Le duel Zamalek-Al Ahly ![]()
Chapitre 36 : La grande disscussion
Décembre 2027 Une série qui rassure
Vendredi 3/12 — Al-Ahly 6-2 Cape Town City (Groupe D, Ligue des champions) Un récital à domicile : Ramadan Sobhi (16e), un doublé de Mohamed Dhaoui (23e, 61e), Ibrahim Fawzi (25e, 45+2) et Mahmoud Saber (89e). Les Sud-Africains encaissent six buts, mais en marquent deux, un détail que Lucas note dans son carnet : la défense ne ferme pas encore assez vite.
Mercredi 8/12 — Ismaily 0-6 Al-Ahly Ahmed Kouka (10e), un triplé d’Ibrahim Fawzi (37e, 59e, 68e) et un doublé de Ramadan Sobhi, dont un penalty (39e, 61e).
Samedi 11/12 — Al-Masry 0-2 Al-Ahly Mahmoud Saber (43e) et Ibrahim Fawzi (82e) font le travail face à l’un des concurrents directs au podium.
Le retour à Makurdi
Mardi 14/12 — Lobi Stars 0-1 Al-Ahly (Groupe D, Ligue des champions)
Le tirage a voulu que Lucas retrouve son ancien club dès la phase de groupes. L’avion se pose à Makurdi dans la chaleur sèche qu’il reconnaît à la seconde où la porte s’ouvre. Terkimbi l’attend à la sortie de l’aéroport, le même grand sourire, un panneau cette fois sobrement rédigé : COACH.
À l’Aper Aku Stadium, la tribune se lève quand il entre sur la pelouse. Pas d’ovation, pas de banderole : juste des milliers de gens debout, silencieux, qui applaudissent un homme qu’ils ont aimé et qui, ce soir, est venu les battre.
Le match est serré, nerveux, indécis. Ramadan Sobhi transforme un penalty à la 75e minute et Al-Ahly s’en va avec un point d’avance. Dans le couloir des vestiaires, le président de Lobi Stars serre la main de Lucas.
— Vous avez bien fait de partir, coach. Mais vous avez eu tort de nous battre.
Lucas sourit, sincèrement.
— Je reviendrai au retour. Je vous préviens, je ne perdrai pas.
Fin de décembre — La chute
Vendredi 17/12 — Al-Ahly 2-0 Ceramica Cleopatra Ramadan Sobhi sur penalty (23e) puis Ibrahim Fawzi (28e).
Mercredi 22/12 — Al-Ahly 4-1 ZED Emam Ashour (5e), Mahmoud Saber (27e), Mohamed Dhaoui (51e) et Marwan Ateya sur penalty (62e).
Dimanche 26/12 — National Bank 0-4 Al-Ahly Un doublé d’Ibrahim Fawzi (30e, 39e) et un doublé de Mohamed Dhaoui (45+2, 52e).
Mercredi 29/12 — Al-Ahly 0-3 Pyramids La défaite de trop. À domicile, devant ses supporters, Al-Ahly ne cadre quasiment pas un tir et encaisse trois buts sans la moindre réaction. Les sifflets accompagnent les joueurs jusqu’au tunnel.
Janvier 2028 — La coupe, d’un coup
Samedi 1/1 — Olympic Alexandria 4-1 Al-Ahly (3e tour, Coupe d’Égypte)
Le jour de l’an, Al-Ahly s’incline lourdement chez un adversaire que personne n’attendait à ce niveau. Akram Tawfik sauve l’honneur à la 79e minute, trop tard pour modifier le destin de la rencontre. La Coupe d’Égypte s’arrête là, au troisième tour.
Dans l’avion du retour, personne ne parle. Même les plus bavards fixent leurs écrans éteints. Lucas, assis au fond, regarde par le hublot les lumières d’Alexandrie s’éloigner. Deux défaites en trois jours, la Supercoupe perdue en septembre, le 2-6 d’octobre qui n’a jamais été vraiment digéré : la presse égyptienne, déjà, a commencé à écrire le mot qu’on n’écrit que quand on veut qu’un entraîneur disparaisse.
Il n’a pas encore la confiance du vestiaire. Il a des résultats, ce qui n’est pas la même chose.
Le centre d’entraînement est presque vide ce soir-là. La trêve a vidé les couloirs, il ne reste que le ronronnement des néons et quelques lumières allumées au fond du bâtiment. Lucas est seul dans la salle d’analyse vidéo, face à l’écran. Il repasse pour la quatrième fois la même séquence : le deuxième but d’Olympic Alexandria, trois joueurs d’Al-Ahly qui regardent le ballon au lieu de regarder leur homme.
On frappe à la porte, deux coups brefs.
— Je peux ?
Le capitaine Mohamed Elneny
se tient dans l’encadrement, le sac sur l’épaule. Trente-cinq ans, cent quarante-cinq sélections avec son pays, près de dix ans passés en Angleterre dans des stades où l’on ne pardonne rien. C’est le plus ancien du vestiaire, celui que tout le monde regarde quand le silence s’installe.
— Entrez.
Le capitaine ne s’assoit pas tout de suite. Il regarde l’écran, la séquence figée, le geste de recul des trois défenseurs.
— Vous cherchez qui est fautif.
— Je cherche pourquoi.
— C’est la bonne réponse. La plupart des entraîneurs cherchent qui.
Il tire une chaise, s’assoit en face de Lucas, les coudes sur les genoux. Il parle lentement, sans chercher à impressionner.
— J’ai connu des entraîneurs qui hurlaient, d’autres qui ne disaient rien, un ou deux qui étaient vraiment très bons. Vous voulez savoir ce qui les distinguait ?
— Dites-moi.
— Les très bons savaient quand ils avaient tort. Et ils savaient le dire devant le groupe.
Lucas soutient son regard.
— Je l’ai dit, après Zamalek. J’ai dit que c’était ma responsabilité.
— Vous l’avez dit. Mais à voix basse, en passant de joueur en joueur, la main sur l’épaule. Ça rassure, ça ne change rien. Ils ont besoin de l’entendre une fois, debout, devant tout le monde. Et ensuite, vous leur demandez quelque chose en retour.
Un silence. Dans le couloir, une porte claque au loin.
— Je ne suis pas à l’aise avec les grands discours, avoue Lucas.
— Je sais. Ça se voit. C’est aussi pour ça que certains vous suivent déjà sans vous le dire. Vous ne parlez pas pour parler.
Ce que le vestiaire pense
Le capitaine se redresse un peu, et son ton change, moins tranchant, plus direct.
— Je vais vous dire ce que les autres n’oseront pas vous dire. Une partie du groupe a été recrutée par quelqu’un d’autre, pour un autre entraîneur. Ils ne savent pas encore s’ils sont à leur place dans votre système. Les anciens attendent de voir si vous tenez dans la tempête. Les jeunes attendent de voir si vous leur donnerez leur chance, ou si vous vous cacherez derrière les noms.
— Et vous ?
— Moi, j’ai trente-cinq ans. Je n’ai plus le temps d’attendre. Alors je regarde, et je décide vite.
— Vous avez décidé quoi ?
Le capitaine sourit pour la première fois, un sourire bref, presque imperceptible.
— Que vous aviez perdu ce match comme quelqu’un qui n’a pas l’habitude de perdre sans en payer le prix. Il y a des entraîneurs qui encaissent une défaite et passent à autre chose. Vous, vous la gardez avec vous. Je ne sais pas d’où ça vient. Mais je sais reconnaître quelqu’un qui porte quelque chose.
Lucas ne répond pas tout de suite. Son regard se pose sur l’écran, puis sur ses mains, posées à plat sur la table.
— Tout le monde porte quelque chose, finit-il par dire.
— Oui. Mais pas tout le monde le porte de cette façon.
Il y a, dans la voix du capitaine, une douceur qui désarme. Il ne pose pas de question. Il laisse la porte entrouverte, simplement, et ne la pousse pas.
— Je ne vais pas vous demander votre histoire, reprend le capitaine en se levant. Elle vous appartient. Mais je vais vous proposer autre chose.
— Je vous écoute.
— Le vestiaire parle plus facilement à son capitaine qu’à son entraîneur. Dites-moi ce que vous attendez de chacun, franchement, et je ferai passer le message dans la langue de ceux qui l’entendront. En échange, vous me direz ce que vous voyez, vous, quand vous nous regardez jouer. Pas ce que vous pensez qu’un capitaine veut entendre. Ce que vous voyez.
Lucas se lève à son tour, lentement.
— Même ce qui ne vous plaira pas ?
— Surtout ça.
Ils se serrent la main, une poignée ferme et sans cérémonie, celle de deux hommes qui n’ont jamais eu besoin de beaucoup de mots pour se comprendre.
— Un dernier conseil, ajoute le capitaine sur le seuil. Vous avez une femme qui vous attend, d’après ce qu’on dit au club. Rentrez chez vous plus tôt que vous ne le faites. Les vidéos seront encore là demain.
Au premier entraînement de la reprise, Lucas rassemble le groupe au centre du vestiaire. Il n’a rien écrit. Il a gardé en tête quelques phrases simples, repassées pendant la nuit à côté de Jenny endormie.
— Le 2-6 contre Zamalek, Olympic Alexandria, Pyramids : c’est moi qui ai perdu ces matches. Pas vous. J’ai mal préparé la sortie de balle, j’ai mal lu leur pressing. Ce que je vous demande aujourd’hui, c’est de me dire quand vous ne comprenez pas ce que j’attends de vous. Pas de me suivre aveuglément. De me corriger si je me trompe.
Un silence. Quelques regards se croisent. Au fond de la pièce, le capitaine, adossé au mur, ne bouge pas, mais hoche très légèrement la tête.
Puis, lentement, quelqu’un se met à applaudir. Un autre l’imite, puis un troisième. Ce n’est pas une ovation, juste le murmure sourd d’un groupe qui vient, peut-être, de décider de jouer le jeu.
— Séance dans dix minutes, dit Lucas. On commence par la sortie de balle.
Février 2028 — La réponse
Mardi 8/2 — Al-Ahly 3-1 Future Mohamed Dhaoui (5e), puis un doublé d’Ibrahim Fawzi (8e, 59e). Le premier match après la trêve, et une première réponse nette.
Vendredi 11/2 — Cape Town City 3-3 Al-Ahly (Groupe D, Ligue des champions) Un match nul spectaculaire à l’extérieur : Mohamed Zaalouk (16e), Ramadan Sobhi sur penalty (60e) et Mahmoud El Wensh (83e) arrachent le point dans les derniers instants.
Mardi 15/2 — Al-Ahly 9-0 Smouha Le score le plus large de la saison. Ibrahim Adel (8e), un quadruplé d’Ibrahim Fawzi (15e, 30e, 42e, 50e), un triplé de Mohamed Dhaoui (18e, 25e, 75e) et Mahmoud Saber complètent la démonstration.
Vendredi 18/2 — Al-Ahly 7-0 Vita Club (Groupe D, Ligue des champions) Mohamed Zaalouk signe un quadruplé (2e, 21e, 47e, 53e), Emam Ashour (6e), Mahmoud El Wensh (51e) et Ibrahim Adel (70e) font le reste.
Vendredi 25/2 — Al-Ahly 4-0 Lobi Stars (Groupe D, Ligue des champions) La promesse de Makurdi tenue. Reda Farouk (4e), Ibrahim Adel (23e), Ibrahim Fawzi (65e) et Mahmoud Saber (67e) scellent la rencontre. Fawzi, qui a porté le maillot de Lobi Stars, ne célèbre pas son but. Il lève simplement une main vers la tribune, en direction de ses anciens supporters.
La fin de la phase de groupes
Q Équipe J V N P BM BE Diff Pts
Q1 Al-Ahly 6 5 1 0 23 5 +18 16
Q2 Vita Club 6 2 1 3 8 19 -11 7
— Lobi Stars 6 2 1 3 8 10 -2 7
— Cape Town City 6 1 1 4 13 18 -5 4
Cinq victoires, un nul, aucune défaite. Al-Ahly termine premier du Groupe D avec la meilleure attaque de la phase de poules et se qualifie pour les quarts de finale. Lobi Stars échoue à la troisième place, à égalité de points avec Vita Club.
Le classement du championnat
Clt Équipe J G N P Diff Pts
1er Zamalek 19 17 1 1 +46 52
2e Al-Ahly 18 16 0 2 +47 48
3e Al-Masry 24 15 2 7 +19 47
4e Pyramids 18 15 0 3 +38 45
5e Ittihad 23 11 6 6 +11 39
Quatre points derrière Zamalek, avec un match en moins. Lucas referme son carnet, un sourire à peine perceptible aux lèvres. Il n’est pas encore en tête, mais il sait que quelque chose a changé dans ce vestiaire. Le capitaine, en passant devant lui dans le couloir ce soir-là, s’arrête une seconde.
— Vous voyez ? Ils ont décidé de vous suivre.
— Je préfère dire qu’ils ont décidé de se suivre eux-mêmes.
— C’est la même chose, coach. C’est la même chose.
Chapitre 37 : Ceux qui ne pardonnent pas
Mars 2028 — Les chiffres d’un autre monde
Mars s’ouvre sur une démonstration. Pas de calcul, pas de gestion : Al-Ahly joue comme si chaque match était le dernier, et le Caire, pour une fois, le regarde avec le sourire.
Mercredi 1/3 — Al-Ahly 6-0 Ghazl Al-Mehalla Fawzi (22, 28), Ashour (38), Dhaoui (45+1), Abdelmonem… (liste incomplète)
Quarante-cinq minutes pour tuer le match, quarante-cinq autres pour en profiter. Fawzi ouvre le score, double la mise six minutes plus tard, et le stade, qui l’avait accueilli avec méfiance, commence à scander son nom.
Samedi 4/3 — Al-Ahly 2-0 Ismaily Fawzi (6), Dhaoui (71)
Un but à la sixième minute, puis une gestion froide, presque austère. Lucas ne lève même pas les bras sur le deuxième. Dans le virage, personne n’a besoin qu’il le fasse.
Mercredi 8/3 — Ittihad 0-2 Al-Ahly Fawzi (86, 90+2)
Un match fermé, étouffant, qui bascule dans les quatre dernières minutes. Fawzi, encore. Dans le bus du retour, le gamin de Makurdi s’endort la tête contre la vitre, un sourire qu’il ne contrôle pas aux lèvres.
Samedi 11/3 — Tersana 2-1 Al-Ahly Sobhi (sp. 90+1)
Et puis ça arrive. Une équipe qui lutte pour sa survie, un terrain qui ressemble à un champ labouré, une défense qui dort cinq minutes de trop. Le penalty de Sobhi à la 91e ne change rien : le coup de sifflet final tombe comme une pierre.
Troisième défaite de la saison. Pas la plus grave au classement, mais la plus lourde dans les têtes. Zamalek, de son côté, a gagné la veille.
Le trajet du retour dure deux heures et personne ne parle. Lucas est assis à l’avant, un carnet ouvert sur les genoux, les yeux fixés sur une page où il n’écrit rien. Derrière lui, il entend le silence d’un vestiaire qui se reproche quelque chose sans savoir quoi.
À hauteur de la dernière sortie avant le centre d’entraînement, le chauffeur ralentit. Puis s’arrête.
— Coach, murmure-t-il en arabe, puis en anglais pour être sûr d’être compris. Il y a du monde devant la grille.
Lucas relève la tête.
Ils sont deux cents, peut-être trois cents, massés dans la lumière jaune des lampadaires. Des écharpes rouges, des drapeaux roulés comme des matraques, des visages qu’on devine tendus à travers la vitre teintée. Pas de fumigènes ce soir-là, pas de chants. Juste un grondement sourd, celui d’une foule qui n’a pas besoin de crier pour qu’on l’entende.
— Ne descendez pas, dit le capitaine de sa voix grave, depuis le fond du bus. Je vais leur parler.
— Non, répond Lucas en refermant son carnet. C’est moi qu’ils veulent voir.
— Coach…
— Restez dans le bus.
Il se lève. Quelque chose, tout au fond de lui, se contracte. Une foule. Des mains. Des voix qui montent. Neuf ans de cellule lui ont appris à reconnaître le moment exact où une situation peut basculer, et c’est celui-ci.
Il respire. Une fois. Deux fois. Puis il descend.
Face à la grille
Le grondement s’éteint d’un coup quand les portes s’ouvrent. Lucas avance de quelques pas, les mains bien visibles, ouvertes, le long du corps. Devant lui, un homme d’une quarantaine d’années, large d’épaules, l’écharpe nouée autour du poignet comme un bandage. Le meneur, sans doute. Il ne cherche même pas à le cacher.
— Hood.
Pas « coach ». Juste le nom.
— Je vous écoute, dit Lucas.
— Vingt et une victoires en vingt-quatre matchs. Tu sais ce que ça fait, sept points de retard avec ça ? Tu sais ce que ça veut dire, pour nous, de regarder Zamalek de là-haut depuis des mois ?
— Je le sais.
— Non. Tu ne sais pas. Tu es arrivé en août. Nous, on est là depuis toujours. Tu ne comprends pas ce que c’est d’être deuxième à Al-Ahly. Ici, deuxième, c’est rien. C’est un échec. Et ce soir, on a perdu contre Tersana. Tersana.
Un murmure d’approbation parcourt les rangs. Quelqu’un crache par terre, pas très loin de ses chaussures.
— On a perdu parce qu’on a été mauvais pendant cinq minutes, dit Lucas calmement. Pas parce qu’ils ne voulaient pas gagner. Et c’est ma responsabilité.
— Tes responsabilités, tu peux te les garder ! crie une voix, derrière.
— Il paraît que t’as déjà fait pire que perdre un match, lance une autre, plus bas, presque pour lui seul.
Lucas ne tourne pas la tête.
Mais quelque chose, dans son ventre, se serre brutalement. Une phrase de quelques mots, jetée comme un caillou dans une mare. Ils savent ? Ils ont cherché ? Les images remontent d’un coup : la sortie du bar, le trottoir, le bruit. Neuf ans, et ce bruit-là est toujours là.
Le meneur fait un pas. Puis un autre. Il est maintenant à moins d’un mètre.
— Un titre, Hood. On veut un titre. Pas des excuses. Pas des beaux discours. Un titre. Sinon…
Sa main se lève. Elle se pose sur la poitrine de Lucas, à plat, et pousse. Pas fort. Juste assez pour dire : je peux.
Dans le bus, quelque chose claque. La portière, le capitaine qui descend, Fawzi sur ses talons, des joueurs qui se lèvent. Lucas, sans quitter le meneur des yeux, lève une main.
— Non.
Un seul mot. Le capitaine s’arrête net.
Lucas regarde la main sur sa poitrine. Il regarde l’homme en face de lui, ses yeux rouges de colère et de nuit blanche, sa fierté blessée par un club qu’il aime plus que sa propre vie. Et il comprend une chose qu’il n’aurait pas comprise à seize ans : cet homme n’est pas son ennemi. C’est quelqu’un qui a mal. Qui ne sait pas où le mettre.
Les doigts de Lucas se serrent, se desserrent. Il ne bouge pas.
— Vous avez raison d’avoir mal, dit-il enfin, à voix basse, de façon à ce que seuls les premiers rangs l’entendent. Je ne vais pas vous dire de ne pas être en colère. Je vais vous dire que moi non plus, je ne dormirai pas cette nuit. Et que je viens d’apprendre une chose : on ne perdra plus comme ça.
— Des mots.
— Des mots, oui. Les résultats viendront après. Mais si vous me touchez encore, vous perdrez quelque chose de bien plus précieux que ce match : vous perdrez un entraîneur qui est de votre côté.
Le silence qui suit dure une éternité.
Puis le meneur retire sa main. Lentement. Il recule d’un pas, deux. Il ne dit pas merci, il ne dit pas pardon. Il regarde Lucas encore un instant, comme on regarde un type dont on n’arrive pas à décider s’il est un menteur ou un homme.
— Dix matchs, dit-il. Il en reste dix. Si on n’est pas premiers, on se reparle.
Il se détourne. La foule se disloque, lentement, sans un cri.
Lucas reste immobile jusqu’à ce que le dernier maillot rouge disparaisse dans la nuit. Alors seulement, il sent ses mains trembler.
Ce que dit le capitaine
Dans le bus, personne n’a bougé. Le capitaine attend que Lucas reprenne sa place avant de s’asseoir à côté de lui, sans un mot, pendant que le bus franchit enfin la grille.
— Il y a quinze ans, murmure-t-il, quand je jouais encore ici, ils ont brûlé la voiture d’un entraîneur après une défaite en Coupe. Ils n’ont jamais touché à personne depuis. Ce soir, vous leur avez parlé. Ils s’en souviendront.
— Je n’ai rien fait.
— C’est exactement ça, coach. Vous n’avez rien fait. C’est rare.
Lucas ne répond pas. Il regarde ses mains posées sur ses genoux, ses paumes qui ne tremblent déjà plus.
Le soir
Il rentre à l’appartement après minuit. Jenny l’attend dans le salon, une lampe allumée, un livre ouvert qu’elle ne lit manifestement pas.
— Tu as vu les réseaux ? demande-t-elle doucement.
— Non.
— Il y a une vidéo. Quelqu’un a filmé de loin. On te voit… on te voit juste rester debout.
Il enlève sa veste, la pose sur le dossier d’une chaise.
— Ils voulaient quelqu’un à qui crier dessus.
— Et toi, tu as voulu quoi ?
Il met longtemps à répondre.
— Ne rien faire, dit-il enfin. Ne rien faire du tout. C’est la chose la plus difficile que j’aie jamais faite.
Elle se lève, traverse la pièce, pose son front contre son épaule. Il ne la serre pas tout de suite. Puis il le fait.
Mars 2028 — La réponse sur le terrain
Trois jours plus tard, il lui reste un seul mot à prononcer au vestiaire : « Ce soir. »
Mardi 14/3 — ENPPI 0-7 Al-Ahly Sobhi (18, sp. 39), Fawzi (42, 45, 75, 77), Adel (87)
Sept buts. Quatre pour Fawzi, dont deux en deux minutes à la 75e et à la 77e, comme si quelque chose en lui s’était déverrouillé. Quand le dernier but entre, une partie du parcage visiteur entonne un chant que Lucas ne connaît pas. Pas son nom. Celui du club. Mais c’est un début.
Mercredi 22/3 — Wadi Degla 0-3 Al-Ahly Fawzi (24, 54), Sobhi (40)
Une victoire sans fioritures, presque tranquille. À la fin du match, dans le couloir qui mène aux vestiaires, un homme à l’écharpe rouge noué au poignet lève la main au-dessus de la barrière. Pas de sourire. Pas de geste de pardon non plus. Juste un hochement de tête sec.
Lucas le lui rend.
Le classement
Pos Équipe J V N D Diff Pts
1 Zamalek 25 — — — — 70
2 Al-Ahly 24 21 0 3 +66 63
3 Pyramids — — — — — 57
4 Al-Masry — — — — — 51
5 Ittihad — — — — — 48
Sept points de retard. Un match en moins. Dix rencontres à jouer.
Lucas ferme l’ordinateur, éteint la lampe du bureau, et reste assis dans le noir un long moment. Quelque part, dans la ville, des milliers de gens ne dorment pas non plus. Ils attendent la même chose que lui.
Petite parenthèse avec le quart de finale de la LDC contre Paradou AC
avec une large victoire à l’extérieur sans trembler.
Au retour sans trembler, Al Ahly se qualifie pour les demi finales et se positionnent comme un candidat au titre.
Pas le droit à l’erreur dans ce genre de club…
chaud les supporters ![]()
Chapitre 38 : Le prix de la deuxième place
Avril 2028 — Le mois qui bascule
Avril commence comme mars s’est fini : sur une promesse. Dix matchs, avait dit le meneur des ultras devant la grille. Il en reste maintenant neuf, et personne au Caire ne parle d’autre chose.
Mercredi 5/4 — Haras El Hodoud 3-2 Al-Ahly Ibrahim Adel (33), Mohanad Lasheen (85)
Premier faux pas du mois, et pas n’importe lequel. Al-Ahly mène aux points, perd le fil, encaisse trois fois sur des ballons que Lucas avait pourtant écrits en rouge dans son carnet. Le but de Lasheen à la 85e est un cri dans le vide. Dans le vestiaire, personne ne cherche d’excuse. C’est presque pire.
Dimanche 9/4 — Al-Ahly 5-1 Wadi Degla Mahmoud Saber (13), Ibrahim Adel (15), Ramadan Sobhi (sp. 19, 73), Ibrahim Fawzi (89)
La réponse immédiate. Trois buts avant la vingtième minute, le stade qui se remet à chanter, Sobhi qui plante deux fois et Fawzi qui conclut en toute fin de match, comme pour signer. Lucas applaudit enfin, vraiment, pour la première fois depuis longtemps.
Mercredi 12/4 — Al-Jaish 2-4 Al-Ahly Ahmed Kouka (6), Ibrahim Fawzi (22, 51), Mohamed Elneny (64)
Un match ouvert, joué à cœur battant. Al-Jaish revient à 2-2 un instant, puis s’effondre. Quatre buts à l’extérieur, un mois d’avril qui semble se redresser. Dans le bus, quelqu’un met de la musique. Lucas laisse faire.
Il ne sait pas encore que c’est le dernier soir de légèreté avant longtemps.
Vendredi 14 avril — Pyramids
Pyramids 1-1 Al-Ahly (Match aller, demi-finale de la Ligue des Champions — 30 June Stadium, 30 000 spectateurs) Mohanad Lasheen (22) — Afsha (sp. 77)
La demi-finale de la Ligue des champions africaine. Quatre ans plus tôt, Lucas faisait des livraisons à quatre heures du matin dans une ville où personne ne connaissait son nom. Ce soir, il est sur le banc d’Al-Ahly, face à Pyramids, à une double confrontation d’une finale continentale.
Lasheen ouvre le score à la 22e, d’une frappe sèche, sous la barre. Le banc explose. Puis Pyramids pousse, encore et encore, et obtient un penalty à la 77e. Afsha ne tremble pas.
1-1. Pas un désastre. Pas une victoire non plus. Sur la touche, Lucas serre le poing en silence, comme on serre quelque chose qu’on a peur de casser.
Dimanche 16/4 — Pyramids 1-0 Al-Ahly
Deux jours après le match de coupe, les mêmes adversaires, le même stade, des jambes lourdes. Aucun buteur à signaler côté Al-Ahly, une seule frappe cadrée dans le match. Pyramids passe devant au classement dans la course à la deuxième place. Le vestiaire est vide en dix minutes.
Mercredi 19/4 — Zamalek 2-0 Al-Ahly
Le choc. Le match que tout le pays attend depuis août. Le match qui devait décider du titre.
Il le décide, mais pas comme Lucas l’avait imaginé.
Zamalek marque en première période, puis une seconde fois juste après la pause. Al-Ahly, qui avait pourtant travaillé ce match pendant dix jours, ne trouve jamais la faille. À la 90e minute, le tableau d’affichage dit ce que tout le monde sait déjà : le titre est parti. Pas mathématiquement, pas encore. Mais dans tous les regards, déjà.
Dans les gradins visiteurs, les chants s’éteignent un par un.
Lucas sort du stade par une porte latérale, escorté par deux agents de sécurité. Dans le couloir, le capitaine le rattrape.
— Coach. On a perdu. On peut encore finir deuxième, on peut encore jouer la finale africaine.
— Je sais.
— Ils ne comprendront pas. Pas ce soir.
Lucas hoche la tête. Il lui semble avoir déjà entendu cette phrase. Quelque part dans sa vie, il y a très longtemps.
Jeudi 20 avril — L’appel de Jenny
Il dort peu. À 7h04, son téléphone vibre sur la table de nuit. Jenny n’est pas dans le lit. Elle est partie tôt, comme tous les jeudis, pour son stage à l’agence d’architecture.
- Lucas. Tu peux descendre ?
Il fronce les sourcils. Un second message arrive avant qu’il ait le temps de répondre.
- Ne sors pas sans t’habiller. Mais descends.
Il enfile un jean, une chemise, prend l’ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée. Jenny attend sur le trottoir, immobile, les bras serrés contre elle, le visage figé d’une façon qu’il ne lui connaît pas.
Derrière elle, garée là où il l’avait laissée la veille au soir, il y a la voiture de fonction.
Ou ce qu’il en reste.
Le pare-brise est étoilé, enfoncé sur toute la partie droite. Les quatre pneus sont crevés, affaissés sur leurs jantes comme des bêtes mortes. Les rétroviseurs ont été arrachés. Sur la carrosserie noire, à la peinture rouge, quelqu’un a tracé des lettres larges, maladroites, qui coulent encore par endroits :
2ÈME = HONTE
Sur le capot, quelqu’un a laissé un maillot rouge d’Al-Ahly, déchiré, planté sous l’essuie-glace.
Lucas ne bouge pas.
Il regarde la voiture longtemps, sans rien dire, sans rien ressentir de précis. Les secondes s’étirent. Quelque part au-dessus de lui, un volet claque, quelqu’un tire un rideau.
— Ils sont venus cette nuit, dit Jenny d’une voix très basse. Le gardien de l’immeuble dit qu’il n’a rien entendu. Il dormait. Ça a dû prendre dix minutes, pas plus.
— Ils savent où j’habite.
— Oui.
Il tourne enfin la tête. Elle le regarde, les yeux brillants de quelque chose qui n’est pas des larmes, pas encore.
— Lucas. Ils savent où on habite.
Il y a, au fond de sa gorge, un nœud qu’il connaît bien. Celui des cellules, des couloirs, des cours de promenade. Celui de ces moments où quelque chose bascule sans prévenir et où, tout à coup, on ne contrôle plus rien.
— Remonte, dit-il doucement. Je m’en occupe.
L’incompréhension
Il passe la matinée à répondre à des questions auxquelles il n’a aucune réponse.
La sécurité du club arrive la première : deux hommes en costume sombre, polis, très gênés, qui photographient la voiture sous tous les angles. Puis la police, un officier fatigué qui note la plainte en arabe sur un carnet que Lucas ne comprend pas, tandis que lui, immobile à ses côtés, sent ses mains devenir moites. Neuf ans passés de l’autre côté de la procédure. Il se tient très droit. Il répond calmement. Il attend que quelque chose, dans le regard de l’officier, change.
Rien ne change. L’homme lui serre la main, s’excuse pour « l’image que ça donne du pays », promet une enquête. Lucas le remercie. Quand le policier s’éloigne, il ne sait plus s’il est soulagé ou vaguement vide.
Le directeur sportif l’appelle à 10h30.
— Coach. Je suis sincèrement désolé. Le club prend tout en charge : une nouvelle voiture, une sécurité renforcée devant chez vous, un agent à l’entrée de l’immeuble. Ce qui s’est passé est inacceptable.
— Je ne comprends pas, dit Lucas.
— Coach ?
— Il y a deux semaines, j’ai parlé à ces gens devant la grille. Ils m’ont poussé. Je ne les ai pas touchés. Je leur ai dit ce que je pensais, ils ont semblé comprendre. Le meneur a même fait un signe de tête après Wadi Degla. J’ai cru qu’on avait compris quelque chose, ensemble.
Un silence, au bout du fil.
— Je ne suis pas sûr que ce soit eux, répond finalement le directeur sportif.
— Pardon ?
— Les groupes organisés ont déjà démenti. Ils disent qu’ils n’y sont pour rien. Ils parlent de « jeunes qui n’appartiennent à aucun groupe », de gamins de vingt ans qui se sont emballés sur les réseaux. Je ne sais pas ce que ça vaut. Mais pour le public, ça ne change rien.
Lucas raccroche et reste longtemps debout au milieu du salon.
Ce n’est pas la voiture. Une voiture, ça se remplace. Ce n’est même pas la peur, pas vraiment, il a connu pire. C’est autre chose, quelque chose de plus profond, de plus ancien : l’idée qu’il peut tout faire correctement, rester debout sans lever le poing, tendre une main plutôt qu’en brandir une, et que ça ne suffit pas. Que quelque part, dans une rue sombre, il y aura toujours quelqu’un pour décider que ce qu’il fait ne vaut rien.
La nouvelle fuite vers 13h. Une photo de la voiture, prise de loin avec un téléphone, circule sur les réseaux, reprise par deux sites de sport, puis par un troisième. À 13h22, le téléphone de Lucas vibre.
KESSLER
Il hésite, puis décroche.
— LUCAS ! T’ES LÀ ? T’ES VIVANT ? T’AS RIEN ?
— Je vais bien.
— J’AI VU LA PHOTO ! LA VOITURE ! ILS ONT… ILS ONT TOUT… C’EST QUI ? DIS-MOI QUI ! JE VEUX LES NOMS ! LES NOMS, LUCAS !
— Kessler, calme-toi.
— ME CALMER ? TU ME DIS DE ME CALMER ? J’AI FAIT TOUTE TA CARRIÈRE ! J’AI TROUVÉ LES CLUBS, J’AI TROUVÉ LES BILLETS D’AVIONS, J’AI INVESTIS BEAUCOUP D’ARGENT, J’AI ÉCRIT LES MAILS À TRENTE CLUBS ! ET CES… CES…
Sa voix se brise en quelque chose entre le rire et la rage.
— Je vais venir. Tu m’entends ? Je prends le premier avion. Je vais venir au Caire, et je vais les retrouver, et je vais les tuer. Un par un.
Le silence qui suit est total.
Lucas ne respire plus.
Il n’a pas bougé. Il tient le téléphone contre son oreille, la main parfaitement immobile, mais à l’intérieur de lui quelque chose s’est figé d’un coup, très net, comme une porte qui claque.
— Kessler, dit-il d’une voix très basse.
— Je… oui ?
— Ne dis jamais ça. Pas devant moi.
Il y a une seconde, une seule, où Kessler ne comprend pas. Puis il comprend. Lucas l’entend dans sa respiration, dans le silence soudain affreux qui s’installe sur la ligne.
— Lucas, je… Excuse-moi. Je… c’était une façon de parler, je… oh mon Dieu, Lucas, pardon. Pardon. Je ne voulais pas… je n’ai pas réfléchi.
— Je sais.
— J’ai dit une connerie.
— Oui.
— Pardon.
Lucas ferme les yeux. Il se force à respirer, une fois, lentement, puis une autre.
— Tu n’as pas besoin de venir. Le club s’occupe de tout. Nouvelle voiture, sécurité, police.
— Mais je veux te voir, je veux être là, tu ne peux pas rester seul avec ça…
— Je ne suis pas seul.
Il entend, dans la chambre, le bruit léger de Jenny qui revient de son travail plus tôt que prévu, la clé dans la serrure, ses pas dans l’entrée.
— D’accord, dit Kessler, la voix étranglée. D’accord. Mais je viens quand même. Pas pour tuer personne, hein. Je viens pour te voir. Dans dix jours, quand tu auras un peu de temps.
Lucas sourit malgré lui, un sourire faible, fatigué, le premier de la journée.
— Dans dix jours, alors.
— Je te jure, Lucas. Cette fois, je viens avec un vrai billet d’avion.
Il passe le reste de l’après-midi à s’obliger à penser à autre chose. Dans la soirée, à l’entraînement, il fait semblant de n’avoir rien vu, rien entendu, rien ressenti. Personne n’est dupe. Les joueurs s’échauffent sans bruit. Fawzi lui jette des coups d’œil à la dérobée, comme un gamin qui voudrait dire quelque chose et ne sait pas quoi.
C’est le capitaine qui s’approche à la fin de la séance, les chaussettes baissées, une serviette autour du cou.
— Coach. Venez.
Il l’emmène dans un coin du terrain, loin des autres.
— Je suis allé les voir ce matin. Ceux qui comptent. Ils m’ont tous dit la même chose : ce n’est pas eux. Que ces choses-là, ils ne les font pas. Qu’ils n’ont jamais touché à la voiture de personne.
— Et vous les croyez ?
Le capitaine reste silencieux un moment.
— Je crois qu’ils disent la vérité. Et je crois que ça ne change rien. Quand on devient la cible d’un club comme celui-ci, coach, on devient la cible de tout le monde. Même de ceux qui ne sont pas là.
— Alors qu’est-ce que je fais ?
— Vous gagnez. Vous gagnez jusqu’à ce que personne n’ose plus dire un mot.
Lucas regarde le terrain vide, les buts, les lignes blanches qui s’estompent dans la lumière du soir.
— Et si on perd ?
— Alors on perd ensemble.
Il y a quelque chose, dans la façon dont il le dit, qui ressemble à une promesse.
Vendredi 21 avril — Al Salam
Al-Ahly 1-1 Pyramids (Match retour, demi-finale de la Ligue des Champions — Al Salam Stadium, 30 000 spectateurs) Mohamed Zaalouk (43) — Ahmed Ahmed (20)
Le lendemain de l’appel de Kessler, le soir d’un match qu’il redoute depuis des semaines, Lucas monte les marches du tunnel avec un sentiment qu’il n’avait pas ressenti depuis longtemps : la peur de décevoir.
Dehors, quelques fumigènes rouges. Quelques banderoles. Dans les gradins, un silence étrange, un silence de gens qui n’ont pas décidé s’ils sont encore en colère ou déjà en deuil.
Pyramids ouvre le score à la 20e, par Ahmed Ahmed, sur une erreur de relance qui fait gémir tout le stade. Al-Ahly ne s’effondre pas. Reda Slim, impérial, tient le milieu à bout de bras, note la plus haute du match. Zaalouk égalise juste avant la pause, à la 43e, d’une tête propre, bien placée. Le stade se lève d’un bloc.
1-1. Score cumulé : 2-2.
Les prolongations ne donnent rien. Personne n’a plus de jambes, personne n’a plus d’idées. Le score ne bouge plus.
Tirs au but.
Lucas ne se lève pas. Il reste assis sur son banc, les mains jointes entre les genoux, la tête légèrement baissée. Il ne regarde pas les tireurs. Il regarde ses chaussures, le gazon, les lignes de craie. Il écoute seulement le bruit : le silence, l’impact du ballon, la rumeur de la foule qui monte ou qui retombe.
Quand le dernier tir est joué, Lucas ne sait pas, pendant une demi-seconde, ce qu’il doit ressentir. Il lève les yeux. Quelque part, dans le tumulte, il entend son nom. Puis plusieurs voix. Puis tout le stade. Al Ahly est en finale !!!
Dans ce vacarme, un visage dans les gradins l’arrête : un homme à l’écharpe rouge nouée au poignet, debout, parmi les siens. Pas de sourire. Pas de geste. Mais il ne détourne pas les yeux.
Fin avril — La course continue
Lundi 24/4 — Al-Ahly 1-0 Al-Masry Mohamed Zaalouk (28)
Une victoire tendue, arrachée. Un seul but, une seule fois. Zaalouk, encore, qui est en train de devenir plus qu’un joueur d’appoint.
Mercredi 26/4 — El Mokawloon 1-1 Al-Ahly Mohamed Dhaoui (65)
Un point qui ressemble à un demi-échec. Dhaoui égalise tard, trop tard pour croire à la victoire.
Samedi 29/4 — ZED 1-1 Al-Ahly Mohamed Zaalouk (39)
Encore un nul. Le titre n’est plus qu’un souvenir, mais la deuxième place, elle, se joue maintenant. Pyramids est là, derrière, et ne lâche rien.
Mercredi 3/5 — Al-Ahly 2-1 ENPPI Ramadan Sobhi (sp. 21), Mahmoud Saber (85)
Samedi 6/5 — Al-Ahly 2-1 Ittihad Mohamed Dhaoui (6), Emam Ashour (52)
Deux victoires sans éclat, mais sans fausse note. Le stade est calme. Les ultras sont là, drapeaux en main, voix en sourdine. On ne chante pas, mais on ne siffle pas non plus.
Au coup de sifflet final du dernier match de championnat, personne ne court vers Lucas, personne ne le porte en triomphe. Les joueurs s’étreignent, un peu gênés, un peu fatigués. Quelque part au loin, à l’autre bout du pays, un autre club fête un autre titre.
Le classement final
Pos Équipe J V N D Diff Pts
1 Zamalek (champion) 34 30 2 2 +78 92
2 Al-Ahly 34 26 2 6 +71 80
3 Pyramids 34 26 0 8 +51 78
4 Future 34 18 6 10 +12 60
5 Ittihad 34 17 7 10 +15 58
6 Al-Masry 34 18 4 12 +14 58
7 Haras El Hodoud 34 15 6 13 +7 51
8 El Mokawloon 34 12 13 9 +6 49
9 ZED 34 13 8 13 −2 47
10 Al-Jaish 34 12 8 14 −5 44
Vingt-six victoires. Quatre-vingts points. Une deuxième place, douze points derrière un Zamalek intouchable.
Dans l’Égypte de Lucas Hood, c’est un échec.
Dans la vie de Lucas Hood, c’est autre chose. Il y pense ce soir-là, assis dans le salon, une nouvelle clé de voiture posée sur la table devant lui : une clé neuve, que le club lui a remise sans un mot. Jenny est près de la fenêtre, un carnet de croquis sur les genoux, et dessine, sans lever les yeux, l’immeuble d’en face.
— Tu y penses ? demande-t-elle doucement.
— À quoi ?
— À la voiture. Aux gens. À ce qu’ils t’ont fait.
Il met longtemps à répondre.
— Je pense qu’il y a neuf ans, dit-il enfin, j’aurais voulu les retrouver. Les affronter, un par un. Comme Kessler l’a dit. Et je pense que si je l’avais fait, je serais encore là-bas.
Il regarde la clé.
— Alors je reste ici. Debout. Sans les haïr. C’est la seule victoire que je puisse leur offrir, et je ne suis pas sûr qu’ils la voient.
Jenny pose son carnet, traverse le salon, s’assoit à côté de lui. Elle ne dit rien. Elle pose seulement sa tête contre son épaule.
Dehors, la ville continue de vivre, immense, bruyante, indifférente. Au Caire, un club qui ne gagne pas assez est toujours un club qui a perdu. Mais pour la première fois depuis son arrivée, Lucas Hood n’a plus l’impression de devoir prouver quoi que ce soit à qui que ce soit.
Sauf peut-être à lui-même.
Wow c’est chaud là… C’est un motif de rupture ça… Ca dépasse de loin le cadre du football et du supporter
Chapitre 39 : Champion d’Afrique ?
Kessler descend de l’avion
Il est arrivé avec dix jours de retard sur sa promesse et un billet d’avion bien réel, imprimé, plié en quatre dans la poche intérieure d’une veste trop chaude pour le Caire.
— Regarde ! s’écrie-t-il dans le hall des arrivées, en agitant le papier comme un trophée. Un vrai billet ! Avec mon nom dessus ! Ils me l’ont même scanné !
Lucas le prend dans ses bras avant d’avoir eu le temps de réfléchir. Kessler, surpris, reste un instant raide, les bras en l’air, puis finit par lui tapoter le dos avec une maladresse touchante.
— Alors comme ça, tu es champion d’Afrique en puissance, dit-il en se détachant.
— Pas encore. Il y a une finale.
— Ça, c’est ce que tu dis. Moi, je vais te dire une chose : je n’ai jamais rien vendu d’aussi bon que toi, Lucas. Et j’ai vendu des choses horribles.
Il rit, trop fort, et Lucas rit avec lui, pour la première fois depuis longtemps sans arrière-pensée. Dans la voiture qui les ramène (un véhicule neuf, noir, discret, conduit par un chauffeur du club), Kessler colle son front à la vitre et dévore la ville des yeux, bouche entrouverte.
— C’est immense, murmure-t-il. C’est tellement immense.
Jenny les attend à l’appartement avec du thé et trois assiettes de koshary préparées par la voisine du cinquième, qui a décidé que « le coach » et « sa famille » ne devaient plus jamais manger seuls.
Dimanche 14 mai — Kinshasa
L’adversaire, c’est Vita Club, de Kinshasa
. Un club à l’histoire lourde, une ville de plusieurs millions d’âmes, un stade qui, un dimanche de finale, prend des allures de cratère.
Dimanche 14/5 — Vita Club 0-4 Al-Ahly (Match aller, finale de la Ligue des Champions — Stade des Martyrs, 80 000 spectateurs dont 4 000 visiteurs) Ibrahim Adel (9), Marwan Ateya (sp. 37), Mahmoud Saber (45+2), Mohamed Dhaoui (80)
Quatre-vingt mille personnes. Le bruit, dans le tunnel, est un mur physique : il vibre dans la poitrine, dans les jambes, jusque dans les dents. Kessler, derrière Lucas dans la tribune officielle, a pris un air de chanoine qui assiste à un office dont il ne comprend pas la liturgie.
Lucas, lui, ne ressent rien. C’est ce qui l’inquiète un peu. Il a passé neuf ans à apprendre à ne rien ressentir quand tout autour de lui bruit, et ce soir, cette vieille armure lui sert de bouclier.
À la 9e minute, Adel ouvre le score d’une frappe qui fait taire, d’un coup, quatre-vingt mille voix. À la 37e, Ateya transforme un penalty avec le calme d’un homme qui lit un journal. À la 45+2, Saber, sur un contre fulgurant, creuse l’écart. À la 80e, Dhaoui clôt le score.
0-4.
Au coup de sifflet final, les 4 000 supporters d’Al-Ahly chantent seuls dans un stade soudain figé. Lucas ne lève pas les bras. Il serre simplement la main de l’entraîneur adverse, un homme grand, fatigué, qui murmure quelque chose en lingala que Lucas ne comprend pas mais dont il devine le sens.
Dans le bus, au retour, le capitaine s’assoit à côté de lui.
— Ne dites pas que c’est fini, coach.
— Je ne le dis pas.
— Vous le pensez.
— Non. Je pense à Pyramids. À deux jours qu’on a failli perdre tout ça.
Le capitaine hoche la tête.
— Alors on joue le retour comme si on était menés 0-4.
— Exactement.
Dimanche 21/5 — Al-Ahly 7-0 Vita Club (Match retour, finale de la Ligue des Champions — Al Salam Stadium) Ibrahim Fawzi (6, 12), Mahmoud El Wensh (9), Emam Ashour (14), Mohamed Dhaoui (16), Ramadan Sobhi (30), Mohamed Abdelmonem (85)
Si le match aller a été une démonstration, le retour est une exécution.
Fawzi ouvre la marque à la 6e minute, d’une reprise du pied droit à l’entrée de la surface. Six minutes plus tard, il récidive. Entre-temps, El Wensh a marqué, Ashour, Dhaoui, Sobhi. En seize minutes, le stade a assisté à cinq buts. Vita Club, spectral, regarde le ballon passer.
À la 30e, le septième but tombe. Les supporters, 30 000 dans la fournaise rouge d’Al Salam, ne chantent presque plus : ils rient. Ils rient d’un rire un peu fou, un rire de gens qui n’osent pas croire à ce qu’ils voient.
Lucas, debout sur sa ligne de touche, les mains dans le dos, regarde défiler les maillots rouges et a l’impression de rêver, ou plutôt de regarder le rêve de quelqu’un d’autre.
À la 85e, Abdelmonem, défenseur, passé par hasard dans la surface, trompe le gardien d’une tête plongeante : 7-0.
Score cumulé : 11-0.
Dhaoui est élu homme du match. Fawzi, auteur d’un doublé, cache son visage dans son maillot. Hany, le jeune défenseur, termine avec une note qu’on ne voit presque jamais dans ce jeu.
Au coup de sifflet final, quelque chose se brise dans la gorge de Lucas.
Pas un sanglot. Un son plus bas, plus ancien. Le son de neuf ans.
Le palmarès
Dans la salle de presse d’Al Salam, quelqu’un a collé sur un mur un tableau : la liste des vainqueurs de la compétition, année après année.
2027/28 Al-Ahly
2026/27 ES Tunis
2025/26 Zamalek
2024/25 ES Tunis
2023/24 Al-Ahly
Deux finales perdues d’affilée. Deux fois la même défaite, le même silence, le même poids sur les épaules d’un club qui n’accepte pas d’être battu.
Quelque part, dans le tableau, il y a la trace d’une époque qui s’achève.
Lucas la regarde sans un mot, jusqu’à ce que le directeur sportif lui tapote l’épaule.
— Coach. C’est fini. On a gagné.
— Je sais.
— Alors pourquoi vous avez l’air d’un homme qui vient de perdre ?
Lucas sourit, lentement.
— Parce que je ne sais pas comment on fait quand on a gagné.
Le vestiaire est un chaos joyeux. Des bouteilles d’eau qui volent, des chants dans des dialectes qu’il ne connaît pas, quelqu’un qui pleure en riant, quelqu’un d’autre qui pleure tout court. Fawzi, assis dans un coin, le ballon du match serré contre lui, regarde Lucas avec des yeux brillants.
— Coach.
— Ibrahim.
— Je ne sais pas quoi dire.
— Alors ne dis rien. Tu as dix-neuf ans, tu es champion d’Afrique. Tu n’as pas besoin de dire quoi que ce soit.
Fawzi sourit. Puis, soudain, se jette dans ses bras. Lucas reste un instant figé, les mains en l’air, comme Kessler à l’aéroport. Puis il le serre contre lui.
— Merci de m’avoir pris à Makurdi, murmure le gamin dans son épaule.
— C’est toi qui es venu, répond Lucas.
Le capitaine, lui, soulève le trophée devant les caméras. Une coupe énorme, scintillante, que tout le continent semble avoir attendue. Les flashes crépitent. Le stade, qui ne s’est pas vidé, entonne un chant qui monte, qui monte, jusqu’au toit.
Kessler, au bord du terrain, est en larmes. Il pleure sans honte, sans retenue, essuyant ses joues du revers de sa manche, ses lunettes de travers.
— Lucas ! hurle-t-il à travers la foule. LUCAS ! C’EST TOI ! C’EST TOI QUI AS FAIT ÇA !
Lucas lève la main. Il sourit. Un vrai sourire, sans retenue.
Et dans la foule qui scande son nom, il aperçoit un visage qu’il connaît : un homme, l’écharpe rouge nouée au poignet, qui hoche la tête, très lentement.
Pas un pardon. Quelque chose de plus rare. Du respect.
Son téléphone n’arrête plus de vibrer dans sa poche. Il le sort dans le couloir, entre deux interviews, et fait défiler.
Hamisi (Mafunzo) Coach. Zanzibar entière regarde le match sur les écrans de la place. Les gens crient votre nom dans les rues. Nous vous attendons quand vous voudrez. La porte est toujours ouverte.
Ali Juma Coach. Je vous l’avais dit.
Terkimbi Makurdi chante. Je te jure. Même les poules chantent.
Et un dernier, d’un numéro qu’il ne reconnaît pas, qui tient en une phrase :
Merci d’avoir cru en nous.
Il ne sait pas qui l’a écrit. Il le relit trois fois.
Lundi 22 mai — La parade
Le lendemain, Le Caire est rouge.
Rouge d’écharpes, de drapeaux, de maillots, de fumigènes qui montent en colonnes épaisses vers un ciel bleu dur. Le bus à impériale, ouvert sur le haut, avance au pas dans les rues de la ville, entouré de milliers de personnes qui chantent, dansent, grimpent sur les voitures, sur les balcons, sur les toits.
Lucas est assis au fond de l’étage supérieur, à côté du capitaine, la coupe posée sur les genoux de Fawzi comme un enfant endormi. Autour d’eux, les joueurs agitent les bras, chantent, rient. Quelqu’un a branché des enceintes. Quelqu’un d’autre a mis un drapeau nigérian sur les épaules de Fawzi, que celui-ci a gardé sans protester.
Kessler a obtenu, après d’âpres négociations avec le service de sécurité, une place à l’arrière du bus, avec les membres du staff. Il agite un drapeau du club qu’on lui a prêté, trop grand pour lui, et lance des « Allez Al-Ahly ! » à une foule qui ne l’entend pas.
— Dix ans que je rêve de ça ! crie-t-il à Lucas par-dessus la musique. Dix ans ! Pas pour moi, pour toi ! Parce que tu méritais !
— Tu l’as dit trente fois depuis hier.
— JE LE DIRAI TRENTE FOIS DE PLUS !
Le long de l’avenue, des gens pleurent. Des vieux, des gamins, des femmes qui brandissent des photos. Une famille entière, sur le balcon d’un immeuble, déploie une banderole peinte à la main : MERCI HOOD.
Lucas fixe la banderole sans rien dire.
Un mois plus tôt, quelqu’un avait écrit sur la carrosserie de sa voiture : 2ÈME = HONTE.
Il se demande comment une ville peut contenir à ce point deux versions d’elle-même.
Plus loin, au détour d’une place, un groupe d’hommes, l’écharpe rouge nouée au poignet, ouvre un passage dans la foule pour laisser avancer le bus. Parmi eux, le meneur. Au passage du bus, il lève le poing, puis, lentement, il l’ouvre, paume vers le ciel, comme on rend les armes.
Lucas lui répond par un hochement de tête. C’est tout.
C’est suffisant.
La nuit est tombée quand ils rentrent à l’appartement, épuisés, la voix cassée, les vêtements imprégnés de fumée et de sueur. Jenny les attend dans le salon, les yeux brillants, un gâteau posé sur la table, un petit gâteau modeste avec une unique bougie.
— Pour le champion, dit-elle.
— Je n’ai rien fait.
— Tu as tout fait.
Elle l’embrasse. Kessler, assis dans le canapé, détourne poliment les yeux, puis finit par rire.
— Je vais me coucher. Dans la chambre d’amis. Avant que vous ne fassiez des choses qui m’obligeraient à changer de continent.
Ils dînent tous les trois, sur la petite table du salon, les fenêtres ouvertes sur la nuit chaude du Caire. De loin, par vagues, montent encore des chants. La ville ne dort pas.
Lucas, pour la première fois depuis très longtemps, se sent en paix.
Il ne sait pas que c’est le dernier moment qui lui sera accordé.
3h12
Le premier bruit est sec, presque banal, un claquement qu’il prend pour une porte.
Le deuxième est différent. Plus fort. Un impact, suivi d’un éclat de verre qui retombe en pluie sur le parquet.
Lucas est debout avant d’avoir compris. Son corps, lui, sait. Neuf ans de cellules ont fabriqué ce réflexe : se jeter, se baisser, se placer entre ce qui menace et ce qu’il doit protéger.
— Jenny ! Au sol !
Troisième détonation. Quatrième. Une série rapide, désordonnée, qui perfore la nuit. Quelque chose frappe le mur du salon à quelques centimètres de la bibliothèque, soulève un nuage de plâtre. Une vitre explose. Puis plus rien, sinon le crissement de pneus qui s’éloignent en bas, dans la rue, à toute vitesse.
Silence.
Lucas est étendu sur le sol, le corps de Jenny sous le sien, les bras serrés autour de sa tête. Elle tremble, elle ne dit rien, elle respire très vite.
— Tu es blessée ?
— Non. Non, je ne… non.
— Regarde-moi. Tu es blessée ?
— Non, Lucas. Non.
Il se redresse à genoux, balaie la pièce du regard. Le salon est éventré : vitre brisée, un trou dans le mur, un éclat de plâtre sur la table, le gâteau en miettes sur le sol.
— KESSLER ! hurle-t-il.
Une seconde. Deux. Puis, depuis la chambre d’amis où il dormait à poings fermés quelques secondes plus tôt, une voix étranglée :
— Je suis là ! Je suis là ! Je suis… je suis par terre ! Je ne suis pas touché ! Je crois ! Je suis vivant !
Il rampe jusqu’au salon, en caleçon et t-shirt froissé, les lunettes disparues, le visage blême de poussière. Il aperçoit le trou dans le mur et s’immobilise.
— Ils ont tiré, dit-il d’une voix blanche. Ils ont tiré.
Personne ne répond.
Dehors, un cri, des pas qui courent, la voix du gardien de la sécurité qui monte de la rue. Puis des sirènes, au loin, qui se rapprochent.
L’aube
La police arrive en quatre voitures. Les journalistes, vingt minutes plus tard. À cinq heures, l’immeuble est bouclé, la rue barrée, un officier en civil, jeune, tendu, interroge Lucas dans le salon éventré, à côté d’une technicienne qui photographie les impacts. Il y en a cinq. Deux dans le mur, un dans l’embrasure de la fenêtre, un dans le plafond, un dernier qui n’a pas été retrouvé.
— Quelqu’un en veut à votre vie, monsieur Hood ?
Lucas regarde l’homme longtemps.
— On me l’a déjà demandé, dit-il. Il y a neuf ans.
L’officier ne comprend pas. Lucas n’explique pas.
Le directeur sportif arrive à six heures. Pâle. Silencieux. Il ne présente aucune excuse, cette fois. Il se contente de poser une main sur l’épaule de Lucas, un instant, puis de la retirer.
Jenny, enroulée dans une couverture, est assise sur le canapé du salon, une tasse de thé entre les mains qu’elle ne boit pas. Elle ne pleure pas. Elle fixe un point devant elle, le regard immobile, et Lucas sait qu’elle n’est pas vraiment là.
Il va à la fenêtre. Le soleil se lève sur Le Caire, rose et doré, indifférent. Au loin, quelques fumigènes rouges de la veille s’effilochent encore dans le ciel du matin.
Il pense à la banderole. MERCI HOOD.
Il pense à la voiture. 2ÈME = HONTE.
Il pense à ce que la ville contient : tous ces gens qui l’ont porté, tous ceux qui l’ont visé, et le fait que, depuis la rue, impossible de savoir lesquels étaient lesquels.
Kessler est assis sur une chaise, au milieu des débris, une couverture sur les épaules, ses lunettes retrouvées miraculeusement intactes sous le canapé. Il n’a pas dit un mot depuis une heure. Pour la première fois de sa vie, peut-être, il n’a plus rien à vendre.
Avant que Lucas ait le temps de lui parler, un agent de sécurité apparaît à la porte.
— Coach. Il y a quelqu’un en bas qui demande à vous voir. Il dit qu’il n’est pas armé. Il dit que vous savez qui il est.
Lucas descend seul, dans l’escalier encore plein de gravats, le long de la cage où traînent des policiers. Dans le hall, derrière un cordon, entouré de deux hommes de l’équipe de sécurité qui ne le quittent pas des yeux, il y a le meneur des ultras. Pas d’écharpe au poignet, ce matin. Les mains nues, ouvertes, le visage gris, les yeux creusés de quelqu’un qui n’a pas dormi.
— Hood.
— Vous n’auriez pas dû venir, dit Lucas. Avec la police dans l’immeuble.
— Justement. Je préfère qu’ils me voient.
Il reste un instant sans parler, la mâchoire serrée.
— Cette nuit, ce n’est pas nous. Et la voiture non plus. Je te le dis les yeux dans les yeux, comme je te l’ai dit en face de la grille. Ceux qui ont fait ça ne sont pas du groupe. Ils ne sont pas passés par nous, ils n’ont demandé la permission à personne. Je ne sais pas qui ils sont.
— Vous pouvez le prouver ?
— Non. Personne ne peut prouver ça. C’est la vérité, c’est tout ce que j’ai.
Lucas le regarde longtemps. Il a appris, en prison, à reconnaître les hommes qui mentent : une façon de détourner les yeux, de trop parler, de trop vite se justifier. Celui-là ne dit presque rien et ne baisse pas le regard.
— On crie, continue le meneur. On siffle, on exige, on peut être injustes, ça, je l’admets. Mais on ne tire pas sur la maison d’un homme où il y a une femme. On n’a jamais fait ça. Ce n’est pas notre honneur.
— Alors qui ?
— Je ne sais pas. Quelqu’un qui veut que ça se passe ainsi. Quelqu’un à qui ça profite, que Al-Ahly perde son entraîneur le jour de sa plus belle nuit. Ou un fou, simplement. Il y en a toujours.
Il tend la main. Lucas la regarde. Puis il la serre.
— Je vais chercher de mon côté, dit l’homme. Si je trouve, ils ne seront pas à nous de les punir. Ils seront à la police. Mais je saurai.
Il s’en va sans un mot de plus, entre les deux agents, dans le matin qui se lève. Lucas ne sait toujours pas qui a tiré. Il sait seulement qu’il vient de croire un homme, et que cette croyance, fragile et sans preuve, est peut-être tout ce qu’il lui reste de cette ville.
Il remonte.
Lucas s’approche de Kessler. Il s’arrête devant lui.
Il le regarde longtemps.
Dans le salon, plus personne ne parle. Même les techniciens se sont tus.
— Kessler.
— Oui, Lucas.
— Je suis champion d’Afrique.
— Oui.
— Je viens de gagner la compétition la plus importante du continent. Je suis le seul entraîneur de l’histoire de ce club à avoir fait ça en une saison. Et cette nuit, quelqu’un a essayé de me tuer chez moi, avec ma compagne dans la pièce.
Kessler baisse les yeux.
— Je sais.
— Alors écoute-moi bien.
Lucas se penche, pose une main sur le bras de son agent, la voix basse, calme, sans une once de colère. Il n’en a plus besoin.
— Trouve-moi un autre club. Maintenant.
Mais clairement ! Il est déjà bien gentil d’être resté après le premier évènement… Par contre, faut pas qu’il se loupe là le Kessler !
c’est bien mieux de partir
rester serait fou
Il aurait dû ajouter « dans un endroit calme » ![]()
Chapitre 40 : Le comptoir de la cuisine
Trois jours
Pendant trois jours, le club les loge dans un hôtel de la périphérie, sous un faux nom, avec deux hommes de la sécurité postés dans le couloir. Lucas n’y dort presque pas. Jenny non plus. Ils ne parlent presque pas. Elle reste assise au bord du lit, un carnet de croquis ouvert sur les genoux, sans dessiner. Quand il lui demande si elle veut manger, elle répond non. Quand il lui demande si elle veut parler, elle répond « plus tard ».
Kessler, lui, occupe la chambre voisine et passe ses journées au téléphone, dans une langue qu’il invente à mi-chemin entre le français, l’anglais et le désespoir. Il appelle des clubs, des directeurs sportifs, des intermédiaires. Chaque soir, il frappe à la porte de Lucas pour lui dire qu’il a « des pistes ». Chaque soir, Lucas lui répond : « Merci. »
L’enquête n’avance pas. Les impacts ont été relevés, les balles récupérées, des caméras de rue consultées. Aucun suspect. Une voiture sans plaque, une direction vers l’est, puis plus rien. Le directeur sportif répète qu’on « fait tout ce qu’il faut ». Lucas le croit. Cela ne change rien.
Le quatrième jour, il prend sa décision. Il ne la prend pas, en réalité : elle était déjà là depuis la nuit des tirs, installée en lui comme un meuble qu’on ne déplace plus.
Le président d’Al-Ahly le reçoit dans un bureau immense, au dernier étage du siège du club. Des trophées derrière des vitrines, des photos encadrées, une vue sur le Nil. Il se lève à son entrée, lui serre la main avec les deux siennes.
— Coach. Vous êtes champion d’Afrique. Vous avez rendu au club ce qu’il attendait depuis deux ans. Je sais que ces derniers jours ont été… épouvantables. Je veux que vous sachiez que tout ce que vous voudrez, vous l’aurez. Sécurité, logement, protection, contrat prolongé, ce que vous demandez.
— Je démissionne, dit Lucas.
Le président ne bouge pas. Il garde les mains de Lucas dans les siennes quelques secondes de plus, comme si le mot n’avait pas encore atteint la bonne pièce de son cerveau.
— Vous… pardon ?
— Je démissionne. Avec effet immédiat, si vous le permettez. Je ne vous demande rien en retour. Pas d’indemnités, pas de clause. Je veux juste partir.
— Coach. Asseyez-vous.
— Je préfère rester debout.
Le président finit par lâcher ses mains. Il contourne son bureau, s’appuie contre le bois, croise les bras.
— C’est à cause des tirs.
— C’est à cause de tout.
— Vous avez gagné la compétition la plus difficile du continent. Vous avez ramené cette ville à ses meilleures heures. Et vous voulez partir ?
— J’ai fait ce pour quoi je suis venu. Mais je ne peux pas rester dans un endroit où… (il cherche le mot) où je ne peux pas protéger ceux qui comptent pour moi. J’ai déjà vécu ça. Je ne le referai pas.
Le président l’observe longuement. Quelque chose, dans son regard, se déplace : de la contrariété, de l’incompréhension, puis, lentement, quelque chose qui ressemble à du respect.
— Je ne vous retiendrai pas contre votre volonté, coach. Ce serait indigne. Mais je veux que vous sachiez une chose : la porte de ce club vous restera ouverte, quoi qu’il arrive. Cette ville n’est pas ce qu’elle a été cette nuit-là.
— Je sais, répond Lucas. C’est ce qui est le plus difficile.
Ils échangent une poignée de main. Longue, franche, sans un mot de plus.
Dans l’ascenseur, Lucas ferme les yeux et appuie son front contre la paroi métallique. Quand les portes s’ouvrent sur le rez-de-chaussée, il a déjà décidé de courir.
Il ne court pas souvent, ces derniers temps. Pas depuis les semaines de finale. Mais ce jour-là, il a besoin de mouvement, d’air, d’une fatigue qui n’a rien à voir avec ses pensées.
Un des agents de sécurité l’accompagne à distance, en voiture, à dix mètres, le moteur au ralenti. Lucas ne le regarde pas. Il court le long du Nil, à l’heure où la lumière devient dorée, où les bateaux glissent en silence, où les vendeurs ambulants installent leurs étals. Il court jusqu’à ce que ses poumons brûlent. Jusqu’à ce que sa tête soit vide.
Il pense à Jenny, qu’il a laissée ce matin sur le lit de l’hôtel, endormie à moitié, les yeux gonflés. Elle lui a dit, avant qu’il parte : « On doit passer à l’appartement. Récupérer mes affaires. Mes dessins. » Il a répondu : « On y va ce soir. » Elle a hoché la tête, sans le regarder.
Il y est retourné seul, finalement, plus tôt que prévu, escorté par l’agent. Il a monté les six étages à pied, par habitude, ou par peur de l’ascenseur. Ou parce qu’il avait besoin de ces cent trente marches pour se préparer à quelque chose qu’il ne savait pas encore nommer.
La porte est entrouverte. Elle ne l’était pas quand ils sont partis. Il s’arrête sur le seuil, le cœur qui s’emballe, la main déjà tendue vers le chambranle, prêt à se jeter, à se placer, à protéger.
Personne.
Le salon est silencieux. La fenêtre brisée a été recouverte d’un panneau de bois par les techniciens du club. Les éclats ont été balayés. Le trou dans le mur a été rebouché à la hâte, une tache de plâtre frais plus claire que le reste. Tout semble à peu près normal, comme une pièce après un déménagement.
Puis il voit que quelque chose manque.
La bibliothèque, sur le mur de gauche, a perdu ses livres d’architecture. Les cartons à dessin de Jenny, empilés contre le canapé depuis trois mois, ne sont plus là. Le manteau qu’elle laissait toujours sur la chaise de l’entrée a disparu. Et dans la salle de bains, quand il passe la tête, il ne reste que sa brosse à dents à lui.
Il retourne lentement dans la cuisine.
Sur le comptoir, posée contre la bouilloire, il y a une enveloppe blanche. Son prénom, écrit à la main, d’une écriture ronde et appliquée qu’il connaît par cœur.
Il l’ouvre.
Lucas,
Je suis désolée, mais ta vie est trop difficile pour moi. Se faire tirer dessus est la pire sensation du monde. Je ne peux pas vivre avec la peur à chaque fenêtre, à chaque voiture qui ralentit, à chaque fois que tu ne réponds pas assez vite à mon message.
Je t’aime, je crois que je t’aimerai encore longtemps. Mais je ne suis pas assez forte pour être celle qui t’attend toujours quelque part en se demandant si tu vas rentrer.
Je rentre chez moi. Je suis vraiment, vraiment désolée.
Prends soin de toi. Et ne laisse pas ce qui t’est arrivé te convaincre que tu ne mérites pas qu’on reste.
Jenny
Il lit la lettre une fois. Puis une deuxième.
Il la pose sur le comptoir. Il la reprend. La relit encore.
Il reste debout, au milieu de la cuisine, avec le bruit du réfrigérateur et d’un voisin qui passe l’aspirateur au-dessus. Rien ne se passe. Il attend que quelque chose se passe : une douleur, un cri, une rage. Rien ne vient. Il y a seulement un grand vide net, froid, sans bords.
Il comprend.
Il vient de se faire quitter.
Il pense à tout ce qu’il avait imaginé, ces derniers mois, à ce que sa vie pourrait devenir : Jenny dans un atelier d’architecte, lui sur un banc de touche, un appartement, une table pour quatre pour Terkimbi et Kessler. Il pense à la façon dont elle riait, ce soir-là, dans le jacuzzi, à la façon dont elle avait dit, il y a si longtemps, « je ne vais pas partir ». Il pense qu’elle ne ment pas. Qu’elle n’a jamais menti. Qu’elle a fait tout ce qu’elle pouvait, et que ce n’était pas assez, et que ce n’est la faute de personne.
C’est peut-être ce qui est le plus difficile.
Il s’assoit par terre, le dos contre le placard de la cuisine, et reste là longtemps.
C’est Kessler qui le retrouve, deux heures plus tard, alerté par l’agent de sécurité inquiet de ne pas voir Lucas redescendre. Il pousse la porte de l’appartement, appelle, ne reçoit pas de réponse, finit par apparaître dans l’embrasure de la cuisine.
Il s’arrête.
Il voit Lucas, assis par terre, la lettre entre les doigts. Il voit les placards vides de la bibliothèque, par la porte ouverte du salon. Il comprend avant qu’on lui explique.
— Oh, Lucas…
Il ne dit rien d’autre. Il s’approche, s’accroupit à côté de lui, un peu maladroitement, ses genoux craquent. Il reste là sans parler. C’est probablement le geste le plus délicat qu’il ait fait de sa vie.
— Elle a raison, dit Lucas après un long moment.
— Non.
— Elle a raison, Kessler. Je lui ai promis qu’avec moi, elle serait en sécurité. Je ne peux pas le promettre. Je n’ai jamais pu. Je le savais.
— Ce n’est pas toi qui as tiré.
— Non. Mais c’est à cause de moi que quelqu’un a tiré.
— Tu ne sais pas ça.
— Je sais que ça n’arrive pas aux gens qui vivent comme tout le monde.
Kessler ne répond pas. Il regarde le sol, ses mains, la lettre, puis finit par poser une main sur l’épaule de Lucas, très légèrement, comme on touche quelque chose de fragile.
— On rentre, dit-il. En France. Chez nous. Je m’occupe de tout.
— Il reste le club, la…
— Le club a ta démission, il a ta signature, il a tes affaires. Le reste, des gens le feront. Lucas. Tu as gagné la Ligue des champions. Tu n’as plus rien à prouver à personne ici.
Lucas lève enfin les yeux.
— Et moi ? Qu’est-ce que je dois prouver à moi-même ?
Kessler sourit, très doucement, ses yeux brillants derrière ses lunettes.
— Ça, mon vieux, ça se prouve à la maison.
Les adieux
Le départ se fait vite. Trop vite. Le club organise un cortège discret jusqu’à l’aéroport, deux voitures noires, un convoi de sécurité qui aurait fait sourire Lucas, quelques mois plus tôt, lui qui était arrivé dans un minibus avec un sac de sport.
Avant de partir, il passe une dernière fois au centre d’entraînement. Il n’a pas prévenu les joueurs. Il veut seulement voir le terrain vide. Mais ils sont tous là, alignés dans le couloir de l’entrée, en survêtement rouge, comme si quelqu’un leur avait soufflé de venir.
Le capitaine s’avance le premier.
— Coach.
— Je ne vais pas faire de discours.
— Je sais. C’est pour ça qu’on est venus. Pour ne pas en entendre.
Il lui tend la main. Lucas la serre. Le capitaine le tire contre lui, une accolade rapide, rude, virile, qui sent le gazon et la sueur de dix ans de football.
— Vous nous avez donné ce qu’on n’osait plus espérer, souffle-t-il à son oreille. Où que vous alliez, on sera là.
Un à un, ils défilent. Dhaoui, Sobhi, Saber, Adel, Ateya, Hany, tous ceux dont il connaît les noms, les faiblesses, les peurs. Chacun lui dit un mot. Presque aucun ne dit « au revoir ». Ils disent « merci », ou « à bientôt », ou rien du tout, un simple regard.
Fawzi est le dernier. Il se tient un peu à l’écart, les mains dans le dos, les yeux rouges, la mâchoire serrée comme un enfant qui s’interdit de pleurer.
— Coach.
— Ibrahim.
— Je ne sais pas ce que je vais devenir sans vous.
— Tu vas devenir un des meilleurs attaquants d’Afrique. Tu l’es déjà. Ce n’est plus moi que tu as besoin d’écouter, c’est toi.
— Mais…
— Tu te souviens de Makurdi ?
Fawzi hoche la tête.
— Tu étais gamin. Tu avais peur de tout. Tu avais peur de rater un penalty, peur de ne pas être assez bon, peur qu’on se rende compte que tu n’avais rien à faire là. Et maintenant ?
Fawzi essuie ses yeux d’un revers de manche.
— Maintenant, j’ai peur de vous perdre.
— Ça, c’est la bonne peur, dit Lucas avec un petit sourire triste. Celle qui te rend meilleur.
Il lui pose la main sur la nuque, front contre front, un instant. Puis il lâche.
En sortant, sur le parking, il croise un homme adossé à une voiture, loin des caméras. L’écharpe rouge au poignet. Le meneur des ultras ne dit rien. Il lève simplement la main, paume ouverte.
Lucas lui répond du même geste.
Aucun des deux ne sait ce que l’autre a pensé.
L’avion décolle à 23h40. Lucas a demandé le hublot, côté gauche. Il regarde Le Caire s’éloigner, une immense nappe de lumière orange, vibrante, vivante, qui semble contenir toutes les vies de toutes les villes du monde. Quelque part là-dessous, il y a un appartement vide. Un terrain de foot. Un trophée dans une vitrine. Une voiture repeinte en rouge dont plus personne ne se souvient.
Kessler, à côté de lui, dort la bouche ouverte, un coussin de voyage mal ajusté autour du cou, un sachet de cacahuètes serré dans la main.
Lucas sort son téléphone. Il ouvre la conversation avec Jenny. Dernier message, la veille de la fusillade : J’ai fini les plans pour la bibliothèque. Tu verras, tu vas adorer.
Il écrit, efface, écrit à nouveau.
Merci pour tout. Je comprends. Prends soin de toi.
Il regarde le message longtemps, le pouce au-dessus du bouton.
Puis il éteint l’écran sans l’envoyer.
Pas par orgueil. Parce qu’il a compris que certains messages ne servent qu’à celui qui les écrit.
L’aéroport de Roissy est gris, froid, étrangement silencieux. Un matin de fin mai pluvieux. Personne ne l’attend. Personne ne sait qu’il est là, sinon quelques journalistes sportifs qui ont fini par apprendre, par un communiqué laconique du club, que le champion d’Afrique en titre a quitté le banc d’Al-Ahly « pour raisons personnelles ».
Kessler l’emmène à son cabinet, l’appartement encombré de cartons où tout a commencé, deux ans plus tôt. Il y a toujours le même canapé affaissé, la même odeur de café froid et de vieux papiers, la même machine à café qui gargouille. Une chambre au fond, qu’il lui offre sans demander son avis.
— Reste aussi longtemps que tu veux.
— Je ne veux pas déranger.
— Lucas. Tu viens de faire de moi l’agent du champion d’Afrique. Je peux bien te prêter un canapé.
Lucas ne relève pas que c’est lui qui a tout fait. Kessler a besoin de croire qu’il y a sa part.
Les jours suivants se ressemblent. Lucas se réveille tôt, par habitude. Il sort courir dans un quartier qui ne lui dit rien, il revient, il mange ce que Kessler lui prépare, il lit les journaux sans les lire. Il évite son téléphone. Il évite les réseaux. Il évite surtout de repenser à la cuisine, au comptoir, à l’enveloppe blanche.
Le deuxième jour, quelqu’un l’arrête dans la rue, un homme d’une cinquantaine d’années, un casque de moto sous le bras.
— Excusez-moi. Vous êtes bien l’entraîneur ? Celui d’Afrique ?
— Peut-être.
— Bravo. J’ai tout regardé. La finale, le 7-0. C’était incroyable.
— Merci.
L’homme hésite, comme s’il voulait ajouter quelque chose, puis hausse les épaules, sourit, s’éloigne. Lucas reste planté au milieu du trottoir. C’est la première fois depuis longtemps que quelqu’un lui parle de foot sans l’insulter, ni le remercier à genoux.
Il trouve ça étrangement reposant.
Les offres, elles, ne tardent pas à arriver. Kessler les trie chaque matin au petit-déjeuner, les lit à voix haute avec un enthousiasme qu’il peine à contenir.
— Un club en Estonie. Pas le plus gros, mais solide. Un milieu de tableau avec un projet. Un club turc. Deux clubs saoudiens de deuxième division, avec des chiffres que je n’ose pas te répéter à voix haute. Un club portugais. Un club allemand qui s’intéresse à toi mais qui n’ose pas encore appeler.
— Rien de concret ?
— Pas encore. C’est de l’intérêt, pas encore de l’offre. Mais ça va venir, Lucas. Ça va venir. Tu es le type du moment. Le type qui a gagné 11-0 en finale.
Lucas hoche la tête. Il mange ses céréales en silence, le regard dans le vide. Il se demande s’il a envie de quoi que ce soit.
La nuit, dans la chambre au fond du couloir, il reste éveillé, le plafond blanc au-dessus de lui, les bruits d’une ville qui n’est pas la sienne. Parfois, il tend la main vers la table de nuit et attrape son téléphone, juste pour vérifier. Il n’y a rien de Jenny. Il n’y aura rien de Jenny. Il le sait.
Il repose le téléphone.
Un matin, au bout d’une dizaine de jours, il trouve Kessler assis dans la cuisine, immobile, les deux coudes sur la table, le téléphone posé devant lui à plat, l’écran noir. Pas de café. Pas de journal.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Rien. J’attends.
— Quoi ?
— Un appel. Un gros. Je ne te dis pas lequel, je ne veux pas porter la poisse. Mais j’ai quelqu’un au bout du fil qui doit me rappeler ce matin.
Lucas s’assoit en face de lui. Il pose ses mains à plat sur la table. Pendant un moment, ils restent là tous les deux, sans parler, comme deux hommes qui attendent le verdict d’un tribunal.
La pluie bat contre les vitres de la cuisine.
Dans le couloir, une horloge qu’ils n’avaient jamais remarquée fait entendre son tic-tac.
Puis le téléphone de Kessler vibre.
Un numéro inconnu. Un indicatif étranger.
Kessler le regarde. Lucas le regarde. Aucun des deux ne bouge.
Kessler décroche.
han ! le Cliffanger !!
triste le départ de Jenny mais ça se comprend
Chapitre 41 : Les hiboux de la Caspienne
Le numéro inconnu, dans la cuisine de Kessler, ce matin pluvieux de juin, était un indicatif inconnu.
Kessler a écouté plus qu’il n’a parlé. Il a dit « oui », « je comprends », « bien sûr », « évidemment », avec la voix d’un homme qui garde les mains à plat sur la table pour ne pas les laisser trembler. À la fin de l’appel, il a reposé le téléphone avec une lenteur de cérémonie.
— Sabah, a-t-il dit.
— Qui ?
— Sabah. Un club de Bakou. Azerbaïdjan.
— Je connais.
— Tu connais ?
— J’ai vu leur nom passer dans les tirages de Coupe d’Europe, répond Lucas. Les hiboux, c’est ça ? Ils étaient dans les tours de qualification.
Kessler le regarde avec un mélange d’admiration et de soulagement. Il avait sans doute préparé une longue présentation, avec fiches et chiffres. Il la range, mentalement, dans un tiroir.
— Leur directeur sportif veut te rencontrer. Pas par visio. En vrai. Il dit qu’il y a des choses qu’on ne peut expliquer qu’autour d’une table.
— Quand ?
— Il propose après-demain. Je lui ai dit que tu hésitais.
— Tu ne lui as pas dit ça.
— Non. Je lui ai dit que tu réfléchissais. C’est plus élégant.
Lucas regarde par la fenêtre la pluie qui coule sur les toits de Paris. Quelque part dans sa poitrine, la vieille armure se remet en place, plaque après plaque. Un nouveau pays. Un nouveau club. Aucune Jenny pour lui demander si ça va.
— On part ce soir, dit-il.
L’avion pour Bakou décolle de Roissy dans la nuit. Cinq heures de vol, en première ligne d’un fuseau horaire qui avance de deux heures. Kessler dort presque aussitôt, la tête penchée en arrière, un masque de sommeil remonté sur le front.
Lucas, lui, regarde le noir par le hublot. Il ne pense pas à Jenny. Ou plutôt : il s’efforce de ne pas y penser, ce qui revient au même. Il pense aux chiffres, aux noms, à ce qu’il sait du football azéri, c’est-à-dire presque rien. Un championnat qui progresse. Des clubs qui sortent des tours préliminaires européens à la force du poignet. Un pays au bord de la Caspienne, à la frontière de l’Europe et de l’Asie, dont il n’a vu que quelques images de stades bleus et noirs dans le journal.
Vers quatre heures du matin, heure locale, l’avion amorce sa descente. Par le hublot, une immense ville de lumières apparaît sur une côte qui s’étire à l’infini, face à une mer sombre. Des tours en forme de flammes éclairent la nuit, rouges, bleues, vertes.
Kessler se réveille, ajuste ses lunettes, se penche par-dessus lui.
— Waouh.
— Oui.
— On dirait un décor de film.
Lucas hoche la tête. Il pense que les décors de film, en général, cachent des gens qui y vivent, qui y souffrent, qui y gagnent leur vie. C’est la seule leçon qu’il ait vraiment retenue des dix dernières années.
Un chauffeur les attend à la sortie de l’aéroport, tenant une pancarte à leurs noms. Il parle un anglais hésitant, sourit beaucoup, conduit vite. La route longe la mer, puis s’enfonce dans la ville : un mélange saisissant d’architecture soviétique, d’immeubles de verre étincelants, de ruelles médiévales. Du pétrole, des fleurs, du vent. Un vent chaud, salé, qui fait claquer les drapeaux sur les façades.
L’hôtel est situé près de la vieille ville, à deux pas de la mer. Lucas dort quatre heures, d’un sommeil sans rêves. À midi, il est debout, douché, rasé, assis au bord du lit à regarder la lumière sur la Caspienne.
Kessler frappe à sa porte à dix-huit heures.
— Il nous attend à vingt heures. Il a choisi l’endroit lui-même.
— Quel endroit ?
— Un restaurant traditionnel dans la vieille ville. Il dit que c’est le meilleur de la ville pour ce genre de conversation.
Icheri Sheher
La vieille ville de Bakou est un labyrinthe de pierre dorée, de ruelles étroites, de murailles millénaires, de tours cachées derrière des mosquées. Le chauffeur les dépose à l’entrée d’une porte voûtée, et ils continuent à pied sur des pavés polis par des siècles de pas.
Lucas marche lentement. Il regarde les façades, les balcons en bois, les lanternes accrochées aux murs, les chats qui dorment sur les marches. Pour la première fois depuis plusieurs semaines, quelque chose, en lui, se desserre. Un peu.
Le restaurant est caché au fond d’une cour intérieure, sous une vigne vierge dont les feuilles filtrent la lumière du soir. Des tables en bois sombre, des nappes brodées, des tapis aux murs, des lampes en laiton, un petit puits central. Une odeur de safran, d’agneau grillé, de menthe.
Un homme se lève d’une table au fond. La cinquantaine, costume gris sans cravate, une barbe courte et soignée, des yeux calmes et attentifs. Il ne tend pas la main tout de suite. Il observe d’abord Lucas, longuement, comme on regarde un joueur qu’on s’apprête à signer.
— Monsieur Hood. Je suis le directeur sportif du Sabah. Merci d’être venu de si loin.
— Merci de m’avoir invité.
Il serre alors la main de Lucas, fermement, sans la moindre démonstration. Puis celle de Kessler, plus brièvement.
— Asseyez-vous. Ici, on commence toujours par manger. Les affaires, ensuite.
Les plats arrivent sans que personne les ait commandés. Un grand plateau de dolma enrobé de feuilles de vigne, des petits pains tendres, du fromage blanc aux herbes, des tomates et des concombres coupés à la main. Puis un plov, riz parfumé au safran couronné de morceaux d’agneau et de fruits secs, servi dans un plat en cuivre. Du thé noir dans de petits verres en forme de poire, avec des morceaux de sucre et de la confiture de cerise à côté.
— Vous n’êtes jamais venu en Azerbaïdjan ? demande le directeur sportif.
— Jamais.
— Alors goûtez le plov. Chaque famille a sa recette. On dit chez nous qu’on reconnaît un hôte à la façon dont il reçoit le plov.
Lucas goûte. Le riz est tendre, légèrement beurré, l’agneau fondant, les abricots secs apportent une douceur qu’il n’attendait pas. Il hoche la tête.
— C’est excellent.
— Vous êtes poli.
— Non. Je suis sincère.
Le directeur sportif sourit, pour la première fois. Un vrai sourire, qui lui plisse les yeux.
— Alors on va bien s’entendre.
Pendant près d’une heure, ils parlent de tout sauf de football. Du vol, de la ville, des plats. Kessler raconte une anecdote sur une panne de voiture dans les Vosges. Le directeur sportif rit, demande des détails, relance. Lucas écoute, mange, observe. Il comprend ce que fait cet homme : il le jauge, lentement, par petites touches, comme on teste la résistance d’un tissu avant de le couper.
Puis, quand les assiettes sont à moitié vides et que le thé refroidit, l’homme pose ses couverts, essuie ses doigts, et se redresse.
— Je vais vous raconter une histoire, monsieur Hood.
L’histoire du Sabah
— Le Sabah est un jeune club. Très jeune. Nous sommes nés en septembre 2017, de rien ou presque. Pas de grand nom derrière nous, pas de stade immense, pas de vieille rivalité, pas de passé glorieux à défendre. Juste une idée : construire un club sérieux, à Bakou, avec des gens sérieux.
Il verse du thé dans le verre de Lucas, puis dans le sien.
— La première année, nous avons joué en deuxième division. Cinquième place. Une année moyenne. Mais au printemps 2018, quatre équipes au-dessus de nous ont renoncé à monter, pour des raisons administratives. On nous a offert une licence en première division. On a hésité trois jours. Puis on a dit oui.
— Pourquoi hésiter ?
— Parce que monter trop vite, c’est souvent s’écraser. Mais on a pensé qu’on ne se représenterait peut-être jamais une chance pareille. Alors on a sauté.
Il boit une gorgée, pose son verre.
— Nous jouons à Masazır, dans un quartier de la banlieue de Bakou. Un petit stade, moins de neuf mille places, un peu en dehors de la ville. Ce n’est pas le plus beau du pays. Mais c’est le nôtre. Et il est plein presque tous les week-ends.
— Les couleurs ?
— Noir et rose.
Kessler lève les sourcils.
— Rose ?
— Rose, confirme le directeur sportif avec un sourire en coin. Les gens se moquent d’abord. Puis ils s’habituent. Puis ils se mettent à avoir peur de nous. Notre surnom, c’est « les hiboux ». On nous appelle aussi les étudiants, parce que nous avons toujours misé sur des jeunes. Sur ceux que les autres clubs jugeaient trop verts.
Il tourne légèrement son verre entre ses doigts.
— Nous avons connu des années difficiles. Des tours européens manqués à quelques tirs au but. Mais il y a trois ans, quelque chose a changé. On a compris qu’on ne pouvait pas battre les grands clubs de Bakou en jouant comme eux, avec leur argent et leurs noms. Alors on a décidé de jouer autrement.
Le projet
— Voici ce que nous voulons, monsieur Hood.
Il pose ses deux mains à plat sur la nappe.
— Devenir le meilleur club d’Azerbaïdjan. Pas pour une saison, pas pour un coup d’éclat. Durablement. Et pour cela, nous avons deux piliers.
— Lesquels ?
— Le premier, c’est la formation. Nous avons une équipe réserve qui joue en championnat de réserve, un centre de formation qui grandit chaque année. Nos meilleurs jeunes sortent de là. Mais nous manquons d’un homme capable de les faire éclore. Pas un entraîneur qui les utilise une saison pour les revendre. Un entraîneur qui leur construit une carrière.
Lucas ne répond pas. Il voit défiler dans sa mémoire des cahiers de schémas tactiques noircis dans une cellule, un diplôme passé à la lumière d’une lampe de bureau. Il voit aussi Fawzi, à Makurdi, qui avait peur de tout.
— Le deuxième, reprend le directeur sportif, c’est la scène européenne. Nous l’avons déjà touchée du doigt : des tours préliminaires disputés, des adversaires prestigieux, des tirs au but fatals et des qualifications arrachées. Chaque année, nous apprenons un peu plus. Mais nous ne voulons plus seulement participer. Nous voulons faire parler de nous. Aller loin. Montrer qu’un club de Bakou, un club jeune, sans histoire, peut s’imposer face à des clubs qui ont cent ans.
Il se penche légèrement.
— Dans le football, monsieur Hood, il y a deux sortes de clubs. Ceux qui vivent de leur passé, et ceux qui vivent de leur avenir. Nous, nous n’avons pas de passé. C’est notre force.
La question
Un silence s’installe. Au fond de la cour, un vieux serveur fredonne en rangeant des verres. Une brise douce fait bruisser la vigne vierge au-dessus d’eux.
— Pourquoi moi ? demande enfin Lucas.
Le directeur sportif le regarde un long moment.
— Parce que nous avons beaucoup observé. Votre travail à Zanzibar, au Nigéria, au Caire. Mais ce qui nous a vraiment convaincus, c’est autre chose.
— Quoi ?
— Vos joueurs. J’ai parlé à des gens, discrètement. À des anciens de Mafunzo, de Lobi Stars. À certains joueurs d’Al-Ahly. Ils ne parlent pas de vos tactiques, monsieur Hood. Ils parlent de vous. De la façon dont vous les regardez. De ce que vous leur dites quand ils échouent.
Lucas baisse les yeux sur ses mains. Il pense, une seconde, à tout ce que ces gens ne savent pas. À tout ce que cet homme ne sait peut-être pas non plus.
Kessler, à côté de lui, retient son souffle.
— Il y a des choses dans mon passé, dit Lucas lentement, que vous devriez connaître avant de décider quoi que ce soit.
Le directeur sportif ne bouge pas.
— Oui. Je sais que vous avez un passé, répond-il doucement. Chez nous, on dit qu’un homme est un livre qu’on ne lit jamais en entier. Je n’ai pas besoin de tout savoir aujourd’hui. Je veux savoir ce que vous ferez à partir de demain.
Lucas relève la tête. Ses yeux, sans qu’il le veuille, brillent un peu.
— Et si ce que vous découvrez plus tard vous déplaît ?
— Alors nous en parlerons. Comme des hommes.
Il tend la main au-dessus de la table, non pas pour sceller un accord, mais pour la poser un instant, très légèrement, sur le bras de Lucas, comme on accompagne quelqu’un qui hésite au bord d’un vide.
— Je ne vous demande pas de répondre ce soir. Je vous demande seulement de venir voir le stade, demain. Les terrains d’entraînement, le centre de formation. Les jeunes. Après, vous déciderez.
Le dessert arrive : une assiette de pakhlava, ces losanges feuilletés au miel et aux noix, accompagnés d’un nouveau thé brûlant. Le vieux serveur dépose aussi, devant Lucas, un petit bol de grenades fraîchement ouvertes, rouges comme des rubis.
— Cadeau de la maison, dit-il en azéri, avec un sourire édenté que le directeur sportif traduit.
— Il dit que la grenade est le fruit des gens qui reviennent.
— Qui reviennent d’où ?
— De partout. De tout.
Lucas prend une graine entre ses doigts. Elle éclate, un jus aigre-doux sur sa langue.
Kessler, ému et incapable de le cacher, s’essuie discrètement les yeux avec sa serviette.
— Ça va, Kessler ? murmure Lucas.
— Les épices. C’est les épices.
Ils sortent du restaurant vers onze heures. La vieille ville est presque déserte, éclairée par des réverbères jaunes qui projettent des ombres longues sur les pierres. Le directeur sportif les raccompagne jusqu’à la porte de la muraille, leur serre la main, répète : « Demain, dix heures, le stade. » Puis il disparaît dans la nuit sans se retourner.
Kessler et Lucas marchent un moment en silence, puis descendent vers le front de mer. La Caspienne, noire et calme, miroite sous un ciel clair. Au loin, les tours en forme de flammes vibrent de toutes leurs couleurs. Un vent tiède souffle, chargé d’odeurs de sel et de pétrole.
— Alors ? demande Kessler, un peu essoufflé.
— Alors quoi ?
— Tu en penses quoi ?
Lucas s’accoude à la balustrade. Il regarde l’eau.
— Il est honnête.
— Ça, j’avais vu.
— Le projet est bon. Formation, scène européenne. Un club qui ne cherche pas à acheter des noms.
— Ça, c’est bien. Et ?
— Et je n’ai rien à perdre, dit Lucas lentement. Je viens de tout perdre. Ça, c’est une chance et un danger.
Kessler ne répond pas. Il sait que ce n’est pas le moment de vendre quoi que ce soit.
Lucas regarde l’eau noire, les lumières qui dansent. Il pense à une cuisine, à un comptoir, à une lettre. Il pense à une fenêtre brisée, à un stade rouge, à un trophée. Il pense à tout ce qu’il a traversé pour arriver jusqu’à cette balustrade, au bord d’une mer qui n’a de nom qu’ici.
Le vent lui souffle sur le visage, doux, indifférent.
— Demain, on va voir le stade, dit-il enfin.
— Tu vas dire oui ?
— Je ne sais pas encore.
Il sourit, très légèrement, pour la première fois depuis longtemps.
— Mais pour la première fois depuis un mois, j’ai envie de voir à quoi ressemble un terrain.
Chapitre 42 : Noir et rose
Le chauffeur du club les récupère à l’hôtel à dix heures pile. Pas une minute de retard. Dans une ville où chacun semble vivre au rythme de sa propre horloge, cette ponctualité sonne comme un message.
La route quitte le front de mer, traverse des quartiers de tours soviétiques délavées, puis des zones de chantier où des grues dorées découpent le ciel. Après vingt-cinq minutes, le paysage se fait plus bas, plus ouvert, presque campagnard par endroits. Des murs de pierre sèche, des vergers, un vent chaud qui apporte une odeur de poussière et de pétrole.
— Masazır, annonce le chauffeur dans un anglais appliqué.
Un petit quartier, quelques rues, une mosquée, un marché. Puis, au bout d’une avenue ordinaire, un stade.
Il est plus petit que ce que Lucas avait imaginé. Moins de neuf mille places, des tribunes basses, un toit de tôle noire. Des drapeaux noirs et roses claquent sur les mâts. Sur la façade, un hibou stylisé, les ailes déployées, regarde la rue avec l’air sévère d’un surveillant d’internat.
Le directeur sportif les attend devant la grille principale, costume gris clair cette fois, les mains dans les poches.
— Monsieur Hood. Je n’étais pas sûr que vous viendriez.
— Je vous ai dit demain.
— On dit beaucoup de choses la nuit, sourit l’homme. Venez.
Ils entrent par le tunnel des joueurs. Un couloir étroit, carrelé de noir, éclairé par des néons. Sur les murs, des photos encadrées : des matchs, des buts, des visages jeunes qui hurlent de joie. Tout est propre, soigné, presque austère.
Puis le tunnel débouche sur le terrain.
L’herbe est d’un vert parfait, tondue au millimètre, humide d’un arrosage matinal. Les tribunes, vides, ont l’air de retenir leur souffle. Le soleil tombe en diagonale sur les sièges noirs et roses, qui forment, par endroits, des motifs, un hibou dans les gradins, des lettres, le nom du club.
Lucas avance de quelques pas sur la pelouse, s’accroupit, passe la main sur l’herbe. Il l’écrase entre ses doigts, la sent.
— Elle est bonne.
— Nous y tenons. Chaque semaine, le terrain est inspecté par deux jardiniers. C’est notre seule extravagance.
Lucas se relève, regarde les tribunes. Il les imagine pleines : un mur noir et rose, des écharpes, des chants dans une langue qu’il ne comprend pas encore.
— Combien de spectateurs, en moyenne ?
— Deux mille, trois mille les grands soirs. Pas plus. Mais ils font du bruit.
— Ça se voit.
— À quoi ?
— À la façon dont les murs sont fabriqués. Ils sont faits pour renvoyer le son.
Le directeur sportif lève un sourcil, impressionné malgré lui.
— Personne ne l’avait jamais remarqué.
Le vestiaire est rectangulaire, long, éclairé par une rangée de fenêtres hautes. Quatorze casiers de chaque côté, noirs, avec un nom brodé sur chaque siège. Au centre, un grand tableau blanc propre, des feutres alignés dans une boîte. Dans un coin, une petite pièce vitrée sert de salle de soin, avec deux tables de massage et une armoire de pharmacie.
Au mur, quelqu’un a peint à la main une phrase, en lettres roses sur fond noir. Lucas fronce les sourcils.
— Qu’est-ce que ça dit ?
— « Nous n’avons pas de passé. Nous avons du travail. »
Lucas relit la phrase, silencieusement, plusieurs fois.
— C’est vous qui l’avez écrite ?
— Le fondateur. Il y a longtemps. Mais je crois qu’elle vous irait bien.
Le centre d’entraînement se trouve à cinq minutes de là, au bout d’une route bordée d’eucalyptus. Un bâtiment bas, moderne, entouré de quatre terrains en pelouse naturelle, deux en synthétique. Une petite tribune de bois, un préau, des vélos alignés contre un mur.
Sur le terrain principal, une vingtaine de gamins en maillots roses courent derrière des ballons. Seize, dix-sept ans. Des visages concentrés, des chaussettes baissées, des voix qui montent et retombent par vagues. Un entraîneur adjoint, un homme grand et mince en survêtement noir, crie des consignes en azéri.
Lucas s’arrête au bord de la ligne.
Il ne dit rien. Il regarde.
Il observe l’écart entre les deux latéraux, les appuis du milieu défensif, le regard du numéro dix, qui scanne l’espace avant de recevoir. Il remarque un gamin de petite taille, en bout de ligne, qui ne touche presque jamais le ballon mais qui se déplace toujours un mètre avant les autres. Il remarque un grand défenseur central maladroit, qui sort trop vite, mais dont la relance, dès qu’il a le ballon, tranche l’air comme une lame.
— Vous les regardez comme un médecin regarde une radio, observe le directeur sportif.
— Je les regarde comme quelqu’un qui a eu beaucoup de temps pour apprendre à regarder.
L’homme sourit sans relever.
— Voulez-vous leur parler ?
— Pas aujourd’hui. Ils ne me connaissent pas. Je ne veux pas leur imposer ma présence.
— Alors regardez encore. Ils ont une séance de jeu réduit dans dix minutes.
Lucas reste debout au bord du terrain, les mains dans le dos, jusqu’à la fin de la séance. Kessler, un peu en retrait, regarde sa montre une fois, deux fois, puis finit par s’asseoir sur un banc, les yeux mi-clos, vaincu par la chaleur.
À la fin de l’entraînement, Lucas se tourne vers le directeur sportif.
— Le petit, en bout de ligne. Le numéro sept. Il joue bien.
— Il a dix-sept ans. Tous les entraîneurs me disent qu’il est trop léger.
— Il est léger. C’est pour ça qu’il court plus vite que sa propre ombre. Gardez-le.
Le directeur sportif prend un petit carnet dans sa poche, note quelque chose.
Ils déjeunent dans le bureau du directeur sportif, au premier étage du centre d’entraînement, autour d’un plateau de kebabs et de légumes grillés. La pièce est simple : un bureau en bois, des étagères pleines de dossiers, un grand tableau blanc couvert de noms, de flèches, de dates. Par la fenêtre, on aperçoit les terrains.
Le directeur sportif pose ses couverts, s’essuie les mains.
— Avant de parler de contrat, je dois vous dire où nous en sommes. Honnêtement.
Il se lève, va jusqu’au tableau, saisit un feutre.
— Notre saison européenne a commencé il y a quelques semaines. Les tours préliminaires. Nous avons débuté en Ligue Europa, contre le CSKA Sofia, en Bulgarie. Double confrontation.
Il écrit « CSKA SOFIA » en lettres capitales, trace une flèche.
— Nous avons perdu. Trois à zéro cumulé. Pas d’excuse. Ils étaient meilleurs sur les deux matchs, plus physiques, plus expérimentés.
Lucas ne dit rien. Il écoute.
— Cette élimination nous a fait basculer en Ligue Conférence, au deuxième tour de qualification. Là, nous avons tiré Glentoran. Un club d’Irlande du Nord.
Un nouveau nom sur le tableau. Une nouvelle flèche.
— Match aller à domicile, ici même, à Masazır. Nous avons gagné deux à zéro.
Un petit sourire passe sur son visage, aussitôt maîtrisé.
— Ce soir-là, le stade était plein. Les gens avaient besoin de cette victoire. Après Sofia, il y avait de l’amertume. Les deux buts ont tout changé.
— Et le match retour ?
— Dans huit jours. À Belfast.
Il pose le feutre.
— Vous voyez où je veux en venir, monsieur Hood. Il reste un match, avec un avantage de deux buts. Rien n’est joué. L’équipe est solide mais fragile mentalement. Si Glentoran marque tôt, ils peuvent douter. Et si nous passons ce tour, il y en aura d’autres, plus difficiles.
Lucas se lève à son tour, s’approche du tableau. Il regarde les noms, les flèches, les scores. Dans sa tête, déjà, des schémas se dessinent. Un bloc bas. Une transition rapide. Un milieu à protéger.
— Qui est actuellement sur le banc ?
— Un intérim. Notre entraîneur adjoint dirige l’équipe depuis dix jours. Il fait le travail correctement, mais il a été clair : il ne veut pas prolonger.
— Et si je signe aujourd’hui ?
— Vous prenez l’équipe demain. Vous aurez cinq jours avec elle avant le départ pour Belfast.
Lucas hoche la tête, lentement.
Il y a, dans le silence qui suit, quelque chose qui ressemble à du vertige : l’idée qu’il va, dans une semaine, se retrouver sur un banc de touche à Belfast, dans une langue qu’il comprend à peine, face à un public qui le déteste d’avance. Quelque chose qu’il connaît bien.
Le contrat est court. Deux ans, une clause de prolongation conditionnée aux résultats européens, des objectifs en championnat, un budget de formation sanctuarisé. Kessler le lit trois fois, ligne par ligne, avec la concentration d’un chirurgien, en soulignant certaines phrases au crayon. Lucas, lui, ne lit presque rien.
— Tu ne regardes pas les chiffres ? chuchote Kessler.
— Non.
— Lucas.
— Fais ton travail, Kessler. Je ne suis pas là pour l’argent.
Kessler secoue la tête, un sourire fatigué au coin des lèvres, et retourne à ses annotations.
Avant de signer, Lucas pose le stylo.
— Il y a une chose dont nous avons parlé hier soir.
Le directeur sportif ne bouge pas.
— Mon passé.
— Je m’en souviens.
— Je veux vous le dire avant de signer.
L’homme garde le silence quelques secondes. Puis il secoue légèrement la tête.
— Non.
— Pardon ?
— Dites-le-moi après. Pas avant. Je ne veux pas que vous le disiez pour obtenir ma signature. Je veux que vous le disiez parce que vous avez décidé de me faire confiance.
— Et si ça change votre avis ?
— Alors nous aurons signé un homme avec un passé. Pas un homme sans histoire. Ça me convient mieux.
Lucas le regarde longtemps. Quelque chose, au fond de sa poitrine, se déplace.
Il reprend le stylo.
Sa signature, au bas de la page, est lente, appliquée, presque calligraphiée. Celle d’un homme qui a longtemps signé des formulaires dans des couloirs où chaque mot comptait.
Kessler signe à son tour, comme agent. Le directeur sportif, enfin, appose la sienne, puis tend la main.
— Bienvenue au Sabah, monsieur Hood.
— Merci.
— Une chose encore.
— Oui ?
— Ici, nous ne vous appellerons pas « coach ». Nous vous appellerons « müəllim ». Ça veut dire « maître », ou « professeur ». Dans les clubs de formation, c’est le titre qu’on donne à ceux qui font grandir les autres.
Lucas répète le mot lentement, essayant de le prononcer.
— Müəllim.
— Presque.
À quatorze heures, alors qu’ils traversent le couloir du centre d’entraînement, un jeune homme sort d’une salle de soins, une poche de glace sur la cheville, appuyé sur une béquille. Petit , mince, bruncendré, vingt-huit ans environ, le regard calme et un peu moqueur.
— Ah, dit le directeur sportif. Parfait. Je voulais vous le présenter.
Le jeune homme se redresse, boitille jusqu’à eux, tend la main.
— Vincent Thill. Milieu offensif. International luxembourgeois 66 sélections 3 buts Capitaine adjoint, quand les autres ne veulent pas de la corvée
Il parle en français. Un français net, fluide, avec une pointe d’accent qu’on devine venir d’un autre petit pays.
— Vincent est international luxembourgeois, explique le directeur sportif. Il parle français, anglais, allemand, luxembourgeois, et il commence à se débrouiller en azéri. Il est chez nous depuis trois saisons.
— Et en turc, ajoute Tom. Mais c’est un accident.
Lucas laisse échapper un petit rire, le premier de la journée.
— Je vous ai demandé de venir pour une raison précise, reprend le directeur sportif. Monsieur Hood ne parle pas l’azéri. Il parle pas le russe. Il aura besoin de quelqu’un qui connaisse la ville, le club, les habitudes. Quelqu’un à qui il puisse poser les questions bêtes.
— Il n’y a pas de questions bêtes, dit Vincent. Il y a des questions que les gens n’osent pas poser. Et je les connais toutes.
Lucas l’observe. Il y a, dans cet homme, quelque chose de léger, d’ouvert, qui lui rappelle Fawzi sans la peur. Un regard direct. Une absence de calcul.
— Qu’est-ce que vous attendez de moi ? demande-t-il.
— Rien. Je m’ennuie à moitié, avec cette cheville. Et puis je suis curieux. Un entraîneur qui a gagné la Ligue des champions africaine, ça ne court pas les rues. J’ai envie de comprendre comment on fait.
— Ça, je ne sais pas encore.
— Alors on cherchera ensemble.
Il sourit.
— En attendant, je suppose que vous n’avez pas d’appartement.
— Pas encore.
— Ni de voiture. Ni de carte SIM. Ni de supermarché de confiance. Ni de coiffeur. Ni de boulangerie où on ne vous prendra pas pour un touriste.
— Non.
— Parfait. Je connais tout ça. Demain matin, huit heures, devant votre hôtel.
Kessler, resté en retrait, lève la main comme un élève.
— Et moi ?
— Vous, répond Vincent sans se retourner, vous avez l’air d’un homme qui sait se débrouiller seul.
Kessler ouvre la bouche, la referme.
Lucas sourit.
Le soir, sur le balcon de l’hôtel, Lucas regarde la Caspienne, immobile sous un ciel lavande. Les tours en forme de flammes s’allument une à une. Au loin, un bateau glisse sans bruit.
Kessler, une tasse de thé à la main, le rejoint.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Tu as signé.
— Oui.
— Tu es content ?
Lucas ne répond pas tout de suite. Il pense à une feuille de papier, à un stylo, à un mot dont il ne sait pas encore la valeur. Müəllim.
— Je suis… tranquille.
— C’est déjà beaucoup.
— Oui.
Il regarde les flammes lumineuses se refléter dans l’eau.
— Il y a un match dans quelques jours, dit-il. À Belfast. Je ne connais personne dans cette équipe. Je ne connais pas leurs habitudes, leurs peurs, leurs forces. Le seul truc c’est que l’effectif est agé et ça ne me convient pas.
— Tu vas apprendre à les connaitres.
— En cinq jours ?
— Tu as passé tes diplômes d’entraîneur depuis une cellule. Je pense que cinq jours, ça devrait aller.
Lucas tourne la tête vers lui. Kessler se mord la lèvre, regrettant déjà.
Puis Lucas rit. Un vrai rire, bref, qui lui secoue les épaules.
— Tu as raison.
— Je t’ai dit que j’avais toujours raison.
— Pas toujours.
— Presque toujours.
Ils restent un moment sans parler, côte à côte, dans la douceur du soir.
Quelque part dans la nuit, un muezzin lance un appel qui s’étire sur les toits. Et dans cette ville qui n’est pas la sienne, pour la première fois depuis plusieurs semaines, Lucas Hood ne se sent plus tout à fait étranger.
Eh bah dis donc, encore une destination pour le moins… exotique !
Kessler n’arrive pas à trouver une destination plus « huppée » ? Ou c’est une volonté du coach de visiter tous les pays du monde ? ![]()
Pour l’instant il na pas de plans de carrière et il se laisse porter là où il y a des postes libres
hâte de voir cette aventure
Chapitre 43 : Müəllim
Il lui faut moins de cinq jours pour comprendre le vestiaire du Sabah.
Le premier matin, devant vingt-six joueurs en survêtement noir, Lucas ne prononce pas de discours. Il se présente en deux phrases, laisse Vincent traduire quand les mots lui manquent, puis fait ce qu’il sait faire : il regarde. Une séance entière, sans rien dire, au bord du terrain, les mains dans le dos. Le soir, il écrit dans son carnet : le numéro 9 se déplace comme un loup, toujours vers le premier poteau, avant que la passe soit jouée. Le défenseur gaucher recule quand il doute. Le milieu défensif parle trop fort quand il a peur.
Le deuxième jour, il commence à corriger. Pas d’humiliation, jamais. Une consigne, un geste, un exemple. Il attend qu’ils comprennent plutôt que de répéter.
Le troisième jour, un joueur qui n’avait pas dit un mot en séance s’approche de lui à la fin de l’entraînement et prononce, avec difficulté, une phrase en anglais pour lui demander de revoir un schéma de pressing. Lucas la lui explique deux fois, au tableau. Quelque chose a changé.
Le quatrième jour, quand il entre sur le terrain, plusieurs joueurs lancent : « Müəllim ! » Il sourit malgré lui. Le mot n’a pas fini de lui sonner étrangement dans l’oreille.
Le cinquième jour, il se rend compte qu’il ne pense plus au comptoir de la cuisine qu’une fois par heure. C’est un progrès.
Il n’a pas encore dit au directeur sportif ce qu’il lui avait promis de dire. Chaque fois qu’il pense à ouvrir la bouche, l’homme change de sujet, comme s’il avait compris que le moment viendrait de lui-même.
Belfast — Le premier soir
Jeudi 27/7 — Glentoran 1-2 Sabah (Match retour, 2e tour de qualification de la Ligue Conférence) Ramil Şeydayev (28, 90+1)
Le stade est petit, étroit, serré entre des maisons de brique rouge. La pluie tombe en rideau fin sur un public bruyant, hostile, qui scande des chants que Lucas ne comprend pas. Sur le banc, pour la première fois , il porte un maillot qui n’est pas celui de son club d’avant. Un blouson noir, un écusson rose sur la poitrine, un sentiment étrange d’être déguisé.
Sabah a deux buts d’avance. Il reste à ne rien en faire de stupide.
Şeydayev ouvre le score à la 28e, d’une frappe sèche à l’entrée de la surface. Glentoran réagit en seconde période, revient à 1-1 et fait trembler le stade pendant dix minutes. Lucas ne bouge pas. Il ne crie pas. Il ne gesticule pas. Il se contente de lever une main, lentement, paume vers le bas, comme on calme un cheval. Les joueurs, sur le terrain, le regardent, hésitent, puis reprennent leur souffle.
Et à la 90+1, quand Belfast croit encore à un miracle, Şeydayev enfonce le clou d’un second but, sur un contre.
2-1. Qualifiés (4-1 au cumulé).
Dans le vestiaire, on chante. Vincent, la cheville encore bandée, le visage rayonnant, glisse à l’oreille de Lucas :
— Vous avez vu ? Ils ont chanté pour vous.
— Pour le club.
— Pour vous. Je connais la différence.
Lucas ne répond pas. Mais ce soir-là, dans l’avion qui les ramène à Bakou, il dort pour la première fois depuis des semaines sans interruption.
Les débuts
Dimanche 30/7 — FK Qabala 0-3 Sabah (Première journée de Premyer Liqası) Vincent Thill (9), Musa Qurbanlı (28), Ramil Şeydayev (78)
Trois jours plus tard, le championnat commence. Qabala est un club modeste, installé dans les collines, qui joue en bas de tableau. Lucas ne veut aucun faux pas.
Tom, sur une cheville fraîchement guérie, ouvre le score dès la 9e minute d’une reprise du pied gauche. Qurbanlı double la mise à la 28e. Şeydayev conclut à la 78e.
Trois buts, trois points, aucune frayeur. La tribune de presse, qui s’interrogeait sur le choix d’un entraîneur étranger au passé trouble, retient surtout un chiffre : 3-0.
Un août en dents de scie
Jeudi 3/8 — Sabah 0-1 Viktoria Plzeň (Match aller, 3e tour de qualification)
Plzeň arrive à Masazır avec des jambes de marathonien et une organisation de mécanique suisse. Sabah domine, tire, bute sur un gardien impérial, et encaisse un seul but, sur une phase arrêtée. 0-1. Le stade, qui s’était rempli de noir et de rose, se vide en silence.
Dimanche 6/8 — Sabah 2-2 Sumqayıt (Premyer Liqası) Ramil Şeydayev (10), Musa Qurbanlı (78)
Trois jours plus tard, Sumqayıt vient arracher un nul à Masazır. Şeydayev ouvre le score très tôt, Qurbanlı égalise à la 78e. Une soirée pleine de vide. Lucas sort du stade sans parler.
Jeudi 10/8 — Viktoria Plzeň 0-4 Sabah (Match retour, 3e tour de qualification) Bora Çuha (11), Musa Qurbanlı (44, 75), Ayaz Guliev (50)
Ce soir-là, en République tchèque, il se passe quelque chose que Lucas n’avait pas anticipé. L’équipe décide de ne pas perdre.
Çuha frappe à la 11e minute. Qurbanlı, à la 44e, d’un coup de tête qui ne laisse aucune chance. Guliev, à la 50e. Qurbanlı encore, à la 75e. Plzeň, qui avait déjà la tête aux tours suivants, s’effondre. 4-0 sur la pelouse adverse. Qualifiés (4-1 au cumulé).
À la fin du match, Lucas reste longtemps au bord du terrain. Il regarde ses joueurs s’enlacer, les supporters qui chantent dans le parcage visiteur, les écharpes noires et roses agitées au bout de bras tendus.
Il pense à Hamisi. Il pense à Terkimbi. Il pense à tous ceux qui, un jour, lui ont dit qu’un homme comme lui ne pourrait jamais.
Puis il rentre dans le vestiaire.
Dimanche 13/8 — Qarabağ 4-0 Sabah (Premyer Liqası)
Le dimanche suivant, il retrouve la réalité. Qarabağ est le grand club du pays, celui qui domine le championnat depuis des années. Sabah y perd 0-4, sans jamais exister. La pelouse est belle, le public bruyant, la différence de classe cruelle.
Dans la voiture du retour, Lucas ne dit rien. Vincent, qui a fait le déplacement sur le banc, lui tend une bouteille d’eau.
— C’est normal, dit-il. Ils sont plus forts que nous. Pour l’instant.
— Pour l’instant, répète Lucas.
L’ouf de soulagement
Jeudi 17/8 — Botev Plovdiv 2-2 Sabah (Match aller, 4e tour de qualification) Cabir Əmirli (12), Etiosa Ighodaro (33)
Le dernier tour avant la phase de championnat. Un pas, un seul, avant que le nom de Sabah ne s’inscrive dans le tableau principal d’une compétition européenne.
En Bulgarie, le match est âpre. Əmirli ouvre le score à la 12e. Ighodaro, à la 33e, double la mise. Mais Plovdiv se réveille, revient à 2-2 avant la pause, puis s’arc-boute. Dans les gradins, le bruit est assourdissant.
Dimanche 20/8 — Sabah 2-0 Turan (Premyer Liqası) Elvin Camalov (26), Musa Qurbanlı (81)
Entre-temps, Turan, le champion en titre, vient à Masazır. Camalov ouvre le score à la 26e, Qurbanlı le clôt à la 81e. Une victoire nette, qui fait taire les doutes.
Jeudi 24/8 — Sabah 1-0 Botev Plovdiv (Match retour, 4e tour de qualification) Musa Qurbanlı (90)
Le stade est bien remplis. Trois mille cinq cent personnes, drapeaux, fumigènes roses, tambours. Le match est tendu, haché, âpre. Plovdiv défend à dix derrière le ballon, Sabah pousse, bute, recule, recommence.
À la 85e, le stade chante encore. À la 89e, il hurle. À la 90e, Qurbanlı, seul à six mètres, reprend un centre de la droite d’une tête propre, nette, sans trembler.
1-0.
Il y a eu, dans le silence qui a suivi la seconde où le ballon a franchi la ligne, quelque chose de presque religieux. Puis le stade a explosé.
Qualifiés pour la phase de championnat de la Ligue Conférence (3-2 au cumulé).
Lucas ne bouge pas. Sur la ligne de touche, il lève simplement les deux mains, paumes ouvertes, et laisse sortir un long souffle, comme quelqu’un qui retient sa respiration depuis un mois.
Le directeur sportif s’approche, le visage éclairé d’un sourire qu’il ne tente même plus de cacher.
— Müəllim.
— Oui.
— Voilà ce que je voulais vous montrer. Voilà ce que ça fait.
Lucas hoche la tête. Il ne trouve rien à répondre. Dans les tribunes, les gens chantent un nom qui n’est pas encore tout à fait le sien.
Dimanche 27/8 — Sabah 4-4 Zira (Premyer Liqası) İlkin Muradov (sp. 9), Ege Bilsel (20), Musa Qurbanlı (90+1, 90+5)
Trois jours après la liesse, la chute faillit être spectaculaire.
Muradov ouvre le score sur penalty à la 9e minute, Bilsel double à la 20e. À la mi-temps, tout va bien. Puis Zira revient. Un but. Deux. Trois. Quatre. À la 85e minute, Sabah est mené 2-4, à domicile, devant un public qui commence à partir.
Lucas ne crie pas. Il ne s’énerve pas. Il se tourne simplement vers le banc, appelle un remplaçant, lui parle à voix basse, lui désigne un point sur le terrain.
À la 90+1, Qurbanlı réduit l’écart, d’un tir dévié qui trompe le gardien. Le stade, qui vidait ses travées, se rassoit en bloc.
À la 90+5, dans le temps additionnel du temps additionnel, Qurbanlı égalise, d’une volée improbable, à l’issue d’un coup franc qui a dû traverser une forêt de jambes.
4-4.
Le stade rugit comme si on venait de gagner une finale. Lucas, lui, reste debout sur sa ligne, immobile, les mains dans le dos. Il laisse monter quelque chose en lui, qu’il n’a pas ressenti depuis longtemps et qu’il met un instant à identifier.
C’est de la joie.
La nouvelle tombe le lendemain, un lundi matin, dans le bureau du directeur sportif.
— Je dois vous parler de Vincent, dit celui-ci, sans préambule.
Lucas s’assoit. Quelque chose, dans le ton, lui serre déjà la poitrine.
— Une offre est arrivée hier soir. D’un club du Qatar. Al-Khor. Un million d’euros.
— Pour Vincent.
— Pour Vincent effectivement.
Un silence.
— Ce n’est pas le plus gros transfert de l’histoire du club, ajoute le directeur sportif, mais c’est une somme que nous ne pouvons pas refuser. Son contrat est long, sa valeur raisonnable, et l’offre dépasse tout ce que nous aurions pu espérer. Pour le budget de la formation, c’est énorme. Nous pouvons recruter deux joueurs, moderniser un terrain, signer trois jeunes en plus.
— Il le sait ?
— Il le sait depuis hier soir. Il veut vous voir.
Lucas hoche la tête. Il ne dit rien. Il ne cherche pas à s’opposer. Il connaît trop bien cette logique : dans le football comme dans la vie, il y a des choses qu’on ne peut pas retenir. On peut seulement les laisser partir proprement.
Vincent l’attend dehors, dans le couloir du centre d’entraînement. Il est assis sur un banc, les mains jointes, la cheville enfin libérée de sa botte de soin. Quand il voit Lucas, il se lève.
— Müəllim.
— Vincent.
Ils se regardent quelques secondes.
— Je ne voulais pas partir, dit Vincent d’une voix un peu rauque. Pas maintenant. Pas comme ça. Mais c’est une opportunité pour ma famille. Pour ma carrière. Je ne peux pas dire non.
— Tu n’as pas à t’excuser.
— Je ne m’excuse pas. Je vous dis que j’aurais voulu rester.
Il baisse les yeux, puis reprend, plus bas :
— Vous m’avez appris plus en deux mois que beaucoup d’entraîneurs en deux ans. Sans jamais vous énerver. Sans jamais me traiter comme un gamin.
— C’est toi qui m’as appris à acheter du pain à Bakou.
— C’était la partie facile.
Lucas rit, doucement. Un rire qui s’étrangle un peu.
— Tu vas manquer, dit-il simplement.
— Vous aussi.
Ils échangent une accolade. Brève, franche. Vincent retient un sanglot, le dissimule derrière une plaisanterie.
— Je vous laisse mon numéro. Si vous êtes perdu à Bakou, appelez-moi. J’aurai la réponse, même en arabe.
— Tu ne parles pas arabe.
— Je vais l’apprendre. Ça fait partie du contrat.
Il part le lendemain, à l’aube. Lucas ne l’accompagne pas à l’aéroport. Il reste dans son appartement, un deux-pièces au cinquième étage, avec une vue sur les toits, que Vincent lui avait trouvé deux mois plus tôt, et regarde le soleil se lever sur la Caspienne.
Pour la première fois depuis son arrivée, le silence de l’appartement lui semble plus lourd qu’avant.
Septembre
Samedi 2/9 — Sabail 0-3 Sabah (Premyer Liqası) Andreas Toom (58), Musa Qurbanlı (66), Bora Çuha (90+3)
Sans Vincent, l’équipe n’a pas perdu son équilibre. Trois buts à l’extérieur, sans trembler. Toom ouvre le score à la 58e, Qurbanlı enchaîne à la 66e, Çuha ferme la marche dans le temps additionnel. Dans le car du retour, un joueur chante, un autre l’accompagne. Lucas ferme les yeux et se laisse porter.
Samedi 9/9 — Sabah 3-0 Araz-Naxçıvan (Premyer Liqası) Musa Qurbanlı (10), Ege Bilsel (76), Toğrul Abbasov (90+3)
Même scénario, à domicile. Qurbanlı, de nouveau, dès la 10e minute. Bilsel à la 76e. Abbasov, dans les arrêts de jeu. Trois buts, trois points, la quatrième victoire de la saison.
Lundi 11/9 — Turan 1-0 Sabah (2e tour de la Coupe d’Azerbaïdjan)
Mais la coupe, elle, s’arrête là. Turan, le champion en titre, s’impose 1-0, sur une erreur de marquage, un but, un seul, sans bruit. Lucas ne cherche pas d’excuse.
— Ce n’était pas notre priorité, dit-il aux journalistes, en azéri approximatif. Mais c’est dommage.
Un journaliste sourit. C’est la première fois qu’on lui répond dans sa langue. Même mal.
La phase de championnat
Jeudi 14/9 — Sabah 7-0 RFS (1ère journée de la phase de championnat de la Ligue Conférence) Musa Qurbanlı (3, 61), Toğrul Abbasov (11), Andreas Toom (37), Ayaz Guliev (sp. 45+1, 55), Rahil… (liste incomplète)
Ils jouent, pour la première fois de leur histoire, dans la phase de championnat d’une compétition européenne.
Le stade de Masazır, plein à craquer, vibre dès l’échauffement. Les tambours, les chants, les écharpes. Des banderoles noires et roses sur lesquelles on lit des mots que Lucas ne comprend toujours pas tout à fait, mais qu’il devine : Nous n’avons pas de passé. Nous avons du travail.
Le match tourne à la fête. Qurbanlı, à la 3e minute. Abbasov, à la 11e. Toom, à la 37e. Guliev, sur penalty, à la 45+1, puis une seconde fois à la 55e. Qurbanlı encore, à la 61e. Un septième but, dont le dernier buteur est coupé sur la capture, ferme la marche.
7-0.
Dans les tribunes, un gamin d’une dizaine d’années, perché sur les épaules de son père, agite une écharpe trop grande pour lui. Lucas le regarde un long moment. Il pense à Makurdi. À Zanzibar. À tous les gamins du monde qui, un jour, ont levé les yeux vers un banc de touche en se demandant quel homme y était assis.
Dimanche 17/9 — Neftçi Baku 1-1 Sabah (Premyer Liqası) Bora Çuha (70)
Le derby bakinois. Un stade chaud, hostile, des supporters qui lancent des fumigènes sur le terrain. Sabah n’est pas à son meilleur. Mais Çuha, à la 70e minute, arrache un point d’une reprise de volée. 1-1.
Dans le vestiaire, Lucas réunit le groupe pour la première fois en azéri. Une seule phrase, qu’il a longuement répétée avec un des assistants :
— Biz bir komandayıq.
Nous sommes une équipe.
Un silence. Puis un joueur éclate de rire, doucement, avec bienveillance : l’accent est horrible. Un autre, derrière, se met à applaudir. Puis tous.
Lucas, rouge jusqu’aux oreilles, sourit.
Le classement
Pos Équipe J V N D Diff Pts
1 Qarabağ FK 8 6 2 0 +10 20
2 Sumqayıt FK 8 5 3 0 +7 18
3 Sabah 8 4 3 1 +7 15
4 Neftçi Baku 7 4 2 1 +9 14
5 Sabail 8 4 0 4 −4 12
6 Zira 8 2 3 3 +2 9
7 Araz-Naxçıvan 8 2 2 4 −9 8
8 Turan (champion en titre) 7 1 1 5 −5 4
9 FK Qabala 8 1 1 6 −10 4
10 Kapaz 8 0 3 5 −7 3
Troisième, derrière deux équipes invaincues. Qualifié pour la phase de championnat de la Ligue Conférence. Une défaite sans appel à Qarabağ, une élimination en coupe, quelques frayeurs, et ce 4-4 dont on parlera encore dans dix ans.
Lucas ferme son carnet un soir de septembre, sur le balcon de son deux-pièces, face à la mer. Dans le ciel, au-dessus des tours illuminées, des étoiles apparaissent une à une.
Il sort son téléphone. Un message de Vincent, arrivé la veille, qu’il n’a pas encore ouvert :
Il y a une plage ici. Le sable est chaud même la nuit. Un jour, je vous y emmène. Sans cheville cassée. Courage, müəllim.
Il sourit.
Il referme le téléphone.
Et sans y penser vraiment, il se met à fredonner un air qu’il a entendu dans le vestiaire, un air qui parle de hiboux et de nuit, de rose et de noir, de gens qui n’ont pas de passé mais du travail.
Des débuts plutôt correct ! Ca fait chier de perdre Thill mais ça peut t’offrir une nouvelle porte de sortie un jour, si besoin.







