumeaux qui grandissaient Ă vue d’œil, . Une poignĂ©e de minutes plus tard, les enfants avaient filĂ© sous la surveillance bienveillante de la nounou et Anibal avait demandĂ© Ă Ganso et Victor d’arrĂŞter la Playstation. AnĂbal s’était isolĂ© dans le salon d’hiver, cette pièce baignĂ©e de lumière le jour, devenue refuge nocturne, entre confort et secrets.
D’un geste laconique, il alluma l’écran plat accrochĂ© au mur. Le Real Madrid affrontait le Betis SĂ©ville. Le ballon circulait, Avalino Jr. multipliait les feintes. Mais l’esprit d’AnĂbal Ă©tait ailleurs.
Le téléphone vibra dans la poche intérieure de sa veste. Un nom s’afficha : Ichiban.
Il décrocha sans un mot, juste un souffle.
“Tu m’as oublié ou tu t’es rangé ?” lança la voix grave et posée de l’ancien actionnaire de Vianense, Ichiban Kasuga, désormais homme de l’ombre, stratège et maître d’un empire silencieux au Japon.
AnĂbal laissa Ă©chapper un lĂ©ger ricanement fatiguĂ©.
“J’ai essayé de me faire discret. Mais la poussière me suit, tu sais comment c’est. Et toi, tu m’appelles à minuit. C’est pas pour parler de football japonais.”
Un silence. Puis Ichiban reprit.
“Je t’appelle parce que je dois clarifier des choses. Tu m’as demandé, il y a quelques mois, de t’aider à faire tomber Lamar Jackson. Tu voulais des réponses. Tu voulais que quelqu’un paye. Mais je n’ai rien fait.”
AnĂbal fronça les sourcils, s’enfonçant dans le large canapĂ© de cuir.
“Rien ? T’attends quoi ? Qu’il revienne avec une ceinture d’explosif autour du buste ?”
Ichiban haussa Ă peine la voix, mais le ton se fit plus tranchant.
“Des opérations de cette ampleur ne se mènent pas en trois mois comme un plan de jeu contre Benfica. Et surtout, tu dois comprendre que l’affaire a pris une tournure différente. Ce commando japonais retrouvé mort dans le nord de l’Angleterre… ce n’étaient pas les miens.”
AnĂbal se redressa.
“Pas les tiens ? Pourtant les médias parlent d’un groupe armé, des sabres rituels, des origines nippones. Tu vas me dire que ça ne te concerne pas ?”
“Je contrĂ´le le Nord du Japon, AnĂbal. Ces types venaient du Sud. Ce commando-lĂ , ce sont des parias. Des anciens mercenaires renĂ©gats, excommuniĂ©s par les familles. Ils vendent leurs services au plus offrant, depuis la ThaĂŻlande jusqu’aux bidonvilles de Caracas. Ce n’est pas la Yakuza. C’est de la viande Ă canon, instable, sans foi ni loi.”
AnĂbal soupira longuement, l’œil fixĂ© sur le match, bien qu’il n’en voyait plus les images.
“Et qu’est-ce qu’ils foutaient là , alors ? Pourquoi Wrexham ? Pourquoi Lamar ?”
Ichiban marqua une pause.
“Ce qui m’inquiète… ce sont les armes retrouvĂ©es. Ce ne sont pas des armes japonaises. Pas mĂŞme des russes. Ce sont des automatiques typiques des cartels sud-amĂ©ricains. Tu te rends compte ? Un commando nippon armĂ© comme des assassins de MedellĂn. Ça ne fait aucun sens. Pas sans un commanditaire externe.”
AnĂbal se leva, faisant quelques pas dans la pièce, les mains dans les poches.
“Coco Cruz. C’est lui, pas vrai ? Avec Postobón sur le maillot de Wrexham, tout s’emboîte.”
Ichiban ne confirma pas, mais son silence en disait long.
“Je suis en train de démêler ce réseau, Ani. Il y a des ramifications au Mexique, en Espagne, et peut-être même à l’intérieur de la Premier League. D’ici quelques semaines, je saurai. Et je te donnerai un nom. Mais en attendant, écoute-moi bien : tu dois rester calme. Tu es sous surveillance. Il y a des gens qui attendent une erreur, un faux pas, pour te faire tomber. Pas avec des balles, mais avec des dossiers, des preuves, des articles. Tu as un pays à guider maintenant. Ne les laisse pas t’entraîner vers ta part d’ombre.”
AnĂbal resta un long moment silencieux. Puis il hocha la tĂŞte, plus pour lui-mĂŞme que pour son interlocuteur.
“Merci, Ichi. Je ne te demanderai pas comment tu sais tout ça. Je sais juste que je n’ai jamais vraiment été seul.”
Ichiban laissa échapper un bref sourire audible à travers le combiné.
“On ne laisse pas tomber un frère. Même quand il joue à cache-cache avec la mort.”
Le téléphone raccrocha. Le silence revint.
Sur l’écran, le Real venait de marquer. AnĂbal n’eut mĂŞme pas un sourire. Il retourna vers la chambre conjugale, l’esprit embrouillĂ©. Derrière les rideaux tirĂ©s, la nuit portugaise semblait soudain plus lourde qu’elle ne l’avait Ă©tĂ© depuis longtemps.
