EPISODE 1
Un phoenix Ă Kingston
J’ai passé quelques mois difficiles au sein de la maison de correction.
Cependant, mes exploits footballistiques m’ayant valu une assez bonne réputation, je n’avais pas trop d’ennuis avec mes codétenus, mon parcours atypique réunissant une enfance à Tivoli Gardens doublée d’un père affiliée au Shower Posse ainsi qu’un passage éclair au Waterhouse FC me valu de ne pas avoir trop d’ennuis d’un côté comme de l’autre.
Je jouissais de l’image d’un jeune footballeur talentueux et je m’acharnais à éviter les ennuis du mieux que je pouvais.
Un jour, au cours d’une promenade, un type un peu bizarre, une sorte de colosse monté sur deux énormes rondins de bois me chercha des noises lorsqu’il fallu former des équipes pour un match de football, deux équipes composées de deux dortoirs différents. Le directeur de l’établissement comptait sur ce match et sur la sélection des joueurs afin d’évaluer la capacité des pensionnaires à passer outre les rivalités locales.
-« T’es qu’une mauviette, ton père aussi, on sais même pas de quel quartier t’es, tu nous fais le footballeur, on t’as jamais vu plus de 90 minutes à la télé, ici t’es personne et personne te connait, moi je trouve ça louche ! »
Cet espèce de troll sorti tout droit d’une caverne mal éclairée s’appelait Troy Booth.
Un petit groupe s’était formé autour de nous, rapidement rejoint par d’autres.
Je comprenais la situation qui était en train de se jouer mieux que personne ici, à Kingston.
Cela peut sonner quelque peu cliché, mais il y a les mangeurs et les mangés, et je n’avais aucune envie de finir dans le gosier de la bête qui me faisait face.
L’attroupement s’était resseré comme un étau autour de nous deux.
C’était lui ou moi.
Et ce fut lui.
Sans élan, comme si mon corps avait appris le wing chun kung fu toute sa vie durant, je lui décochais un coup de poing si rapide qu’il n’eut pas le temps de le voir venir.
Profitant de l’effet de surprise, d’un pas glissé, je me faufilais juste en dessous de son menton et lui asséna un uppercut dans la mâchoire qui lui décrocha deux dents et le nouveau surnom de « Troy Tooth ».
J’avais réagis vite, par instinct de défense, je savais qu’on laissant couler, en m’ écrasant, cela allait apparaître comme de la faiblesse et la porte ouverte à toutes les brimades possibles.
Autant aller à l’isolement, de toute façon, je n’avais aucune envie de remettre les pieds sur un ballon, encore moins dans le cadre de ma détention.
Le football m’était douloureux autant que la vie me semblait un fardeau.
Sans surprise, je finis « au cachot », mais sans avoir eu le temps de me morfondre, le directeur du centre de détention vint me rendre visite.
- "Winston Ray?
- Qui d’autre ?
- Cesses ton insolence avec moi veux-tu? Je ne suis pas ton ennemi et tout me porte à croire que tu n’es pas que le bagarreur terrible qu’il nous a été donné de voir aujourd’hui.
- Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?
- Tu n’as causé aucun problème depuis ton arrivée, tu ne t’alimentes que très peu, tu ne tentes pas de resquiller à la cantine, tu te comportes de façon exemplaire avec le personnel et tu as été un athlète de haut niveau.
- Pas si haut que ça visiblement, c’est quoi le rapport avec le football ?
- Tu avais une passion et le goût de l’effort, le sens du travail et du sacrifice, encore plus si l’on en croit les raisons de ton séjour ici, mais je ne pense pas que tu y sois pour grand-chose".
Des larmes coulèrent sur mes paupières, je me recroquevillais sur moi-même, enfoncé dans un coin de lit. Le directeur s’approcha de moi, me demanda s’il pouvait s’asseoir. J’acquiesçai et il me tendit la main.
- "Richard O’Leary, je dirige cet endroit.
- Winston Ray, j’y suis forcé d’y rester".
Nous sommes tous fus pris d’un fou rire et je me surpris à me blottir contre lui.
C’était un homme qui transpirait la bienveillance en même temps que l’autorité, mais il savait faire la part des choses.
Le Winston Ray qu’il avait en face de lui ce jour là , n’était qu’un gamin, une pauvre chose aux ailes brisées et manquant cruellement d’affection.
Richard O’Leary me pris dans ses bras pendant un moment qui lui sembla être une éternité certainement, mais trop court pour moi.
J’aurai voulu disparaître dans ses bras.
Nous sommes restés plusieurs heures à discuter.
Je pensais qu’il me rendait une simple visite de courtoisie, en réalité, j’étais confronté à « la méthode O’Leary ». Questionner, confronter et analyser. Il était en train d’évaluer mon potentiel de réinsertion, non pas en tant que détenu exemplaire, mais en tant qu’être humain, il voulait sonder en moi ce qui me faisait vibrer, scrutant mes intonations et ma gestuelle comme l’on scrute le cheval sur lequel on a parié au tiercé. Richard O’Leary n’était pas du genre à laisser place au hasard, d’autant plus lorsqu’il s’agissait de matière humaine.
À l’heure du repas, je m’étais surpris à manger avec un regain d’appétit, repensant à cet homme qui m’avait offert ma première conversation sincère depuis fort longtemps.
Sitôt mon repas terminé, Richard O’Leary revint, quelques livres à la main.
- « Écoutes gamin, je peux comprendre que tu ne veuilles plus rejouer au football, c’est ton droit le plus élementaire et c’est bien compréhensible. En revanche, ta peine à l’isolement sera écourtée si tu prends la peine de lire et de me résumer ces ouvrages. Sache que je veux que tu entraînes l’une des deux équipes de dortoir, je me chargerai de l’autre. Ces ouvrages devrait t’y aider ».
Il me fila un livre comportant des séances d’entraînement de football, un autre sur la science tactique d’Arrigo Sacchi et un dernier sur le football et les clubs mythiques en général.
J’étais ravi de me plonger dans ces ouvrages mais quelque peu perplexe sur ma capacité à entraîner des jeunes de mon âge pour un match de football en centre de détention. La vie nous réserve parfois des suprises.
L’interrogation orale de M. O’Learry donna lieu à un échange passionné autour de l’équipe de Milan d’Arrigo Sacchi, de la carrière de Costacurta et Maldini, de la façon d’aborder les entraînements afin d’améliorer la conduite de balle et le jeu de passes des joueurs mais encore sur la façon d’améliorer la cohésion d’équipe. Sur ce point, il me donna de précieux conseils. Richard O’Leary me demanda d’analyser chaque détail du comportement des joueurs, leur façon de parler, leurs mimiques, leurs fréquentations. Chaque détail à ses yeux pouvait compter. Je ne compris que bien plus tard qu’il ne se contentait pas d’appliquer cette philosphie au football mais également dans sa vie professionnelle, personnelle et même spirituelle. Son engagement à améliorer chaque aspect de sa propre vie, comme celle des autres m’impacta profondément.
- « Au fait, je ne veux plus te voir une cigarette au bout des lèvres en promenade à partir de maintenant, tu sais bien que ce n’est pas parce que c’est toléré que ce n’est pas interdit. À demain ».
Au sortir de mon isolement, j’eu le droit d’assister aux réunions de préparation concernant l’épopée sportive qui s’annonçait, chacun des membre du staff composé par Richard O’Leary avait à coeur d’accomplir son oeuvre.
L’un d’eux m’expliqua d’ailleurs qu’il s’était battu comme un lion pour obtenir des subventions, non pas en usant de la compassion des hommes politiques envers de jeunes délinquants loin de l’âge de voter, mais en faisant pression grâce aux membres de la paroisse qu’il fréquentait dont il était l’un des plus généreux donateurs.
Le premier entraînement a été chaotique, chose que nous avions prévu, presque aucun détenu n’écoutait les consignes et l’on se disputait le ballon de façon anarchique. Nous sommes donc passé au plan B: canaliser cette énergie et cette fougue dans un match de football de 90 minutes, un dortoir jouerai le matin, l’autre l’après-midi.
Aucun débordement n’était à signaler, en revanche, certains joueurs abandonnèrent en cours de partie, terrassé par la fatigue et moqués par les plus endurants. Ce fut l’occasion pour moi de faire remarquer à M. O’Leary qu’il faudrait mettre en place un programme de remise en forme physique pour ces détenus au moins deux semaines avant le début des choses sérieuses. J’ajoutais également, fruit de mon expérience personnelle, qu’inviter des recruteurs à venir voir les matchs décuplerait la discipline de nos sportifs. Il acquiesça, il avait des contacts dans des clubs de paroisse mais surtout au club de Tivoli Gardens FC, qu’il garda bien de me dire qu’il en était l’entraîneur de la réserve du club. Richard O’Leary avait bien eu mille vies.
Les tours de terrains et les exercices physiques précédèrent le jeu avec ballon et l’implication des détenus s’accentua à l’annonce faite par notre directeur de la venue de recruteurs pour le match opposant les deux dortoirs.
Lorsque les corps furent dans un état satisfaisant, l’on fit passer des tests techniques pendant plusieurs jours à chaque détenu, un par un ou deux par deux, afin d’évaluer leur conduite de balle, le niveau de leur jeu de passe ainsi que leur aptitude à dribbler.
D’autres ballons furent livrer, les entraînements s’individualisèrent pendant quelques jours afin de tenter de corriger quelques défauts ou de travailler spécifiquement le jeu dans les airs de tel ou tel joueur plus grand que la moyenne.
Chaque dortoir se donnait à fond, chaque détenu n’avait que le football à la bouche et tout se déroulait à merveille.
Le Jour J, mon équipe du dortoir A affrontait celle du dortoir B de Richard O’Leary, l’on s’inclina par 4 buts à 9. 3 des buts de mon équipe furent marqués par Dylan Dhion, un avant-centre puissant et rapide qui sortirait de détention dans moins d’un mois. Les clubs se bousculèrent pour l’enrôler et il décrocha un pré-contrat de 2 ans avec le Tivoli Gardens FC.
Nous fûmes tous fier de notre travail, cependant ma joie ne fut que de courte durée.
Il ne me restait plus que quelques mois à tirer en détention lorsque Richard O’Leary vint m’annoncer la visite prochaine de Tante Saadie.
Lorsqu’elle s’avança vers moi, par une journée pluvieuse, un foulard sur la tête, c’était pour m’enlacer longuement. Son parfum âcre, mélange de musc, de poivre et de cigarette me piqua le nez. Ses bracelets tintinnabulaient au rythme de ses mouvements.
- Winston, je ne t’ai jamais caché la vérité, j’ai toujours pensé que d’affronter la réalité te serait plus bénéfique que de l’enjoliver à tes dépens. Je ne vais pas tourner autour d’un pot qui n’a pas lieu d’être…je suis mourante Winston. J’ai développé un cancer qui a métastasé, je n’en ai plus pour très longtemps. Je voulais te prendre dans mes bras et te dire que je te crois innocent, je sais que la vie est cruelle peut-être cruelle lorsque l’on viens de là où nous avons grandis. Mais tu es un jeune homme très fort, plus fort que tu ne le crois. Je connais bien Richard, c’est un membre très important de la paroisse de Tivoli, sa femme Theresa est une amie de longue date. Cet homme ne m’a dit que tu bien de toi depuis que tu es ici et tu sors bientôt, je souhaite que tu restes auprès d’eux, ils sauront te donner ce que je n’ai pas su te donner, une éducation digne de ce nom. Mon Dieu, prends soin de toi Winnie".
Tante Saadie parlait vite, elle a fondu en larme et son mascara coulait le long de son visage perlé de larmes. Les adieux furent difficiles, aucun de nous ne savaient quoi dire de plus à l’autre sur ce qu’elle venait de m’apprendre si bien qu’on l’on échangea des banalités, ce qui parfois est inestimable.
Je fus autorisé à sortir pour assister à ses funérailles, j’étais accompagné de M. O’Leary et pour la première fois, de sa compagne, Theresa Dorwood.
Le couple rythma mon quotidien, dès ma sortie. Ils furent mes anges gardiens.
Ils tenaient à ce que je poursuive des études, ce que je fis en étant diplômé en économie. En parallèle, j’entraînais tour à tour l’équipe de jeune des Tivoli Gardens puis l’équipe réserve.
Assis sur le perron de feu M. Richard O’Leary, main dans la main avec sa veuve éplorée, je regrettais qu’il ne pu me voir prendre les rênes de son club d’adoption, lui qui ne jurait que par Swansea ou Liverpool.
Je m’apprêtais à prendre les rennes du club de Tivoli Gardens FC lorsqu’on m’appris la nouvelle du décès de mon mentor et père d’adoption. Dire que j’avais accepté le poste POUR lui est un euphémisme, je pourrais dire que je l’ai accepté PAR lui, tellement son influence dans ma vie aura été colossale.

