:storygreen: :s1: 🇸🇰 :msk_rimavska_sobota: Le vent de Bari : confessions de Giuseppe Colombani

Réponse aux lecteurs

@toopil Il est taquin l’italien !

@alexgavi Zilina a encore de solides arguments tout de mĂŞme !

- Quand faut y aller -

Il y avait une écharpe noire sur la chaise. Chiara Moretti la regardait depuis plusieurs minutes sans parvenir à décider si elle devait la lui rendre. Elle ne se souvenait pas exactement à quel moment elle avait atterri là. Elle se souvenait en revanche très bien de l’homme qui l’avait portée.

Il était parti quelques heures plus tôt, avec cette discrétion amusée des hommes qui savent qu’ils reviendront peut-être et qu’ils ont, de toute façon, laissé suffisamment de choses derrière eux pour qu’on se souvienne d’eux.

Chiara avait dormi trois heures. Elle avait mal à la tête. Son café était déjà froid. Elle avait un échange vidéo avec son éditeur à onze heures. Et elle n’avait toujours pas commencé son livre.

Elle sourit. C’était probablement un assez bon début pour un ouvrage consacré à Giuseppe Colombani. Elle se leva, récupéra la cafetière et se servit une deuxième tasse puis elle resta debout devant la fenêtre.

Bari était grise en ce matin hivernal. Elle pensa à l’écharpe puis à l’homme puis, sans transition, à Giuseppe. C’était probablement cela qui la troublait le plus depuis quatre mois. Elle pensait de plus en plus souvent à son sujet lorsqu’elle ne travaillait pas. Pas au livre. À lui.



László Bellandi avait été le premier à lui dire qu’il y avait peut-être quelque chose à faire avec Colombani. Pas une biographie.

Chiara avait progressivement refusé le mot. Une biographie suppose une distance. Elle suppose que l’on sait où l’on va. Elle suppose aussi que le personnage accepte, d’une manière ou d’une autre, d’être raconté. Giuseppe Colombani n’acceptait rien de tout cela.

Il parlait. C’était différent. Il parlait énormément. Il pouvait parler pendant deux heures d’un match qui en avait duré quatre-vingt-dix minutes. Il pouvait partir d’une question sur un milieu défensif et terminer sur son premier appartement, un entraîneur qu’il avait détesté à trente-cinq ans, une erreur commise quinze ans plus tard et une théorie sur la confiance des joueurs qu’il développait avec la conviction d’un homme qui venait de découvrir cette théorie la veille.

Il était fascinant. Et parfois épuisant. Il était affable. Gentil, même. Il se souvenait des détails. Il demandait des nouvelles. Il s’intéressait réellement aux gens mais il existait, sous cette facilité apparente, quelque chose de moins confortable. Des silences, des esquives, des contradictions, des fêlures peut-être. Certaines questions déclenchaient chez lui une avalanche de paroles. D’autres produisaient trois secondes de silence et une réponse remarquablement bien construite qui ne répondait absolument pas à la question.

Au début, Chiara se laissait prendre puis elle avait commencé à reconnaître le mouvement, le sourire, la petite plaisanterie, le détour, l’anecdote, le retour au football. Il pouvait vous emmener très loin sans jamais vous laisser approcher de l’endroit où vous vouliez aller.

Il ne mentait pas. C’était plus subtil. Il choisissait ce qu’il voulait donner.




Après quatre mois, Chiara ne prétendait donc pas connaître Giuseppe Colombani. Elle prétendait encore moins connaître la vérité sur lui. Elle avait seulement appris quelque chose d’important : la vérité n’arrivait presque jamais lorsqu’on la demandait.

Elle arrivait plus tard. Dans une conversation différente, dans une phrase qu’il prononçait sans y penser, dans une colère ancienne dont il avait oublié qu’il avait déjà parlé, dans un souvenir raconté une première fois d’une manière, puis six semaines plus tard d’une autre, dans ces petits écarts où le personnage que l’on construit de soi-même laisse apparaître celui que l’on est réellement.

Il fallait du temps, il fallait de la confiance et il fallait accepter de ne pas tout obtenir, mais aussi de reconnaître les moments où Giuseppe se livrait vraiment.

La confiance, elle, était venue, pas immédiatement, pas grâce aux interviews. À force de revenir, à force de l’écouter, à force aussi de ne pas accepter toutes ses réponses.

Aujourd’hui, Chiara pouvait lui dire :

— Ça, je ne te crois pas.

Il riait parfois. Il protestait souvent mais continuait à parler. C’était déjà beaucoup.




Il y avait une autre raison pour laquelle elle ne voulait pas écrire une biographie. Elle n’avait aucune envie de raconter toute la carrière longue comme le bras de Giuseppe Colombani. Pas encore, peut-être jamais.

Les titres, les clubs, les trophées, les grandes équipes viendraient nécessairement dans le récit mais ils n’étaient pas son sujet. Son sujet était ce qui s’était passé avant. Avant la réputation, avant les certitudes, avant que son nom ne soit devenu associé à une manière particulière de concevoir le football.

Elle voulait revenir au moment où Giuseppe n’était encore qu’un jeune entraîneur. Arrogant, impatient, avide de tout comprendre, terriblement travailleur. Curieux, parfois insupportable et déjà profondément humain.

Tout était là. Pas encore maîtrisé. Pas encore ordonné. Mais là.




C’est pour cela que son « Giuseppe Â» commencera en Slovaquie. Ă€ Rimavská Sobota. Pas dans un grand stade, pas dans un club riche, pas avec un effectif construit autour de lui.

Au contraire, une équipe vieillissante, des moyens limités, des joueurs blessés, un recrutement contraint. Un jeune entraîneur qui découvre très vite que ses idées ne valent pas grand-chose lorsqu’elles ne correspondent pas aux hommes dont il dispose.

C’est là que quelque chose commence. Pas une philosophie, pas encore. Une méthode peut-être.

Regarder. Essayer. Se tromper. Modifier. Recommencer.

Comprendre qu’un joueur peut être autre chose que le poste inscrit à côté de son nom. Comprendre qu’un déplacement peut créer un espace. Que cet espace peut libérer un autre joueur. Que ce joueur peut à son tour modifier la position d’un troisième. Et qu’une équipe peut donc changer de forme sans changer d’identité.

Le football de Colombani est peut-être né là. Dans cette contradiction. Il voulait contrôler le jeu. Il allait découvrir qu’il fallait parfois accepter de ne pas tout contrôler. Et surtout pas sa vie sentimentale, pensa-t-elle amusée.




Le jeune Giuseppe avait déjà cette arrogance qui lui ferait parfois croire qu’il avait compris avant tout le monde mais il avait également une qualité beaucoup plus importante : il travaillait. Il travaillait énormément. Une constante de toute sa carrière que personne ne lui nierait. Et lorsqu’une idée ne fonctionnait pas, il pouvait être suffisamment honnête — ou suffisamment obstiné — pour recommencer.

C’est une qualité que l’on remarque moins dans les récits de carrière. Les grands entraîneurs sont généralement racontés à travers leurs idées. On oublie les années durant lesquelles ces idées n’existaient pas encore. On oublie les essais, les erreurs, les joueurs qui ne correspondaient pas, les systèmes abandonnés, les conversations de vestiaire, les petites décisions qui, des années plus tard, deviennent soudain les prémisses d’une philosophie.

C’est précisément cette période que Chiara veut raconter.




Ce livre ne sera donc pas une biographie. Chiara ne cherchera pas à être exhaustive. Elle ne cherchera pas non plus à rendre Giuseppe Colombani cohérent. Les hommes ne le sont pas. Elle cherchera plutôt à comprendre comment certaines contradictions ont fini par produire un entraîneur.

L’homme qui voulait tout contrôler et celui qui apprit à laisser ses joueurs décider, l’arrogant et celui qui doutait, le technicien obsessionnel et celui qui accordait parfois plus d’importance à un homme qu’à une idée, celui qui pouvait parler pendant une heure pour expliquer une décision simple, et celui qui, parfois, disait une phrase de cinq secondes qui suffisait à expliquer toute une carrière.

Chiara ne sait pas encore lequel de ces hommes est le véritable Giuseppe Colombani. Après quatre mois, ce serait prétentieux de le prétendre. Peut-être qu’après dix ans, elle ne le saurait toujours pas.

Mais elle a commencé à l’aimer, pas malgré ses défauts, à cause d’eux aussi. Parce qu’ils rendent le personnage plus difficile, et donc plus intéressant.




L’écharpe était toujours sur la chaise. Chiara la regarda une dernière fois. Elle prit son téléphone. Un message de László venait d’arriver. Alors ?

Elle sourit et tapa : Je commence par le début.

Elle posa le téléphone, ouvrit son ordinateur et commença à écrire sur Rimavská Sobota.

- Saison 1 - 26/27 -
- Chapitre 33 -
- Le bon client -
- Chapitre 35 -
- Quatre mois -
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