
L’été tirait à sa fin, mais à Lévis, une effervescence bien particulière animait les terrains du centre sportif Desjardins. Cette année encore, le tournoi provincial U17 regroupait les meilleures équipes du Québec, dans une atmosphère à la fois festive et impitoyable. Pour la première fois de son histoire, le CF Saguenay y participait avec ses trois joyaux en uniforme : les frères Théoret.
Personne ne les attendait vraiment. Une équipe du Saguenay dans un tournoi de cette envergure ? Peu de monde les avait vus jouer. Et ceux qui les avaient croisés en phase de groupe n’avaient pas compris ce qu’ils venaient d’affronter jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
Phase de groupes : Trois matchs, trois victoires. Lohan se régalait avec ses crochets du gauche. Jules éteignait les attaques adverses comme un métronome défensif, et Maël, bien… Maël faisait du Maël. Arrogant, imprévisible, létal. À lui seul, il avait inscrit 7 buts avant les quarts de finale.
Les quarts et la demi-finale ne furent que formalités. Les jeunes de Saguenay étouffaient leurs adversaires avec une intensité d’une constance rare pour leur âge. Et sans jamais perdre leur sang-froid. Leur entraîneur, Mario Lafleur, les dirigeait comme un capitaine de navire dans une tempête, calme, méthodique, mais avec ce feu intérieur qu’on ne peut ni apprendre, ni feindre.
Arriva la finale.
L’adversaire ? Une machine de guerre de la Rive-Sud de Montréal : le Kirkland United, reconnu pour sa structure professionnelle. Tous leurs joueurs étaient passés par les meilleurs programmes du Québec, certains même identifiés par Soccer Canada. En tribunes, les experts s’attendaient à un match à sens unique. Ils avaient raison. Mais dans le mauvais sens.
CF SAGUENAY vs KIRKLAND UNITED – Finale du tournoi provincial – Score final : 6-0
Dès le coup d’envoi, l’orage s’abattit sur Kirkland.
Maël Théoret ouvrit le score à la 3e minute, d’un retourné acrobatique inspiré de Zlatan lui-même. Une claque. Puis une deuxième frappe croisée du gauche à la 9e. 2-0. Les défenseurs de Kirkland n’avaient pas le temps de respirer. Lohan les perça à la 17e, dribbla deux joueurs, et offrit un but tout fait à un coéquipier., Tommy Langlois. Jérémy Bernier a marqué l’autre filet de la tête sur un corner à la 43e minute.
À la mi-temps : 4-0.
En deuxième, ce fut un récital. Jules, le grand frère silencieux, interceptait tout. Il initia même la séquence du cinquième but d’un magnifique ballon lobé en profondeur, que Maël convertit d’un piqué plein de classe pour inscrire son triplé. Le dernier but, inscrit par Lohan à la 83e, fit se lever tout le terrain. Un solo à la Maradona.
6-0. Humiliation. Applaudissements debout. Personne n’en croyait ses yeux.
MAËL, MVP
Le coup de sifflet final venait à peine de retentir que les joueurs du CF Saguenay se retrouvaient encerclés. Caméras d’amateurs, cris d’admiration, accolades d’inconnus : la petite équipe du Nord venait de marquer les esprits, et au centre de tout ça, trois frères resplendissaient.
Maël Théoret savourait la gloire comme si elle lui était due. À la remise des prix, quand on l’appela Joueur du tournoi, il ne pressa pas le pas. Il marcha lentement, tête haute, les bras légèrement écartés, comme un roi qui retourne sur son trône. Il ne leva pas le trophée : il le posa sur sa tête, comme une couronne invisible.
« Quand tu joues au niveau où je joue, c’est pas une surprise. C’est une conséquence. » lâcha-t-il au micro du journaliste de TVGO.
Puis il ajouta, avec une étincelle narquoise :
« Si je jouais à Montréal, j’aurais déjà trois agents pis un contrat pro. Mais bon… faut croire qu’à Jonquière aussi on peut produire des monstres. »
Il lança ensuite un clin d’œil vers la foule en pointant son frère d’une minute.
« Pis regardez bien Lohan. Lui, c’est pas une machine. C’est un problème. Un problème pour tous ceux qui vont croiser son chemin sur un terrain. »
Lohan, justement, était ailleurs. Il était là, sur la pelouse, un peu essoufflé, le regard perdu dans le ciel du soir. Mais son esprit flottait, déjà bien au-delà de Lévis. Dans sa tête, il s’imaginait sur scène, une cravate au cou, recevant un Ballon d’Or devant des milliers de flashs. Il n’avait pas besoin de trophée aujourd’hui. Il venait de se prouver que ce rêve-là, il n’était plus absurde. Il était vivant.
Un jeune garçon du coin l’avait reconnu après le match.
— « Lohan, tu peux signer mon ballon ? »
Son premier autographe.
Et Jules ?
Comme d’habitude, il était le dernier à quitter le terrain. Pendant que Maël paradait et que Lohan rêvassait, lui ramassait les choses restantes et vérifiait que personne n’avait oublié son sac.
Mais certains avaient vu.
Un coach de Laval l’avait même abordé :
— « T’es le #2, toi ? On a rarement vu un défenseur aussi propre. T’as appris ça où ? »
— « À Jonquière, en regardant les vieux matchs de John Terry pis en prenant des notes. »
Le coach avait rigolé. Il pensait que Jules blaguait. Il ne blaguait pas.
En bord de terrain, un homme prenait des notes.
Veston sobre, casquette noire, écusson de l’Atlético d’Ottawa sur la poitrine. Il s’approcha calmement de Mario Lafleur à la fin du match.
— « Coach Lafleur ? J’vous observe depuis trois jours. J’aimerais vous parler. »
L’avenir venait de changer.
Lafleur leva les yeux. Il était encore dans l’émotion du match, ses joueurs en liesse, les cris, les accolades, les médailles, les caméras. Il scruta l’homme, cherchant à lire entre les lignes.
— « Vous êtes d’Ottawa ? »
L’homme hocha la tête.
— « Oui, et pas pour le U21. Pour l’équipe première. On a besoin d’un homme comme vous comme entraîneur. Quelqu’un qui n’a pas peur de sortir du moule. Quelqu’un qui est capable de bâtir quelque chose avec rien. »
Mario resta figé.
Il savait que ses trois garçons parce que oui, il les appelait ses garçons méritaient plus. Il savait que leur avenir ne se construisait pas sur les terrains un peu bosselés de la rue de l’Hôtel-de-Ville à Chicoutimi. Il savait aussi que dans ce monde-là, les opportunités ne repassaient pas deux fois.
— « Et les garçons ? » demanda-t-il, regardant au loin les triplés Théoret, qui posaient pour la presse locale.
— « On n’a jamais vu des jeunes comme ça. Ils font partie du projet. »
Mario Lafleur resta silencieux un moment. Puis il hocha lentement la tête.
— « Donnez-moi une semaine. »
— « Vous avez trois jours. »
Sans même connaître la nouvelle du coach Lafleur, cette nuit-là, les frères ne dormirent pas. Trop d’images dans la tête. Trop d’adrénaline dans les veines. C’était la première fois qu’on les regardait comme des footballeurs… et non comme trois gars bizarres qui avaient choisi un autre sport que le hockey.
Et pourtant, ce n’était que le début.