ce kessler
mais d’un coté , il a raison. c’est un vrai club, même si c’est les U13 pendant 2 semaines
ce kessler
mais d’un coté , il a raison. c’est un vrai club, même si c’est les U13 pendant 2 semaines
Lucas range sa colère quelque part au fond de lui, comme il a appris à ranger tant de choses, et se concentre sur ce qu’il a devant lui : vingt gamins de douze-treize ans, pleins d’énergie, encore assez jeunes pour croire que le foot est avant tout un jeu.
Les premiers jours, il observe plus qu’il ne dirige. Il regarde les appuis, les prises de décision, qui panique en position de un-contre-un, qui garde la tête froide sous pression. Le soir, dans son logement mis à disposition, il remplit son carnet plus de notes sur des gamins de treize ans en une semaine que de schémas tactiques abstraits en neuf ans de détention.
Il instaure une règle simple dès le deuxième jour : pas de cri, pas d’humiliation, jamais. Seulement des consignes claires, répétées, et une exigence constante. Certains gamins, habitués à des entraîneurs plus expéditifs, sont déstabilisés par son calme. D’autres s’y accrochent, visiblement soulagés de ne plus avoir peur de se tromper.
Au fil des séances, quelque chose se met en place. Le pressing collectif qu’il travaille inlassablement finit par ressembler à quelque chose de cohérent. Les parents, sur le bord du terrain, commencent à chuchoter entre eux, à observer ce nouvel entraîneur silencieux qui ne lève jamais la voix mais que les enfants écoutent au moindre geste.
Le dernier jour du stage, un match amical contre un club voisin. Les U13 de Colmar l’emportent nettement, avec une organisation qu’ils n’avaient jamais montrée auparavant. Le président, présent sur la touche, s’approche de Lucas à la fin de la rencontre.
— Je ne sais pas ce que vous leur avez fait en deux semaines, mais c’est impressionnant. Vraiment. On aimerait vous garder, si jamais vous…
— Je ne peux pas, coupe Lucas, presque désolé de le dire si vite. Mais merci. Sincèrement.
Il ne sait pas encore pourquoi il vient de refuser une offre stable, chaleureuse, la première main tendue sans arrière-pensée depuis sa sortie de prison. Peut-être parce qu’il sent, quelque part, qu’il n’en a pas encore fini de se battre pour ce qu’il veut vraiment.
Le soir même, dans le train qui le ramène vers l’ouest, son téléphone sonne. Kessler, encore, la voix différente cette fois moins d’agitation, quelque chose de plus tendu, presque solennel.
— Lucas. Assieds-toi si t’es pas déjà assis.
— Je suis dans un train, Kessler. J’ai pas trop le choix.
— J’ai un club. Un vrai club, professionnel, première division. Ils aimeraient remporter le titre mais la situation est tendue là-bas, leur entraîneur vient de partir, et ils cherchent quelqu’un dans l’urgence quelqu’un pas cher, disponible tout de suite, prêt à prendre des risques.
Lucas serre le téléphone un peu plus fort.
— Où ça ?
— Je peux pas te dire le nom exact au téléphone, c’est encore en négociation, mais c’est loin. Très loin. Direction l’Afrique de l’Est, l’océan Indien. Un club avec une vraie histoire mais qui traverse une sale passe, dans un championnat qui monte en exigence chaque année. Ils ont vu ton profil, ton diplôme, et honnêtement, Lucas, je crois qu’ils ont vu la même chose que moi : quelqu’un qui n’a plus rien à perdre et qui va se battre pour chaque point.
Lucas regarde par la fenêtre du train, les champs alsaciens qui défilent dans la nuit tombante, et sent une vague de scepticisme familière remonter.
— Un club professionnel de première division voudrait d’un type sans la moindre expérience à ce niveau ? Sans un seul match dirigé en pro ?
— C’est précisément pour ça qu’ils te veulent, Lucas. Ils peuvent pas se permettre un gros salaire, un entraîneur confirmé avec des exigences. Ils ont besoin de quelqu’un d’affamé, capable de faire des miracles avec rien. Et toi, question miracles avec rien, on peut pas dire que tu sois débutant.
Le silence s’installe sur la ligne, seulement troublé par le bruit du train sur les rails.
— C’est du sérieux, cette fois, Kessler ? Vraiment ?
— Je te jure. Contrat signé, billet d’avion réservé, tout est carré. Tu pars dans quatre jours.
Lucas ferme les yeux, repense au président de Colmar qui lui tendait une main stable, à la sécurité qu’il vient de refuser sans même comprendre pourquoi sur le moment. Peut-être que c’était pour ça, justement. Pour ce vertige-là. Pour l’ampleur du défi qui l’attend maintenant, à des milliers de kilomètres, quelque part sur une île au large de l’Afrique de l’Est, dans un club qui se noie et qui a besoin qu’on le sauve.
— D’accord, dit-il finalement. Je fonce.
— C’est le Lucas que je voulais entendre.
Il raccroche, range son téléphone, et regarde son reflet dans la vitre du train, superposé aux champs qui défilent dans l’obscurité. Première division. Un club professionnel. La lutte pour le maintien. Une île au bout du monde dont il ne connaît encore que le nom. Neuf ans après une nuit qui a tout changé, quelque chose ressemble enfin, pour la première fois, à une vraie chance.
Il ne sait pas encore dans quoi il vient de mettre les pieds.
Le message arrive un mardi soir, alors que Lucas termine de boucler son sac pour la troisième fois, incapable de savoir combien de vêtements emporter pour une destination qu’il ne connaît toujours pas vraiment.
Kessler C’est confirmé ! Mafunzo Sports Club. Zanzibar, Tanzanie. Billet d’avion réservé, tu pars après-demain, départ tôt le matin.
Lucas relit le message, incrédule.
Zanzibar ?
Kessler Ouais je sais, j’ai eu deux dossiers en même temps, celui de l’Est est tombé à l’eau, mais celui-là, Lucas, celui-là il est BEAUCOUP mieux. Première division, club qui veut remporter le titre, propriétaire ambitieux qui veut structurer le club à l’européenne. Ils cherchent exactement ton profil : quelqu’un qui n’a peur de rien et qui sait faire avec peu de moyens.
Lucas s’assoit sur le bord du matelas, son sac à moitié fait à ses pieds, et sent une bouffée d’incrédulité monter un mélange d’excitation et de vertige qu’il commence à connaître par cœur depuis quelques semaines.
Le vol part de Paris, avec une escale à Addis-Abeba avant de rejoindre Zanzibar. Lucas n’a jamais pris l’avion de sa vie, les seuls voyages de son existence adulte se sont faits en fourgon cellulaire ou en train de banlieue. Il observe tout avec une attention presque enfantine : les annonces au micro, le ballet des chariots dans les allées, le hublot qui s’embue légèrement quand l’appareil perce les nuages.
À côté de lui, un homme d’affaires tanzanien somnole, un magazine plié sur les genoux. Lucas garde son carnet de schémas tactiques ouvert sur sa tablette, incapable de dormir, l’esprit tourné vers ce qui l’attend un club qu’il ne connaît que par une poignée de messages enthousiastes envoyés par un agent qui débute dans le métier.
Il repense au président de Colmar, à sa main tendue, à la sécurité qu’il a refusée sans trop savoir pourquoi. Peut-être pour ça, justement. Pour cette sensation de vertige, pour l’inconnu total qui s’ouvre devant lui, à des milliers de kilomètres de sa chambre de bonne et de ses tournées à quatre heures du matin.
La chaleur le frappe dès la sortie de l’avion, une chaleur humide, dense, chargée d’odeurs d’épices et de mer qu’il n’a jamais connues. L’aéroport de Zanzibar est petit, animé, un mélange de touristes en tongs et de hauts fonctionnaires en costume qui se croisent sous des ventilateurs poussifs.
Un homme l’attend derrière les barrières, une pancarte à la main où son nom est écrit en majuscules légèrement de travers : LUCAS HOOD. Il porte un maillot du club, vert et blanc, et un sourire large qui contraste avec la fatigue du voyage.
— Coach Hood! bienvenue ! Je suis Idrissa, je m’occupe de la logistique du club. On est très heureux de vous accueillir.
Lucas serre la main tendue, encore un peu sonné par le décalage horaire et la chaleur, et suit Idrissa jusqu’à un pick-up garé sur le parking, les vitres baissées, la radio diffusant en fond une musique aux rythmes qu’il ne reconnaît pas.
Le trajet traverse Zanzibar Town, un enchevêtrement de ruelles étroites, de façades colorées et décrépies à la fois, d’étals de fruits alignés sous des bâches tendues, puis s’ouvre progressivement sur une route côtière bordée de palmiers, la mer turquoise scintillant par intermittence entre les arbres.
— Le club, c’est encore loin ? demande Lucas, la tête tournée vers le paysage qui défile.
— Vingt minutes. Le stade est modeste, coach, je préfère vous prévenir tout de suite. Pas de pelouse synthétique dernier cri, pas de vestiaires chauffés, enfin ça vous n’en n’aurez pas besoin. Mais les joueurs, eux, ils ont faim de réussir. Vraiment faim.
Lucas hoche la tête, un sourire discret aux lèvres car ces mots-là, faim de réussir, résonnent en lui d’une manière qu’Idrissa ne peut pas deviner.
Au loin, entre deux collines couvertes de végétation dense, il aperçoit enfin les contours d’un stade modeste, des gradins de béton à moitié à l’ombre, un panneau fatigué par le soleil sur lequel on devine encore, malgré la peinture écaillée : MAFUNZO SPORTS CLUB.
Le cœur de Lucas se serre, un mélange d’appréhension et d’une excitation qu’il n’a pas ressentie depuis très, très longtemps.
— On est arrivés, dit Idrissa en coupant le moteur.
Lucas descend du pick-up, pose le pied sur la terre battue du parking, et lève les yeux vers le stade qui va, il l’espère, marquer le vrai début de tout ce pour quoi il s’est battu ces dernières semaines.
bonne chance à Lucas
Idrissa pousse un lourd portail métallique qui grince sur ses gonds rouillés, et Lucas pénètre pour la première fois dans l’enceinte du Mafunzo Sports Club. Le stade tient plus de l’esquisse que du stade : une pelouse jaunie par endroits, irrégulière, où des touffes plus vertes trahissent les zones récemment arrosées à la main. Deux buts dépareillés, l’un avec un filet neuf, l’autre rapiécé avec ce qui ressemble à du fil de pêche.
Les gradins, un seul côté du terrain (en face ils sont trop endommagés pour accueillir du public), sont de simples bancs de béton, à moitié à l’ombre d’un auvent de tôle ondulée qui a connu des jours meilleurs. La piste d’athétisme dénature le stade Amaan Stadium qui peut accueillir d’après Idrissa 15 000 places, mais ici il n’y a pas de commission de sécurité ni de normes.
— C’est tout ce qu’on a pour le moment, dit Idrissa, presque en s’excusant. Mais on est en train de négocier avec la mairie pour l’arrosage automatique. Un jour.
Lucas marche sur la pelouse, sent la terre plus dure qu’elle n’y paraît sous ses pieds, évalue déjà mentalement les zones où le ballon risque de rebondir de travers. Neuf ans à rêver d’un terrain, n’importe lequel ,celui-ci, aussi imparfait soit-il, lui semble presque irréel sous la lumière de fin d’après-midi.
Le « centre d’entraînement » tient dans un petit bâtiment de parpaings peints en vert, accolé au stade. Un vestiaire unique, des bancs de bois, quelques patères où pendent déjà des maillots au numéro effacé par les lavages. Une douche collective avec trois pommeaux, dont un seul fonctionne correctement selon Idrissa, qui le précise avec un sourire gêné.
Au bout du couloir, une pièce plus petite sert à la fois de bureau, de salle de soin et de réserve de matériel : quelques ballons dégonflés empilés dans un coin, une table de massage au cuir fendu, un ordinateur d’un autre âge sur lequel, Lucas le devine, doit se gérer une bonne partie de l’administratif du club.
— Le matériel, on fait avec ce qu’on a, s’excuse encore Idrissa. Les plots, les chasubles, tout ça, c’est le kinésithérapeute qui les a ramenés de sa propre poche, à un moment.
Lucas ne dit rien, mais note tout dans sa tête, puis, une fois seul quelques minutes plus tard, dans son carnet. Ce n’est pas la misère qui l’inquiète. C’est plutôt une forme de familiarité troublante : peu de moyens, beaucoup à prouver. Un terrain qu’il connaît bien, au fond, depuis neuf ans.
Le bureau du président se trouve à l’étage d’un petit bâtiment administratif à quelques centaines de mètres du stade, aux murs couverts de photos jaunies des équipes des décennies passées, des coupes remportées dans des compétitions régionales, un cliché en noir et blanc d’un homme visiblement plus jeune brandissant un trophée sous une pluie battante.
Mais le club compte tout de mème deux titres de champions de Première division (2009 et 2015) ainsi qu’une Coupe du Zanzibar en 2021.
L’homme qui se lève pour accueillir Lucas est justement celui de la photo, vieilli de plusieurs dizaines d’années, le dos légèrement voûté mais la poignée de main encore ferme.
— Coach Hood. Bienvenue. Je suis Mohamed Salum, président du club depuis vingt-trois ans.
— Merci de me recevoir, monsieur le président.
— C’est normal Lucas
Il invite Lucas à s’asseoir sur une chaise en bois qui grince légèrement, et prend place derrière un bureau encombré de dossiers, de vieux calendriers de championnat et d’une tasse de thé fumante qu’il ne touchera pas une seule fois durant tout l’entretien.
L’histoire du club
— Le Mafunzo, commence Hamisi, les yeux tournés vers les photos au mur, a été fondé en 1974. À l’origine, un club de quartier, monté par des pêcheurs et des ouvriers des plantations de girofle, pour jouer le dimanche après la messe. On est montés en première division régionale dans les années quatre-vingt-dix, l’âge d’or du club deux titres de champion, une finale de coupe nationale en 2021, dont je garde encore le souvenir comme si c’était hier et
Il désigne la photo en noir et blanc.
Lucas hoche la tête, écoute avec une attention sincère ce genre d’histoire, transmise avec cette fierté tranquille, lui rappelle un peu la sienne, celle qu’il ne raconte jamais.
— Depuis, on a connu des hauts et des bas. On a du mal a jouer à nouveau le titre en championnat, le club de Kikosis Maalum cha Kuzuia Magendo domine notre championnat.
Le point sur les finances
Le président ouvre un classeur, le pousse légèrement vers Lucas sans le lui tendre complètement, comme s’il hésitait encore à dévoiler l’ampleur du problème à un inconnu à peine arrivé.
— Je vais être honnête avec vous, coach, parce que je pense que vous méritez de savoir dans quoi vous mettez les pieds. Le club survit essentiellement grâce à des dons de la diaspora, quelques sponsors locaux ,un hôtel, une compagnie de pêche, une petite entreprise d’import-export et une subvention municipale qui diminue chaque année.
— Le budget est serré à ce point ?
— Le budget annuel du club tourne autour de quarante mille dollars. Tout compris : salaires, déplacements, équipements, entretien du terrain. Pour vous donner un ordre d’idée, certains clubs de notre championnat disposent de dix, quinze fois plus.
Lucas reste silencieux un instant, digérant le chiffre dérisoire comparé à n’importe quel club professionnel européen, mais suffisant, il commence à le comprendre, pour faire vivre une structure entière ici.
— Et mon salaire, dans tout ça ?
— Modeste, coach. Très modeste. Logement fourni, une indemnité mensuelle correcte pour le coin 500, mais rien qui ressemble à ce que vous auriez pu espérer en Europe. C’est pour ça, en toute franchise, qu’on a pu se permettre de recruter quelqu’un comme vous quelqu’un prêt à tenter sa chance sans exiger un pont d’or.
Le président referme le classeur, croise les mains sur le bureau, et son regard se fait soudain plus grave.
— Vous me dites que je dois sauver le club, pas seulement l’équipe.
— Je vous dis la vérité, coach Hood. Rien de plus. Kessler nous a parlé de votre parcours pas dans le détail, il est resté discret là-dessus mais il nous a dit une chose qui nous a convaincus de vous choisir plutôt qu’un autre candidat, plus expérimenté peut-être, mais moins motivé.
— Laquelle ?
— Que vous étiez du genre à vous battre jusqu’au bout, même quand tout semble perdu d’avance.
Lucas regarde par la fenêtre poussiéreuse du bureau, en direction du stade qu’il vient de découvrir avec la pelouse irrégulière, le vestiaire unique, les buts dépareillés et il sent une détermination familière s’installer en lui, la même qui l’a porté à travers neuf années de cellule et cinq mois de lettres sans réponse.
— Deux saisons suffiront dit-il enfin. Ça me suffira.
Le président sourit pour la première fois depuis le début de l’entretien, un sourire fatigué mais sincère.
— J’espère que vous avez raison, coach. Le club compte sur vous.
Lucas arrive au stade à 6h30, bien avant l’heure prévue de la séance, pour marcher seul sur la pelouse irrégulière et se familiariser avec chaque zone où le ballon risque de dérailler. La lumière est encore douce, l’humidité de la nuit pas tout à fait dissipée, et le silence n’est rompu que par le chant de quelques oiseaux dans la végétation qui borde le terrain.
Il a passé la nuit à revoir son carnet, à esquisser un premier plan de séance simple, presque austère pas de fioritures, pas de discours. Juste des repères, du concret, quelque chose sur quoi les joueurs pourront s’appuyer dès la première minute.
Les joueurs arrivent par petits groupes à partir de 7h, certains à pied, d’autres à vélo, un ou deux en boda-boda qui les dépose devant le portail. Ils observent Lucas avec une curiosité prudente, le nouvel entraîneur étranger, silencieux, dont personne ne sait grand-chose sinon qu’il vient d’Europe et qu’il n’a jamais dirigé un seul match professionnel.
La première séance
Lucas les rassemble au centre du terrain, sans discours interminable, sans promesses. Juste une présentation brève.
— Je m’appelle Lucas. Je suis là pour au moins une saison si cela se passe bien, et j’ai l’intention que tout se passe bien en gagnant tout les matches, ou au moins de m’en donner les moyens. Je ne vous connais pas encore, alors aujourd’hui, je regarde. Demain, je commence à construire.
Le premier exercice est simple à l’extrême : rondo, passes courtes, pression immédiate sur le porteur du ballon. Lucas observe chaque détail qui protège mal son ballon, qui n’ose pas provoquer le une-deux, qui, au contraire, garde son sang-froid sous la pression de trois adversaires resserrés autour de lui.
Le terrain n’aide pas : un rebond imprévisible fait perdre un ballon parfaitement maîtrisé, une crevasse près de la ligne médiane manque de faire chuter un jeune attaquant. Lucas note tout, ajuste ses exercices en fonction du terrain plutôt que de lutter contre lui une leçon apprise, sans le savoir, dans une cour de promenade de dix mètres sur quinze où il fallait toujours composer avec l’espace qu’on avait, pas celui qu’on aurait voulu.
À la fin de la séance, épuisés mais visiblement surpris par l’intensité méthodique de ce premier entraînement, les joueurs échangent des regards. Personne ne dit rien à voix haute, mais quelque chose, déjà, a changé dans l’atmosphère du groupe.
En fin de matinée, alors que Lucas range son carnet dans le petit bureau du centre d’entraînement, Idrissa passe la tête par la porte, un large sourire aux lèvres.
— Coach, j’ai une bonne nouvelle. Le président a validé les trois derniers dossiers du mercato. Ils arrivent cet après-midi.
Lucas relève la tête, surpris personne ne lui avait mentionné de recrutement en cours depuis son arrivée.
— Quels dossiers ?
— Trois joueurs libres, tous sortis du KMKM récemment. Le président négociait ça depuis des semaines, avant même votre arrivée. Il voulait vous laisser la surprise, façon de dire : bienvenue, coach, voici de quoi travailler.
Ils se présentent en fin d’après-midi, sacs de sport sur l’épaule, l’air un peu intimidé de découvrir leur nouveau club et leur nouvel entraîneur en même temps.
Le premier s’avance, la poignée de main ferme, un regard direct.
— Ali. Latéral droit.
Trente-deux ans, la carrure d’un homme qui a beaucoup couru sur les côtés de terrain pas toujours cléments, tanzanien, une expérience de plus d’une décennie au KMKM avant que le club ne décide de dégraisser son effectif. Lucas remarque tout de suite sa manière de se tenir, légèrement en retrait, observateur le genre de joueur qui a vu passer beaucoup d’entraîneurs et qui attend de voir avant de se livrer.
Le deuxième est plus jeune, plus nerveux, un sourire large qui contraste avec la réserve d’Ali.
— Taiwo. Attaquant.
Vingt-six ans, nigérian, une gestuelle qui trahit immédiatement l’habitude du but appuis courts, changement de rythme presque instinctif rien qu’en marchant vers Lucas. Son transfert du KMKM, glane Lucas dans la conversation, doit beaucoup à un désaccord contractuel plus qu’à un manque de talent : dix-sept buts la saison précédente, un total qui aurait dû, en toute logique, le retenir plus longtemps là-bas.
Le troisième referme la marche, plus posé, la voix grave.
— Mbwana. Milieu central.
Vingt-sept ans, tanzanien comme Ali, une allure presque austère qui rappelle un peu à Lucas sa propre manière d’être ,peu de mots, beaucoup d’observation silencieuse. Son profil, d’après les quelques statistiques qu’Idrissa a pu rassembler, penche vers un milieu de terrain technique et explosif qui va faire l’avant.
Le dernier geste du mercato
Lucas serre la main des trois joueurs, un par un, les jauge du regard sans un mot de trop et il aura tout le temps de les connaître sur le terrain, pas dans un bureau.
— J’espère que vous allez tout donner pour votre votre nouveau club pour réaliser la meilleure saison. Je ne vous promets rien de facile. Mais je vous promets qu’on va tout donner.
Ali hoche la tête, silencieux. Taiwo sourit, presque soulagé d’entendre un discours sans détour. Mbwana se contente d’un regard appuyé, celui d’un joueur qui juge un entraîneur non pas à ses mots, mais à ce qu’il en fera sur le terrain.
Une fois les trois joueurs repartis vers le vestiaire pour récupérer leur équipement, Idrissa s’approche de Lucas, la voix plus basse, presque confidentielle.
— C’est le dernier geste du mercato, coach. Après ça, plus un dollar de disponible avant la fin de saison. Ce sont les hommes avec qui vous allez vous battre pour le maintien.
Lucas regarde en direction du vestiaire, où l’on entend déjà les trois nouvelles recrues échanger quelques mots avec le reste du groupe, un début d’intégration qui se joue en une poignée de phrases et de rires prudents.
— Ça me suffira, répond-il, presque pour lui-même.
Il reprend son carnet, commence déjà à esquisser une nouvelle disposition tactique un profil de latéral droit expérimenté, un buteur affamé, un milieu technique , trois pièces qui, peut-être, viennent enfin de compléter un puzzle resté incomplet depuis le début de la saison.
Vendredi 15 septembre — Mafunzo 1-0 Malindi
Le premier match officiel de Lucas Hood à la tête du Mafunzo Sports Club se joue à domicile, sous les projecteurs fatigués du stade qu’il a appris à connaître par cœur en quelques jours d’entraînement intensif. Le 4-3-3 qu’il a martelé toute la semaine tient globalement la route, un peu rigide dans le premier quart d’heure, le temps que les automatismes se mettent en place entre des joueurs qui, pour certains, ne se connaissent que depuis quelques jours.
La délivrance vient tard, à la 82e minute : Hassan Mbwana, le milieu récupérateur silencieux que Lucas a fait venir avec Ali et Taiwo dans le sillage du mercato, surgit dans la surface sur un corner mal repoussé et pousse le ballon au fond des filets d’une reprise instinctive. Le stade, pourtant clairsemé, explose d’une joie disproportionnée par rapport au nombre de spectateurs présents.
Victoire 1-0. Le premier pas, minuscule, mais un pas tout de même.
Mercredi 20 septembre — Hard Rock (ZAN) 1-0 Mafunzo
Le déplacement chez Hard Rock tourne mal, sans qu’aucun scénario clair ne l’explique vraiment. L’équipe reste stérile offensivement , aucun buteur à inscrire sur la feuille de match, une première dans cette jeune ère Hood et concède un but qui suffit à faire basculer la rencontre.
Dans le vestiaire, après coup, Lucas ne hausse pas la voix. Il pose simplement une question, à voix presque basse, qui pèse plus lourd que n’importe quel éclat :
— Combien d’occasions on a créées, ce soir ?
Personne ne répond. Le silence, cette fois, ne vient pas de lui.
Dimanche 24 septembre — Mafunzo 1-0 JKU
La réponse arrive trois jours plus tard, face à JKU. Jaku Joma, un attaquant de couloir que Lucas a repositionné en soutien de Taiwo pour créer plus de mouvement dans le dernier tiers, ouvre le score dès la 36e minute d’une frappe croisée qui ne laisse aucune chance au gardien adverse.
Le reste de la rencontre se joue dans la maîtrise, sans éclat particulier, mais avec une solidité défensive qui commence, doucement, à ressembler à une identité. Ali, en latéral droit, verrouille son couloir avec l’expérience d’un homme qui a vu défiler bien plus dangereux que les ailiers de JKU.
Victoire 1-0. Deuxième succès en trois journées.
Jeudi 5 octobre — KVZ 1-2 Mafunzo
Le déplacement chez KVZ vire à la démonstration collective. Ahmed Amour, un jeune milieu offensif encore peu utilisé jusque-là, débloque la situation à la 23e minute d’une percussion tranchante dans l’axe. Hassan Mbwana s’offre un second but de la saison à la 64e minute, confirmant match après match qu’il n’est pas seulement une sentinelle défensive, mais aussi une menace bien réelle sur les phases arrêtées et les remontées de balle.
KVZ réduit l’écart en fin de rencontre, mais sans jamais réellement inquiéter un Mafunzo qui gère la fin de match avec un calme presque déconcertant pour une équipe qui, un mois plus tôt, luttait encore pour éviter la relégation avec les moyens du bord.
Victoire 2-1. Troisième succès en quatre journées.
Lundi 9 octobre — Mafunzo 1-1 Zimamoto
Le match nul contre Zimamoto a un goût étrange ni vraiment une déception, ni tout à fait une satisfaction. Ali Juma inscrit son premier but de la saison à la 39e minute, une frappe lointaine qui surprend tout le monde, lui le premier. Mais l’équipe se fait rejoindre en seconde période, incapable de conserver son avantage face à un adversaire mieux organisé que prévu.
Lucas note, dans son carnet, une phrase qu’il souligne deux fois : « tenir un score, ce n’est pas la même compétence que le construire. » Un chantier de plus à ouvrir dès la semaine suivante à l’entraînement.
Mercredi 25 octobre — Jamhuri 2-4 Mafunzo
Le déplacement chez Jamhuri restera comme le match référence de ce début de saison. Jaku Joma s’offre un doublé, dont un penalty transformé avec sang-froid à la 34e minute, confirmant sa montée en puissance depuis son repositionnement. Ali Juma, décidément métamorphosé depuis l’arrivée de Lucas, inscrit lui aussi un doublé d’abord à la 12e minute, puis à la 30e ,un total de trois buts en deux matches pour un ailier gauche qui n’en avait inscrit que deux lors de toute sa dernière saison.
Jamhuri répond à deux reprises, mais jamais suffisamment pour inquiéter sérieusement un Mafunzo auteur d’une prestation aboutie, portée par une confiance grandissante à chaque journée qui passe.
Victoire 4-2. Quatrième succès en six journées.
Le bilan
Six journées, quatre victoires, un nul, une seule défaite. Un bilan que personne, au club, n’aurait osé espérer si vite ni le président, dont le sourire s’élargit un peu plus à chaque coup de sifflet final favorable, ni Idrissa, qui commence déjà à évoquer, timidement, l’idée d’un objectif plus ambitieux que le simple maintien.
Lucas, lui, reste prudent. Il sait mieux que quiconque à quel point une dynamique peut se briser en un seul faux pas et il l’a appris de la manière la plus dure qui soit, un soir devant un bar, il y a neuf ans. Il referme son carnet, où les schémas tactiques côtoient désormais des noms qui commencent à prendre du sens : Ali, Hassan, Jaku, Ahmed, Taiwo, toujours en quête de son premier but mais précieux par son activité incessante en pointe.
Le maintien, déjà, semble presque à portée. Mais Lucas n’a pas traversé ce qu’il a traversé pour se contenter de « presque ».
Oh la vache, j’en ai raté des chapitres !!
Tu es enfin lancé dans le grand bain !! Et ça commence vraiment bien apparemment !
Il va pas rester longtemps sur le continent le coach Hood !
très bon début !
un groupe qui est bien soude
Le calendrier lui offre, pour la première fois depuis son arrivée, une semaine sans match ni entraînement intensif, une trêve entre deux séries de rencontres, imposée par le comité d’organisation du championnat. Idrissa, en le voyant traîner dans les couloirs du centre d’entraînement sans réel objectif, finit par lui lancer, presque en reproche amical :
— Coach, vous êtes sur une île magnifique et vous passez vos journées entre un bureau et une pelouse. Sortez un peu. Zanzibar mérite d’être vue.
Lucas hésite, par réflexe plus que par conviction ,neuf ans à apprendre à occuper le moins d’espace possible laissent des traces. Mais quelque chose, cette fois, le pousse à accepter.
Stone Town
Il commence par la vieille ville, Stone Town, un dédale de ruelles étroites où les façades de corail usé racontent, sans un mot, des siècles d’histoires mêlées en swahilies, arabes, indiennes, européennes, toutes superposées dans le même enchevêtrement architectural. Les portes sculptées, cloutées de bronze, attirent son regard à chaque coin de rue ; certaines, lui explique un vieil homme assis sur le pas de sa boutique, indiquaient autrefois la richesse et le statut de la famille qui vivait derrière.
Lucas s’arrête longuement devant l’ancien marché aux esclaves, transformé aujourd’hui en mémorial. Les cachots souterrains, bas de plafond, à peine assez larges pour s’y tenir debout, lui serrent la gorge d’une manière qu’il n’avait pas anticipée , un écho troublant, presque insupportable, avec ses propres années d’enfermement, même si rien, il le sait, ne peut se comparer à l’horreur de ce lieu. Il reste un long moment silencieux devant les sculptures de bronze représentant des corps enchaînés émergeant de la terre, avant de ressortir à l’air libre, presque soulagé de retrouver la lumière du jour.
Forodhani Gardens
Le soir, il rejoint les jardins de Forodhani, en bord de front de mer, où un marché nocturne s’anime dès la tombée du jour. Des braseros s’allument un par un, des vendeurs disposent brochettes de poulpe, samoussas, pizzas zanzibaris et jus de canne à sucre fraîchement pressé sur des étals de fortune. L’air se charge d’épices grillées et de rires d’enfants qui jouent au foot pieds nus sur la promenade, un ballon crevé rebondissant entre les jambes des passants.
Lucas s’assoit sur un muret bas, une brochette à la main, et observe cette scène de vie ordinaire avec une attention presque avide , il aime ce genre de moment simple, anonyme, qui lui a longtemps semblé inaccessible. Un groupe de gamins, remarquant le regard qu’il porte sur leur match improvisé, l’invite d’un geste à se joindre à eux. Il hésite une seconde, puis retire ses chaussures et rejoint la partie, pieds nus sur les pavés encore tièdes, sous un ciel qui vire lentement à l’orange puis au violet au-dessus de l’océan Indien.
Le lendemain, direction l’intérieur des terres, pour une visite des plantations qui ont valu à l’île son surnom d’Île aux Épices. Un guide local, intarissable, lui fait sentir, toucher, presque goûter chaque plante qu’ils croisent : girofle, cannelle, cardamome, muscade, vanille qui pousse enroulée autour d’un tuteur, poivre noir grimpant le long d’un tronc.
— La cannelle, coach, ça vient de l’écorce. La vanille, ça met trois ans avant la première récolte. La patience, ici, c’est pas un choix, c’est une nécessité.
Lucas sourit, malgré lui, en repensant à ses propres années d’attente, neuf ans à préparer un diplôme sans savoir s’il servirait jamais à quoi que ce soit. La patience, décidément, semble être une langue qu’il comprend mieux que la plupart des gens qu’il croise.
L’ironie ne lui échappe pas quand Idrissa lui propose, en riant, une excursion vers Changuu, plus connue sous le nom de Prison Island. L’îlot, à une vingtaine de minutes en bateau de Stone Town, doit son nom à un bâtiment construit à l’origine pour détenir des prisonniers rebelles, avant d’être finalement reconverti en quarantaine sanitaire sans jamais avoir accueilli le moindre détenu.
Lucas visite les vestiges du bâtiment avec un mélange étrange de recul et de familiarité, puis se laisse surprendre par les authentiques habitants de l’île : des tortues géantes d’Aldabra, certaines centenaires, qui avancent avec une lenteur presque philosophique dans un enclos ombragé. Il s’accroupit longuement près de l’une d’elles, la plus vieille selon le gardien : cent quatre-vingt-douze ans et reste un moment silencieux face à cette créature qui a traversé presque deux siècles sans jamais rien précipiter.
— Elle en a vu, des saisons compliquées, celle-là, plaisante le gardien.
— Ouais, répond simplement Lucas. Moi aussi, ça m’arrive.
Sa dernière étape le mène à la forêt de Jozani, seul parc national de l’île, refuge du colobe rouge de Zanzibar, un singe rare qu’on ne trouve nulle part ailleurs au monde. Il marche en silence sur les sentiers surélevés qui traversent la mangrove, guidé par le bruissement des feuilles et les cris lointains des singes qui bondissent d’arbre en arbre au-dessus de sa tête.
L’endroit dégage un calme presque irréel après l’agitation de Stone Town et l’intensité des dernières semaines de championnat. Lucas s’assoit un moment sur un tronc couché, sort son carnet non pas pour y dessiner un schéma tactique, pour une fois, mais simplement pour noter, en quelques phrases brèves, ce que cette île commence à représenter pour lui : un endroit où, contre toute attente, il a commencé à se sentir un peu chez lui.
Il revient au centre d’entraînement avec une énergie renouvelée, difficile à expliquer avec des mots précis, une sorte d’apaisement qui n’efface rien de son passé, mais qui lui donne, pour la première fois depuis longtemps, l’impression de pouvoir avancer sans regarder constamment par-dessus son épaule.
Idrissa, en le voyant descendre du taxi, sourit largement.
— Alors, coach ? Convaincu ?
— Cette île me plaît, Idrissa. Plus que je ne l’aurais cru.
Journal de la saison — Novembre 2023 à Février 2024
Novembre 2023
Samedi 4/11 — Mafunzo 1-0 Uhamiaji (Première division, domicile) Victoire étriquée mais précieuse. Ahmed Amour, décidément en pleine confiance depuis son entrée dans le onze, débloque la situation à la 25e minute et suffit au bonheur du Mafunzo.
Jeudi 9/11 — KMKM 0-1 Mafunzo (Première division, extérieur) Retour symbolique chez l’ancien club d’Ali, Taiwo et Mbwana. Jaku Joma transforme un penalty dès la 20e minute et scelle une victoire qui a valeur de revanche pour les trois anciens du KMKM.
Lundi 13/11 — Mafunzo 3-1 Maendeleo (Première division, domicile) Large succès. Adam Juma ouvre le score sur penalty dès la 2e minute, Akintunde Taiwo trouve enfin le chemin des filets à la 84e, c’est son tout premier but sous ses nouvelles couleurs avant que Hassan Abdallah n’alourdisse la marque dans les arrêts de jeu.
Jeudi 16/11 Chipukizi 1-2 Mafunzo, ap. prolongations (2e tour, Coupe de Zanzibar) Premier frisson de coupe. Le match bascule en prolongation, et c’est Amour Bai qui porte l’équipe sur ses épaules avec un doublé sur penalty, à la 65e puis à la 118e minute. Le Mafunzo se qualifie dans la douleur pour le tour suivant.
Décembre 2023
Samedi 2/12 — New City FC 0-4 Mafunzo (Première division, extérieur) La plus large victoire de la saison. Jaku Joma s’offre un doublé (6e, puis sur penalty à la 86e), Hassan Abdallah ajoute son nom à la liste des buteurs (70e), et l’adversaire se saborde lui-même avec un but contre son camp signé Lucas Mollel à la 82e une homonymie qui amuse tout le vestiaire.
Mercredi 6/12 — Ngome FC 0-0 Mafunzo Jeudi 14/12 — Mafunzo 0-0 Kipanga Samedi 23/12 — Mlandege FC 0-0 Mafunzo Samedi 30/12 — Mafunzo 0-0 Chipukizi
Un mois de décembre étrangement stérile : quatre matches, quatre nuls vierges, aucun but marqué ni encaissé. Une série qui inquiète Lucas plus qu’elle ne le rassure, la solidité défensive est bien réelle, mais l’inefficacité offensive commence à peser sur le moral du groupe, à l’approche d’un mois de janvier décisif.
Janvier 2024
Mercredi 10/1 — Black Sailors 0-1 Mafunzo (3e tour, Coupe de Zanzibar) La série de nuls prend fin au meilleur des moments. Akintunde Taiwo, sorti du silence de décembre, débloque la situation à la 60e minute et propulse le Mafunzo en quart de finale de la Coupe de Zanzibar.
Février 2024
Mercredi 7/2 — Mafunzo 4-2 KVZ (Quart de finale, Coupe de Zanzibar, domicile) Une prestation aboutie, portée par un doublé d’Ali Juma (35e, 39e), un but de Salehe Massoud dès la 3e minute et un dernier pour Ahmed Amour à la 88e. Le Mafunzo rejoint le dernier carré de la coupe.
Mardi 13/2 — Mafunzo 3-0 Hard Rock (ZAN) (Première division, domicile) Revanche accomplie face à l’équipe qui avait infligé la première défaite de la saison. Nouveau doublé d’Ali Juma (39e, 55e), complété par Akintunde Taiwo tout près du terme de la rencontre (90+3).
Samedi 17/2 — Malindi 4-4 Mafunzo (Première division, extérieur) Le match le plus spectaculaire de la saison. Ahmed Amour signe un doublé (16e, 55e), Amour Bai et Muhammad Abdallah complètent la marque, mais le Mafunzo laisse filer un avantage à trois reprises et doit se contenter du partage des points dans un scénario à rebondissements.
Jeudi 22/2 — JKU 1-3 Mafunzo (Première division, extérieur) Réaction immédiate après le scénario fou de Malindi. Hassan Abdallah signe un doublé (8e, 58e), Salehe Massoud enfonce le clou à la 66e.
Dimanche 25/2 — Maendeleo 0-1 Mafunzo (Première division, extérieur) Victoire minimale, arrachée sur un penalty transformé par Ahmed Amour à la 75e minute son sixième but de la saison, meilleur artificier du Mafunzo à ce stade.
Mercredi 28/2 — Kundemba 1-1 Mafunzo (Première division, extérieur) Fin de mois sur un match nul, Adam Juma égalisant sur penalty à la 58e minute.
Le bilan
En quatre mois, le Mafunzo n’a plus rien à voir avec l’équipe qui cherchait des repères au moment de l’arrivée de Lucas. Une place de choix en championnat, un quart de finale de Coupe de Zanzibar franchi avec autorité, et un groupe de joueurs Ali, Taiwo, Mbwana, mais aussi Ahmed Amour, Jaku Joma, Hassan Abdallah, Amour Bai, Salehe Massoud, Adam Juma qui semble avoir trouvé, match après match, une identité collective que personne, en septembre dernier, n’aurait osé imaginer aussi solide.
Lucas referme son carnet, désormais presque entièrement rempli, et se surprend à penser, pour la première fois depuis son arrivée sur l’île, que le mot « maintien » ne suffit peut-être plus à décrire ce que ce club est en train de devenir sous ses ordres.
il ne manque pas grand chose pour être champion avec les matchs en retard
Mars Le sprint final s’engage
Mardi 5/3 — KVZ 0-0 Mafunzo Un match nul frustrant en ouverture de mois, sans occasion franche des deux côtés. Lucas sort du stade insatisfait, sentant que la fatigue accumulée depuis septembre commence à peser sur les organismes.
Mercredi 6/3 — Mlandege FC 1-2 Mafunzo, ap. prolongations (Demi-finale, Coupe de Zanzibar) Le grand frisson de la saison. Menés jusqu’aux arrêts de jeu, Mafunzo pousse jusqu’à l’épuisement et c’est Abdulhalim Mabrouk, entré en cours de match, qui renverse la rencontre d’un doublé aussi improbable qu’héroïque : d’abord à la 90+3, puis en prolongation à la 112e minute. Le club rejoint sa première finale de coupe depuis des années. Sur le terrain, les joueurs s’effondrent d’épuisement et de joie mêlés ; dans les tribunes clairsemées, quelques dizaines de supporters hurlent comme s’ils étaient dix mille.
Vendredi 8/3 — Uhamiaji 0-1 Mafunzo Ahmed Amour transforme un penalty à la dernière seconde du temps réglementaire (90+2) et arrache une victoire précieuse dans la course au titre.
Mardi 12/3 — Zimamoto 0-0 Mafunzo Mardi 19/3 — Mafunzo 0-0 Jamhuri Deux nuls vierges qui rappellent, avec une certaine ironie, la disette de décembre. La fatigue du sprint sur deux tableaux championnat et coupe commence à se faire sentir dans les jambes.
Dimanche 24/3 — Mafunzo 3-0 Ngome FC Réveil collectif à point nommé. Amour Bai (pen 73), Hassan Mbwana (75) et Hassan Abdallah (90+2) se succèdent au tableau d’affichage pour une victoire sans appel.
Vendredi 29/3 — Mafunzo 1-1 KMKM Nouveau partage des points contre l’ancien club du trio Ali-Taiwo-Mbwana, Ali Juma inscrivant son sixième but de la saison à la 60e minute.
Avril La finale, et la chute
Vendredi 12/4 — Chipukizi 1-0 Mafunzo (Première division) [Quelques semaines plus tard Finale de la Coupe de Zanzibar : Mafunzo 1-2 Chipukizi]
C’est contre ce même rival, Chipukizi, dauphin déclaré dans la course au titre, que se joue la finale de la Coupe de Zanzibar. Devant un Amaan Stadium comble comme jamais cette saison, Mafunzo ouvre la marque en première période avant de craquer physiquement dans le dernier quart d’heure deux buts encaissés coup sur coup, sans le temps ni les jambes pour réagir. La déception est immense dans le vestiaire : après avoir traversé prolongations et frayeurs pour atteindre cette finale, l’échec a un goût amer.
Lucas, pourtant, refuse de laisser cette désillusion contaminer le groupe.
— On a quatre matches de championnat à jouer, et un titre à aller chercher. La coupe, on la pleurera cet été. Pas avant.
Personne, dans le vestiaire, n’ose le contredire. Personne n’en a vraiment envie non plus.
Lundi 15/4 — Mafunzo 1-0 New City FC Akintunde Taiwo, longtemps réduit à un rôle de supersub, inscrit un but important (40e) dans la remontée mentale du groupe après la désillusion de la coupe.
Dimanche 21/4 — Mafunzo 1-0 Mlandege FC Ali Juma, décidément intenable en cette fin de saison, inscrit son huitième but (51e) et maintient Mafunzo au contact du sommet.
Mercredi 24/4 — Kipanga 2-1 Mafunzo Seule vraie fausse note du printemps. Ali Juma inscrit pourtant son neuvième but (62e), mais l’équipe s’incline pour la deuxième fois seulement de la saison en championnat, à un moment critique du calendrier.
Mai — Le sacre
Mercredi 1/5 — Mafunzo 1-1 Kundemba Ali Juma conclut sa saison canon d’un onzième but (77e) lors de l’ultime journée du championnat. Le match se termine sur un match nul, mais l’attente, tendue, se joue ailleurs sur les résultats simultanés de Chipukizi et Uhamiaji, les deux poursuivants directs.
Quand la nouvelle tombe enfin dans le vestiaire Chipukizi accroché, Uhamiaji battu un silence de quelques secondes précède l’explosion.
Un point. Mafunzo décroche le titre de champion de Première division avec un seul petit point d’avance sur Chipukizi l’équipe même qui, quelques semaines plus tôt, venait de lui arracher la Coupe de Zanzibar dans les dernières minutes. La saison entière tient dans cette marge dérisoire, ce point unique qui sépare la gloire de la désillusion.
Le stade explose. Le président, descend des tribunes en courant presque, le costume fripé, les larmes aux yeux, pour serrer Lucas dans une accolade interminable.
— Vingt-trois ans, coach. Vingt-trois ans que j’attendais ça. Vous nous avez ramené le titre, vous m’entendez ? Le titre !
Sur la pelouse, les joueurs se roulent dans l’herbe irrégulière qu’ils ont appris à apprivoiser toute la saison, s’aspergent d’eau, hurlent des chants repris par les quelques centaines de supporters présents comme s’ils étaient un stade plein. Idrissa filme tout avec son téléphone, incapable de retenir ses larmes, répétant en boucle des mots que personne n’entend vraiment dans le vacarme.
Lucas, au milieu de cette liesse, reste un instant immobile, le regard levé vers le ciel qui commence à s’assombrir au-dessus du stade. Neuf ans de cellule, cinq mois de chômage, un agent extravagant, une île au bout du monde et, au bout de tout ça, ce moment précis, impossible à imaginer un an plus tôt. Il ferme les yeux une seconde, laisse la clameur du stade l’envelopper tout entier, avant de se laisser à son tour submerger par ses joueurs qui le soulèvent de terre.
Ce que disent les chiffres
En reprenant son carnet, quelques jours plus tard, Lucas épluche les statistiques individuelles de la saison moins par curiosité que par méthode, une habitude prise dès ses premiers pas d’entraîneur.
Ali Juma, ailier , termine meilleur buteur du club avec 11 buts en seulement 25 titularisations un total vraiment bon, porté par un xG cumulé de 10,70 qui confirme que ses statistiques ne doivent rien au hasard.
Ahmed Amour (7 buts) et Jaku Joma (6 buts en seulement 9 titularisations, un ratio impressionnant) complètent le trio de tête offensif, aux côtés de Hassan Abdallah (5 buts, meilleure moyenne de note du onze titulaire avec 7,16).
Au milieu de terrain, Hassan Mbwana confirme son statut de leader technique indispensable (3 buts, 5 passes décisives, 92% de passes réussies), tandis que des retours de banc comme Salehe Massoud (7,24 de moyenne, la meilleure note de l’effectif) ou Abdulswaman Saleh rappellent la profondeur d’un groupe que personne, hors du club, n’imaginait capable d’un tel exploit collectif en début de saison.
Lucas referme son carnet, un sourire discret aux lèvres. Le maintien qu’on lui avait demandé de sauver, cinq journées à la fois, s’est transformé en un titre de champion. La Coupe de Zanzibar lui échappe, une plaie encore fraîche mais pour la première fois depuis longtemps, Lucas Hood se surprend à penser que la meilleure partie de son histoire est peut-être encore devant lui surtout que la saison prochaine se jouera le Tour Préliminaire de la Ligue des Champions d’Afrique.

Le téléphone de Lucas vibre le lendemain du sacre, un lundi matin, encore hanté par les effluves de la fête de la veille et un simple repas au centre d’entraînement, quelques bières partagées avec les joueurs, rien de comparable aux frasques qu’il imagine ailleurs, mais suffisant pour lui laisser une migraine sourde derrière les yeux.
Kessler visio…
Il décroche, un peu réticent, et l’écran s’anime aussitôt sur le visage de Kessler, éclairé par en dessous par ce qui ressemble à une guirlande lumineuse, dans ce qui est toujours, visiblement, le même bureau poussiéreux transformé à la va-vite en « cabinet ».
— LUCAS HOOD ! CHAMPION DE ZANZIBAR !
Le cri manque de faire lâcher le téléphone à Lucas, qui recule instinctivement l’appareil de son visage.
— Salut, Kessler.
— Non mais tu te rends compte ?! J’ai vu les résultats en direct, j’ai suivi CHAQUE match sur l’appli, j’ai même — attends, je te jure, j’ai même mis une alerte sur mon téléphone pour Mafunzo, comme pour le PSG !
Le début des bobards
Kessler se recule de la caméra, un large sourire aux lèvres, comme s’il s’apprêtait à annoncer quelque chose de grandiose.
— Écoute-moi bien, Lucas, parce que ce que je vais te dire, ça va changer ta vie encore une fois. J’ai déjà des contacts avec deux clubs de Premier League. DEUX. Je peux pas te dire les noms au téléphone, confidentialité oblige, mais crois-moi, ce sont des GROS clubs, des clubs que tu regardais à la télé étant gamin.
— Kessler.
— Et c’est pas tout ! J’ai un ami enfin, un ami d’ami, mais quasiment un ami qui bosse pour la fédération italienne, il m’a dit texto, je cite : « Kessler, ton gars, il a un profil de futur Mourinho. » SES MOTS, Lucas. Pas les miens.
Lucas se masse les tempes, un sourire malgré lui en train de se former au coin des lèvres il commence, après tous ces mois, à connaître la mécanique de Kessler par cœur : plus l’histoire est grosse, plus elle sonne comme un mensonge évident, et pourtant, quelque part, l’enthousiasme reste sincère.
— Je vais être honnête avec toi, Lucas, continue Kessler, en se penchant encore plus près de la caméra, au point que son nez semble presque toucher l’écran. Toi et moi, on est en train d’écrire quelque chose d’unique. Un truc que personne n’a jamais vu. Dans cinq ans MAXIMUM cinq ans je te vois soulever un Ballon d’Or des entraîneurs. Ça existe pas encore, ce trophée, mais s’il existe pas, on va le créer.
— Un Ballon d’Or des entraîneurs. Qui existe pas.
— On va le créer, Lucas ! Ou alors le Best FIFA Coach, celui-là il existe déjà, encore mieux ! Je te vois sur cette scène, en smoking, en train de remercier ton agent : moi, devant le monde entier. J’ai déjà réfléchi à ton discours, tu veux que je te le récite ?
— Non.
— « Je voudrais remercier avant tout mon agent, sans qui rien de tout ça n’aurait été poss— »
— Kessler.
— D’accord, d’accord, je continuerai plus tard. Mais tu vois l’idée !
Le CV enjolivé
Kessler attrape une feuille hors champ, la brandit fièrement devant la caméra un CV visiblement remis à jour, la police changeant deux fois entre le titre et le corps, fidèle à ses habitudes.
— Regarde ce que j’ai déjà préparé. « Lucas Hood, considéré par plusieurs observateurs européens comme l’un des espoirs les plus prometteurs du coaching mondial. »
— Quels observateurs ?
— Ben, moi, essentiellement. Mais techniquement, je SUIS un observateur européen, donc c’est pas faux !
— Kessler, enlève ça du CV.
— Attends, y’a mieux : « A remporté son premier titre professionnel avec un budget parmi les plus modestes du continent africain, un exploit comparé par certains à celui de Leicester City en 2016. »
— Comparé par qui ?
Un silence, bref, révélateur, avant que Kessler ne reprenne avec un aplomb inébranlable.
— Par l’histoire, Lucas. L’histoire le comparera. C’est écrit d’avance.
L’annonce de trop
Kessler baisse soudain la voix, adoptant un ton de conspirateur, comme s’il s’apprêtait à révéler un secret d’État.
— Et j’ai gardé le meilleur pour la fin. J’ai eu un appel un VRAI appel, celui-là, je te jure sur la tête de ma mère, c’est un intermédiaire qui bosse pour moi, tiens-toi bien, pour un GROS club nigérian. Un cador, Lucas. Un club qui joue le titre chaque saison, une masse salariale que t’imagines même pas comparée à Mafunzo. Ils cherchent un profil « atypique, capable de faire des miracles avec rien ». Ça te dit quelque chose, ce genre de profil ?
— Tu inventes, là.
— Je jure que non ! Enfin, j’ai pas encore eu le nom exact du club. Ni la confirmation officielle. Ni vraiment parlé à quelqu’un du club directement, en fait c’est plutôt le cousin d’un mec qui connaît un scout à Lagos, mais l’info elle est SOLIDE, Lucas, je le sens, je le sens là ( il se tape la poitrine).
Lucas ne peut plus retenir un rire, le premier depuis le début de l’appel, sincère et un peu fatigué à la fois.
— Kessler, t’es vraiment increvable.
— C’est pour ça qu’on forme une bonne équipe, toi et moi ! Toi, tu gagnes des titres avec rien. Moi, je raconte au monde entier à quel point c’était historique. Chacun son talent !
Le rire de Lucas retombe peu à peu, et quelque chose, cette fois, reste accroché en lui , pas la promesse elle-même, à laquelle il ne croit toujours pas vraiment, mais l’idée qu’elle réveille. Le titre de champion ouvre à Mafunzo les portes du tour préliminaire de la Ligue des champions africaine. Un tirage encore inconnu, un adversaire encore anonyme, mais une échéance bien réelle, elle, dans quelques semaines.
— Kessler. Écoute-moi une seconde, pour une fois.
— Je t’écoute, je t’écoute.
— On va jouer ce tour préliminaire. Si on est éliminés là-dessus, direct, sans repêchage je pars. Nigéria, ou ailleurs, peu importe, mais je pars voir plus grand. Si on passe ce tour, je reste ici. Mafunzo mérite qu’on aille chercher quelque chose de plus grand avec eux avant de partir chercher autre chose ailleurs.
Un silence, à l’autre bout de l’écran ,rare, chez Kessler, assez rare pour que Lucas se demande un instant si la connexion a coupé.
— T’es sérieux ? Tu accroches ton avenir à UN match de tour préliminaire ?
— Deux tours, quatres matches, aller-retour. Ouais. C’est sérieux.
Kessler se frotte le visage, hésitant entre l’excitation et une forme de vertige face à l’ampleur de l’enjeu que Lucas vient, de son propre chef, de poser sur la table.
— D’accord. D’accord, Lucas. Je respecte ça. Franchement. C’est… c’est une sacrée manière de voir les choses.
— C’est la seule qui me semble juste. Ce club m’a donné ma chance quand personne d’autre n’en voulait. Il mérite un dernier coup de collier avant que je regarde ailleurs.
Lucas raccroche quelques minutes plus tard, encore secoué d’un rire silencieux, et repose son téléphone sur la table en bois brute de sa chambre. Il sait, avec une certitude presque totale, qu’aucun club de Premier League ne l’a jamais approché, qu’aucun contact italien n’a jamais prononcé le nom de Mourinho à son sujet, et que le fameux club nigérian n’existe probablement, pour l’instant, que dans l’imagination débordante de son agent.
Et pourtant. Il repense, une seconde, à ce fameux café poussiéreux où Kessler lui avait fait sa toute première offre, cinquante euros par mois pour un homme qui n’avait jamais placé personne. Aujourd’hui, un titre de champion de Zanzibar plus tard, les mensonges de Kessler ont quelque chose de presque attendrissant l’écho d’un enthousiasme qui, contre toute logique, a fini par produire un vrai résultat.
Il rouvre son carnet, désormais presque rempli, et note en bas d’une page, avec un léger sourire :
« Kessler ment. Kessler ment beaucoup. Mais Kessler y croit plus fort que n’importe qui d’autre. Peut-être que c’est pour ça que ça finit toujours par arriver, d’une manière ou d’une autre. »
En dessous, sur la ligne suivante, il ajoute, plus sobrement :
"La Ligue des Champions où le départ "
Il referme le carnet, éteint la lumière, et se laisse aller à penser, l’espace d’un instant avant de s’endormir, qu’il vient peut-être de fixer lui-même, sans trop y réfléchir, la prochaine grande bascule de son histoire.
Sacré Kessler bordel.
Une story à Zanzibar
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L’intersaison passe plus vite que Lucas ne l’aurait imaginé. Quelques semaines de repos, une préparation physique resserrée, et déjà, le tirage au sort du tour préliminaire de la Ligue des champions africaine tombe : Porto Real, un club régulièrement à ce niveau la qui évolue à Sao Tomé et Principe
première grande marche de l’histoire du club dans cette compétition.
— On n’a jamais joué ce niveau-là, prévient le président, dans le bureau aux photos jaunies. Ce sera la plus grosse épreuve de la saison.
Lucas hoche la tête, déjà plongé dans son carnet à esquisser un plan de préparation spécifique.
Tour préliminaire — La démonstration
Samedi 17/8 — Mafunzo 3-0 Porto Real (Match aller, tour préliminaire)
Le match aller tourne à la démonstration. Loin de craquer sous la pression de l’enjeu continental, Mafunzo déroule un pressing haut auquel Porto Real ne trouve jamais de réponse. Trois buts, aucune contestation possible, un Amaan Stadium en fusion à chaque frappe qui trouve le chemin des filets.
Samedi 24/8 — Porto Real 1-3 Mafunzo (Match retour, tour préliminaire)
Le retour, à l’extérieur, confirme tout : Mafunzo s’impose encore, 3-1, et se qualifie avec un cumul sans appel de 6-1 sur les deux manches. Dans le vestiaire, c’est l’euphorie — jamais le club n’avait passé un tour de compétition continentale. Lucas, lui, savoure sobrement, déjà tourné vers l’adversaire suivant.
— On a rempli notre part du contrat encore un tour et je reste au club, glisse-t-il à Kessler au téléphone ce soir-là. On continue.
Premier tour — National Bank
Le tirage suivant est sans pitié : National Bank, une référence continentale, une équipe rompue à ce niveau de compétition depuis des années, très au-dessus de tout ce que Mafunzo a affronté jusque-là Porto Real inclus.
Vendredi 13/9 — Mafunzo 0-2 National Bank (Match aller, 1er tour de la Ligue des Champions)
Le match aller, à domicile, tourne au calvaire. National Bank étouffe méthodiquement chaque tentative de sortie de balle, inscrit deux buts sans jamais trembler, et repart avec un avantage presque irrattrapable. Le stade, si bruyant quelques semaines plus tôt face à Porto Real, se vide dans un silence lourd bien avant le coup de sifflet final.
Mercredi 18/9 — Jamhuri 2-3 Mafunzo (Première division)
Entre les deux manches, le championnat continue d’exister, presque incongru au vu de l’enjeu continental à venir. Mafunzo s’impose 3-2 chez Jamhuri, une victoire qui passe presque inaperçue tant les regards restent tournés vers le match retour à venir.
Samedi 28/9 — National Bank 3-1 Mafunzo (Match retour, 1er tour de la Ligue des Champions)
Le retour, à l’extérieur, referme brutalement le rêve continental. Mafunzo encaisse trois nouveaux buts, n’en inscrit qu’un seul en retour, et s’incline sur un cumul sans appel de 1-5 sur l’ensemble de la double confrontation.
Élimination au premier tour de la Ligue des champions africaine.
Lucas rentre seul dans le vestiaire vide, longtemps après le départ des derniers joueurs. Techniquement, il a tenu sa promesse Mafunzo a passé le tour préliminaire, largement, avec la manière. Le pacte qu’il s’était fixé face à Kessler quelques semaines plus tôt ne l’obligeait à rien de plus.
Et pourtant. Assis sur ce banc de bois qu’il connaît par cœur depuis presque un an, Lucas sent que quelque chose s’est refermé. Le club a atteint, cette saison, tout ce qu’il pouvait raisonnablement espérer un titre, une qualification continentale historique, une élimination honorable face à un adversaire hors de portée. Il n’y a plus grand-chose à prouver ici, ni pour Mafunzo, ni pour lui.
Le lendemain matin, il demande à voir le président.
— Mohamed . Je démissionne. Avec effet immédiat.
Le président repose lentement sa tasse de thé, sans réelle surprise cette fois comme s’il avait vu venir cette conversation depuis le coup de sifflet final de National Bank.
— Vous n’étiez pas obligé, coach. Vous aviez rempli votre part.
— Je sais. C’est justement pour ça que c’est le bon moment. Ce club m’a donné ma chance quand personne d’autre n’en voulait. Je préfère partir sur cette qualification historique plutôt que d’attendre de commencer à décevoir.
Mohamed se lève, contourne son bureau, pose une main sur l’épaule de Lucas.
— Vous nous avez donné plus que ce qu’on osait espérer, coach Hood. Un titre, une épopée continentale, le nom de Mafunzo prononcé dans des pays qui ignoraient jusqu’à notre existence. Où irez-vous ?
— Je ne sais pas encore avec certitude. Mon agent dit avoir une piste. Au Nigéria.
Un petit sourire, amer et sincère à la fois, passe sur le visage de Mohamed.
— Cet agent-là, il finit toujours par avoir raison, on dirait.
Lucas quitte le bureau, traverse une dernière fois le centre d’entraînement aux infrastructures modestes qui l’ont vu grandir en tant qu’entraîneur le vestiaire unique, la pelouse irrégulière, les buts dépareillés qu’il a fini par aimer comme on aime les défauts d’un vieil ami. Quelques joueurs, prévenus par le bouche-à-oreille qui circule déjà à travers le club, viennent le saluer un par un, sans grands discours, juste une accolade, un regard, parfois un mot murmuré.
Ali Juma, resté en retrait jusqu’au bout, s’approche en dernier.
— Vous nous avez tout donné, coach. Un titre, une épopée continentale qu’on n’oubliera jamais. On n’oubliera pas.
Lucas serre sa main, sent sa gorge se nouer d’une manière qu’il n’avait pas anticipée.
— Vous m’avez donné une seconde chance que personne d’autre ne voulait me donner. C’est moi qui vous dois tout, Ali.
Il sort du stade une dernière fois, sous un ciel chargé de nuages qui menacent la pluie, le sac de sport à l’épaule le même sac, ou presque, qui l’a accompagné depuis sa sortie de prison, depuis la chambre de bonne, depuis l’aéroport de Zanzibar où Idrissa l’attendait avec une pancarte griffonnée à la va-vite.
Son téléphone vibre dans sa poche. Un message de Kessler.
Kessler J’ai des nouvelles fraîches sur le dossier nigérian. Appelle-moi dès que tu peux. Cette fois, c’est du sérieux, Lucas. Je te jure.
Lucas regarde le message un long moment, sans savoir, cette fois encore, s’il doit y croire tout à fait mais avec, tapie au fond de lui, une certitude qui ne l’a jamais vraiment quitté depuis sa sortie de cellule : quoi qu’il arrive ensuite, il continuera d’avancer.
Cette fois, Kessler n’exagère rien. Le contrat atterrit dans la boîte mail de Lucas trois jours après son dernier appel vidéo, accompagné d’un message vocal où l’agent, pour une fois, ne cherche même pas à enjoliver.
— Lucas, c’est du concret. Lobi Stars FC. Première division nigériane. Deuxièmes du championnat la saison passée, à un cheveu du titre. Et surtout, écoute bien ils sortent d’une double confrontation qu’ils ont validée haut la main en Ligue des champions africaine. Tu ne pars pas de zéro, cette fois. Tu prends un train en marche, et ce train roule vite.
Lucas relit le contrat, une seconde fois, presque incrédule face à l’ampleur de ce qui s’offre à lui à peine quelques semaines après avoir quitté Zanzibar.
Idrissa, resté en contact malgré la distance, l’aide à rassembler quelques informations avant son départ par réflexe d’ancien collègue, plus que par obligation.
Le Lobi Stars FC sort d’une saison remarquable : deuxième du championnat nigérian, à seulement quelques points du titre, la meilleure performance du club depuis des années. Mais c’est sur la scène continentale que l’exploit prend une tout autre dimension. Avant même l’arrivée de Lucas, le club a validé deux tours qualificatifs de Ligue des champions africaine avec une maîtrise rare : d’abord face au Rayon Sports, réputé club rwandais, battu à l’aller comme au retour, puis face au SO Armée, formation ivoirienne coriace, elle aussi dominée sur l’ensemble des deux manches.
Résultat : Lobi Stars s’est hissé directement en phase de groupes de la compétition continentale, un niveau que Lucas n’a côtoyé, à Zanzibar, que le temps de deux tours préliminaires brutalement écourté. Le tirage au sort, communiqué quelques jours avant son arrivée, promet un groupe redoutable : le Kotoko du Ghana, monument du football ouest-africain, l’ES Tunis, habitué des demi-finales continentales, et l’Al Hilal Omdurman, cador soudanais aux ambitions déclarées.
— Un groupe de la mort, résume sobrement Idrissa au téléphone. T’as pas choisi la facilité, coach.
— J’ai jamais vraiment eu le choix de choisir la facilité, répond Lucas, un sourire dans la voix.
Le vol le dépose à Makurdi, capitale de l’État de Benue, dans le centre du Nigéria,un tout autre univers que les ruelles de Stone Town et l’air salin de Zanzibar. Une chaleur sèche, poussiéreuse, un trafic dense qui contraste avec la lenteur insulaire à laquelle Lucas s’était habitué.
Un responsable du club l’attend à l’aéroport, costume impeccable, poignée de main ferme et professionnelle.
— Coach Hood. Bienvenue à Lobi Stars. On a suivi votre parcours à Zanzibar de près ce que vous avez fait là-bas avec les moyens du bord, ça nous a convaincus que vous étiez l’homme qu’il fallait pour la suite qui nous attend.
L’Aper Aku Stadium
Le contraste saute aux yeux dès la première visite du stade. L’Aper Aku Stadium, vingt mille places, domine largement tout ce que Lucas a connu jusqu’ici — une pelouse un peu meilleure, deux tribunes complètes tout autour du terrain, un éclairage qui fonctionne, des infrastructures d’entraînement annexes qui n’ont plus rien à voir avec le vestiaire unique et les buts dépareillés de Mafunzo.
— C’est notre fierté, coach, lui explique fièrement son guide en traversant les couloirs du stade. Salle de musculation, centre de soins, bureau vidéo pour l’analyse tactique, tout est là.
Lucas s’arrête un instant au milieu de la pelouse, seul, et laisse ce contraste s’installer en lui sans chercher à le minimiser. Neuf ans de cellule, cinq mois de chômage et de tournées de nuit, une chambre de bonne au sixième étage sans ascenseur, un stade de fortune sur une île de l’océan Indien et maintenant, ça. Vingt mille places, une infrastructure digne d’un vrai club professionnel en Afrique, un groupe de Ligue des champions qui promet certaines des plus grandes affiches de sa jeune carrière.
Il repense, l’espace d’une seconde, au carnet rempli de schémas griffonnés dans une cour de promenade de dix mètres sur quinze. Ce même carnet qui l’accompagne encore aujourd’hui, presque intact dans son sac, en dépit de tout le chemin parcouru.
— On y va quand vous voulez, coach, lui souffle son guide. L’effectif vous attend pour la présentation.
Lucas inspire profondément, resserre la sangle de son sac sur son épaule, et se dirige vers le vestiaire plutôt correcte qui l’attend pour le prochain chapitre d’une histoire qu’il n’aurait jamais osé imaginer, un an plus tôt, en descendant d’un bus à 6h12 du matin.
J’allais chialer pour la démission mais le Nigeria est une superbe destination!
Les premiers jours à Makurdi ressemblent à une redécouverte permanente. Le club, conscient que son nouvel entraîneur débarque d’un tout autre continent culturel, lui laisse quelques jours avant la reprise effective des entraînements le temps, selon les mots du directeur sportif, de « poser ses valises et ses yeux sur la ville qui va devenir la sienne ».
Lucas, qui a appris à Zanzibar à ne plus fuir ce genre d’invitation, accepte sans hésiter cette fois.
Le marché de Wurukum
Son guide, un jeune employé du club prénommé Terkimbi, l’entraîne dès le premier matin vers le marché de Wurukum, l’un des plus grands et des plus animés de la ville. L’endroit bourdonne d’une énergie différente de tout ce que Lucas a connu jusqu’ici,il y a des étals de tissus aux couleurs éclatantes, des empilements d’ignames fraîchement récoltées,des poissons fumés du fleuve Bénoué tout proche, marchands qui interpellent les passants dans un mélange de tiv, de haoussa et d’anglais pidgin.
— Le fleuve Bénoué, c’est le cœur de la région, coach, lui explique Terkimbi en désignant une direction vague à travers les étals. Sans lui, y’aurait pas de Makurdi. On l’appelle parfois « le pont » entre le nord et le sud du pays.
Lucas s’arrête devant un étal de brochettes grillées : suya, lui précise-t-on, un mélange d’épices qui lui arrache une toux immédiate, sous les rires bienveillants des vendeurs amusés par sa réaction.
Le pont sur la Bénoué
L’après-midi, Terkimbi l’emmène jusqu’au pont qui enjambe le fleuve Bénoué, artère vitale de la ville, où pêcheurs et laveurs de linge se côtoient sur les berges dans un ballet quotidien immuable. Lucas observe longuement les pirogues qui glissent sur l’eau brune, chargées de marchandises ou de passagers, dans une scène qui semble échapper au temps.
— Vous savez, coach, les gens d’ici disent que Makurdi, c’est une ville qui bouge lentement mais qui n’arrête jamais de bouger. Un peu comme le fleuve.
Lucas sourit, un sourire sincère, en repensant malgré lui à sa propre trajectoire, puis un mouvement qui, depuis sa sortie de prison, ne s’est plus jamais vraiment arrêté.
Le troisième jour, direction les environs de la ville, vers les collines de la région de Benue, réputées pour leurs formations rocheuses et leurs vues dégagées sur la vallée. Le trajet en voiture traverse des villages où des enfants courent après le ballon sur des terrains de fortune, exactement comme il en a vu à Zanzibar, exactement comme il en a rêvé lui-même, enfant, avant que sa vie ne bascule un soir devant un bar.
Du sommet d’une des collines, Terkimbi lui désigne au loin les contours de l’Aper Aku Stadium, minuscule à cette distance, presque un jouet posé au milieu de la ville tentaculaire.
— C’est là que tout commence pour vous, coach. La saison démarre dans deux jours. La Supercoupe, face au champion.
Lucas garde le silence un instant, les yeux fixés sur le stade au loin, sentant déjà l’excitation familière reprendre le dessus sur la contemplation.
— J’ai hâte, dit-il enfin.
La Supercoupe
Le match s’annonce comme la première grande affiche de l’ère Hood à Lobi Stars : une confrontation face au champion en titre du Nigeria, Insurance FC, tenant du trophée national, favori annoncé de cette rencontre d’ouverture de saison. Le Samuel Ogbemudia stadium affiche 9756 spectateurs, venus découvrir en conditions réelles ce nouvel entraîneur dont la légende commence déjà à circuler, le titre inattendu à Zanzibar, l’épopée continentale, la démission fracassante après une élimination pourtant honorable.
Le match démarre sur un rythme soutenu, Insurance FC imposant d’emblée sa maîtrise technique, habituée à ce genre de rendez-vous. Lobi Stars ouvre le score à la demi-heure de jeu,puis le club tirer au sort à domicile égalise à la 52ième minutes. Plus de buts avant les prolongations, et Shimagande permet au Lobi Stars de reprendre l’avantage d’une belle tète. Ayuba égalise avant la mi temps de la prolongation.
La séance de tirs au but
La tension, dans les tribunes comme sur la pelouse, atteint un sommet que Lucas n’a plus ressenti depuis la finale de Coupe de Zanzibar perdue quelques mois plus tôt. Il reste immobile sur le bord du terrain, les bras croisés, un calme trompeur affiché sur le visage tandis que son cœur, lui, s’emballe à chaque frappe.
Les deux équipes se répondent tir pour tir, sans faille, jusqu’à ce que le gardien de Lobi Stars, étiré de tout son long, repousse d’une claquette décisive la quatrième tentative d’Insurance FC. Un silence suspendu, puis l’explosion : le dernier tireur de Lobi Stars, d’un sang-froid absolu, envoie le ballon au fond des filets et scelle la victoire.
Lobi Stars remporte la Supercoupe du Nigeria aux tirs au but.
Le stade presque entier se soulève dans une clameur assourdissante. Les joueurs se ruent vers leur gardien, s’entassent en une mêlée confuse de joie pure, tandis que Lucas, submergé à son tour par le staff et les remplaçants, se laisse porter par cette liesse sans chercher, pour une fois, à garder ses distances.
Un premier trophée, dès le premier match. Une manière d’entrée en matière qu’il n’aurait osé espérer, même dans ses rêves les plus fous, ceux qu’il n’osait plus vraiment faire, il y a encore un an, allongé sur un matelas trop fin dans une chambre de bonne au sixième étage.