Les vacances de Georgi
CHAPITRE III - Tbilisi by Night
Un grondement lointain, un bruit mĂ©tallique, puis une secousse. Un premier cri dâenfant, puis dâautres. Georgi Ă©mergea petit Ă petit de son sommeil, un sommeil qui nâavait rien de rĂ©parateur, bien au contraire. Le cou en vrac, la bouche pĂąteuse, lâesprit encore embourbĂ© dans un rĂȘve quâil ne comprenait pas, oĂč il tentait dâapprendre lâalphabet cyrillique tout en dansant la polka avec un biker Ă©mĂ©chĂ©.
Il ouvrit les yeux avec difficultĂ©s, presque aveuglĂ© par la lumiĂšre dĂ©gagĂ©e par le nĂ©on au-dessus de lui. Beaucoup de passagers Ă©taient dĂ©jĂ debouts, certains sâagitaient pour attraper leurs bagages, tandis que dâautres semblaient Ă©galement se rĂ©veiller dâun long sommeil. Tout semblait dĂ©cuplĂ© : les pleurs, les Ă©clats de voix, mĂȘme le bruit de bouche que faisait son pĂšre en mĂąchant son chewing-gum Ă la chlorophylle. Il resta un instant figĂ©, incapable de comprendre oĂč il se trouvait, sans mĂȘme se rappeler de pourquoi il Ă©tait lĂ .
Il tenta de se remettre les idĂ©es en place. LâĂ©tat de GĂ©orgie, lâannonce de ses parents qui ont rĂ©ussi Ă lui trouver un poste dâentraĂźneur dâune Ă©quipe e-sport, Atlanta et sa banlieue. CâĂ©tait bien ça, il Ă©tait en route pour un nouveau dĂ©part. Du moins, câest ce quâil sâĂ©tait rĂ©pĂ©tĂ© en boucle dans sa tĂȘte, avant de monter Ă bord de cet avion.
Mais alors⊠à quoi correspondait cette étrange affiche ?
A lâextĂ©rieur de lâavion il pouvait voir, Ă travers le hublot, une affiche avec un drapeau quâil ne connaissait pas. Une croix rouge sur un fond blanc. Lâaffiche Ă©tait petite et discrĂšte, mais impossible Ă ignorer.
Il cligna des yeux Ă plusieurs reprises.
« Attends, mais ce nâest pas le drapeau de lâĂ©tat de GĂ©orgie ça.. »
Il avait raison, ce nâĂ©tait pas le drapeau de lâĂ©tat de GĂ©orgie. Rien Ă voir. Un soupçon de panique lui serra la poitrine. Il regarda alors tout autour de lui et nâentendait aucun mot dâanglais. Un agent dâescale lui adressa un signe de tĂȘte rapide, tout en prononçant quelques mots Ă son encontre, des mots quâil Ă©tait bien incapable de comprendre.
« Escale ? DĂ©tour ? On est oĂč lĂ ? » demanda t-il Ă son pĂšre.
« Sois patient Georgi, tu auras trÚs vite toutes les réponses à tes questions » répondit Harry, le sourire crispé.
Il tenta de rationnaliser, de se convaincre que tout cela avait une explication simple, comme le lui a dit son pĂšre. Il nâavait pas pris un vol international, pas vrai ? Il lâaurait remarquĂ©, quand mĂȘme. Ce devait ĂȘtre une correspondance, un arrĂȘt technique ou quelque chose du genre. Un truc de compagnie low-cost, qui arrive Ă tout un chacun.
Il fit quelques pas et fut frapper par le froid, qui le gifla sans prĂ©venir. Lâair sentait un mĂ©lange de gasoil et de rouille. Au loin il croisa le regard dâun homme qui tenait une pancarte :
« Mr Georgi Morrow »
Bon, au moins il Ă©tait arrivĂ© au bon endroit, quelquâun semblait lâattendre. Georgi sâapprocha, traĂźnant sa valise qui semblait peser une tonne, malgrĂ© le peu dâaffaires quâil avait dĂ©cidĂ© dâembarquer avec lui.
« Hey ! Jâimagine que vous ĂȘtes lĂ pour moi.. enfin jâespĂšre. Parce que sinon, je suis sĂ©rieusement dans la merde » lança-t-il.
Lâhomme ne prit mĂȘme pas le temps de lui rĂ©pondre. Pas de sourire, pas mĂȘme un mouvement de tĂȘte. Il abaissa sa pancarte, se retourna et fit signe de le suivre.
« Ah bah sympa lâaccueil » marmonna Georgi, avant de poursuivre « Vous faites aussi les bar-mitsvas ou uniquement les enterrements ? »
Toujours pas la moindre rĂ©action de lâhomme. Georgi ne semblait pas rassurer et tenta de chercher un regard de soutien auprĂšs de son pĂšre, qui conservait le mĂȘme sourire crispĂ© et qui lui fit signe de suivre cet inconnu.
Ils marchĂšrent Ă travers un couloir glacial, puis se retrouvĂšrent au beau milieu dâun parking sombre, sans vie. Aucune enseigne connue aux alentours, pas mĂȘme un malheureux Duty Free. Pire encore, tous les panneaux quâil pouvait voir Ă©taient Ă©crits dans une langue quâil nâavait jamais vue auparavant, pas le moindre panneau nâĂ©tait Ă©crit en anglais. Il tenta alors de consulter son tĂ©lĂ©phone, afin dâavoir un peu plus dâinformation sur lâendroit oĂč il pouvait bien se trouver. Aucune barre. Il consulta son rĂ©seau et vu une inscription similaire Ă celles prĂ©sentes sur les panneaux de signalisation : á„áĄááá áá áá ááĄ.
Il haussa un sourcil. Ce nâĂ©tait pas juste une vulgaire escale, câĂ©tait⊠autre chose.
Dans la voiture, le silence Ă©tait glacial. Le moteur toussait comme un fumeur atteint dâun cancer du poumon en phase terminale. Lâhomme conduisait raide, les mains fixĂ©es au volant comme si elles avaient Ă©tĂ© attachĂ©es lĂ .
« Je peux vous parler ? » demanda Georgi, sans vraiment attendre que lâhomme lui confirme quâil le pouvait « Je crois quâil y a un malentendu. Je devais aller en GĂ©orgie. Vous savez, Coca-Cola, les campus universitaires, les Bulldogs, Julia Roberts.. enfin.. je nâĂ©tais pas censĂ© arrivĂ© ici. »
Rien. Toujours pas la moindre rĂ©ponse de lâhomme. Georgi continua Ă se faire tout un tas de scĂ©nario dans sa tĂȘte, allant jusquâĂ imaginer vivre un nouvel Ă©pisode de Detour Mortel ou, dans un style plus proche de sa situation actuelle, un remake dâHostel .
Le conducteur prit enfin la parole, dâun ton monocorde.
« Le président du club est trÚs heureux de vous accueillir. Il est aussi le maire de la ville et il se dit que votre présence fera beaucoup parler ici. La presse locale devrait adorer cette histoire. »
« Ah, euh.. Cool. Mais au fait, câest quel genre de ce club exactement ? League of Legends, Apex ? Les Sims 4 ? » rĂ©pondit Georgi, de plus en plus stressĂ© mais tentant de conserver une touche dâhumour.
De nouveau, le conducteur se plongea dans le silence le plus complet. Pas de rĂ©ponse, simplement une suite de virages, de rues mal Ă©clairĂ©es, de bĂątiments dont lâĂ©tat Ă©tait trĂšs discutable.
Georgi regarda le paysage dĂ©filer. Les enseignes semblaient toutes sorties dâun alphabet ancien, comme si le monde lui-mĂȘme sâĂ©tait arrĂȘtĂ© et mis Ă parler une autre langue. La radio grĂ©silla soudainement, diffusant une sorte de chant traditionnel, accompagnĂ© de vieux instruments.
« GĂ©nial. Câest ici que je vais mourir et je nâaurai mĂȘme pas de bonne musique pour mâaccompagner » plaisanta Georgi dans sa tĂȘte.
AprĂšs quasiment trente minutes de route, ils sâarrĂȘtĂšrent devant un bĂątiment gris, flanquĂ© dâun escalier en mĂ©tal rouillĂ©. Une lumiĂšre blafarde Ă©clairait le panneau au-dessus de la porte : toujours aucun mot que Georgi Ă©tait en capacitĂ© dâidentifier, juste cette foutue suite de symboles.
Lâhomme descendit sans un mot. Georgi et ses parents le suivaient, valises Ă la main, il semblait de plus en plus inquiet.
Le bĂątiment avait lâair tout droit sorti dâun documentaire sur la chute de lâURSS. Couloirs froids, murs jaunis par le temps, portes fermĂ©es Ă double tour. Le genre dâendroit oĂč lâon ne viendrait pas en vacances, pour rien au monde.
On lui indiqua une chambre : minuscule, lit pour une personne, draps rĂȘches et jaunis Ă©galement, armoire qui semblait tenir uniquement parce quâelle avait passĂ©e le plus clair de son temps enfoncĂ©e dans le sol. Les toilettes Ă©taient communes, au fond du couloir, Ă©clairĂ©es par une lumiĂšre faible et dont lâampoule clignotait au plafond.
Sur la table, une enveloppe Ă©tait prĂ©sente. Georgi prit son temps avant de lâouvrir et dây trouver une simple feuille, avec un texte court et tapĂ© Ă la machine :
« WELCOME COACH. »
Georgi resta lĂ , assit Ă fixer cette feuille et la relire sans sâarrĂȘter.
« Coach.. mais coach de quoi ? OĂč est-ce que jâai foutu les pieds ? » murmura-t-il.
Il sâassit sur le lit, les ressorts couinaient sous son poids et le lit Ă©tait maintenu par une vulgaire planche de bois.
Il regarda par la fenĂȘtre. Celle-ci donnait sur une ruelle dĂ©serte, une lumiĂšre vacillante et on pouvait entendre au loin les aboiements dâun chien.
Il soupira
« Câest donc ça, partir Ă lâaventure ? ».