Les rayons du soleil tapaient si fort quâon aurait cru quâils cherchaient Ă traverser les rideaux. LâaprĂšs-midi Ă©tait agrĂ©able, doux et le silence total dans la maison apportait une tranquillitĂ© paisible. Il est de ces moments oĂč lâon a lâimpression que le temps sâarrĂȘte, et oĂč lâon remet beaucoup de choses en question. On se demande si on a fait les bons choix. Tiens, et si jâavais pris cette option plutĂŽt ? Que serait-il arrivĂ© si jâavais dĂ©cidĂ© dây aller ? Autant de questions qui peuvent nous faire avoir des regrets sur des choix de vie.
Le moment prĂ©sent Ă©tait un de ces moments pour lui. Il sâest Ă©loignĂ© de la baie vitrĂ©e pour sâinstaller paisiblement dans son canapĂ©, et regarder un replay de la saison derniĂšre, scruter les rĂ©actions des joueurs, analyser les dĂ©placements, les choix, observer tout en prenant des notes mentales. Pas besoin de gratter sur un papier, tout Ă©tait enregistrĂ© dans sa tĂȘte. Il nâavait jamais Ă©tĂ© un fan des longues notes aux interminables phrases. DĂ©jĂ durant sa carriĂšre, il jouait Ă lâinstinct. Ses anciens coĂ©quipiers le dĂ©crivaient comme un magicien. Aussi frustrant que spectaculaire. Talentueux, capable de dĂ©bloquer nâimporte quelle situation⊠ou de casser une action par un geste superflu. Ce talent, il lâa traĂźnĂ© tout le long de sa carriĂšre et a fait se lever de nombreux supporters. Mais un jour, il a fallu dire stop. Pas parce quâil avait perdu son talent, loin de lĂ . Mais parce que le corps ne suivait plus. Trop de blessures, de petits bobos qui revenaient et lâempĂȘchaient de profiter pleinement sur le terrain. Alors il a stoppĂ© sa carriĂšre, dans le pays oĂč il avait commencĂ©. La boucle Ă©tait bouclĂ©e.
Mais jamais il nâaurait pu sâĂ©loigner du football. CâĂ©tait toute sa vie. NĂ© dans le pays du football, il a Ă©tĂ© bercĂ© au son des crampons sur les pelouses, au bruit des filets qui claquent lorsque le ballon franchit la ligne de but. DĂšs quâil a su marcher, il se promenait dĂšs que possible avec un ballon dans les pieds. Ambidextre, il maniait le cuir avec aisance, des deux pieds. TrĂšs vite, plus personne sur les pelouses ne lui criait la fameuse phrase « Et ton pied gauche il te sert Ă monter dans le bus ?! ». Non, il savait tout faire avec ses pieds. Un vĂ©ritable artiste. Toujours collĂ© aux basques de son pĂšre, footballeur professionnel, il ne cessait dâenregistrer visuellement tout ce quâil voyait. Il essayait, reproduisait, se trompait mais recommençait. Avec toujours cette promesse en tĂȘte : « Un jour je ferai comme papa. Je serai mĂȘme meilleur ! ». Et cette promesse, il lâavait tenue.
Ressassant encore certains souvenirs de sa carriĂšre, il se concentra Ă nouveau sur ce quâil regardait Ă la tĂ©lĂ©vision. Il nâoubliait pas ce mail reçu il y a trois jours et cette proposition surprenante. Il avait ouvert le message, commencĂ© Ă rĂ©pondre, effacĂ©, recommencĂ© dix fois sa phrase mais nâavait jamais terminĂ©. Le brouillon Ă©tait toujours ouvert. Surpris, il lâavait Ă©tĂ© comme un enfant qui croit Ă NoĂ«l peut lâĂȘtre quand il rencontre le PĂšre NoĂ«l pour la premiĂšre fois. Des Ă©toiles dans les yeux. Mais surtout, il se questionnait. Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant alors que le coach actuel venait de faire monter lâĂ©quipe ? Surtout, il y avait des centaines de noms et CV bien plus clinquants que lui disponibles. Dâautant plus quâil nâavait jamais entrainĂ© une Ă©quipe encore.
Le prĂ©sident avait prĂ©cisĂ© dans le mail que lâentraĂźneur actuel rendait son tablier aprĂšs services rendus, et satisfait dâavoir fait grimper lâĂ©quipe. Mais il ne se sentait pas de continuer, par peur de ne pas rĂ©ussir Ă maintenir le club et vivre une nouvelle fois ce phĂ©nomĂšne dâascenseur, que le club ne connaissait que trop bien. Dâaccord, ça sâentendait, mais ça ne rĂ©pondait pas Ă cette question : « Pourquoi lui ? » Il Ă©tait prĂ©cisĂ© quâune rĂ©ponse devait ĂȘtre donnĂ©e au bout dâune semaine maximum, le temps de bien rĂ©flĂ©chir Ă la question car dâautres entraĂźneurs seraient sondĂ©s en cas de refus mais il faisait partie des cibles prioritaires.
Il mit pause Ă sa rediffusion et prit son tĂ©lĂ©phone pour envoyer un SMS Ă lâun de ses meilleurs amis.
« Bro, tu vas pas le croire. Jâai Ă©tĂ© sollicitĂ© par un club pour en devenir lâentraĂźneur. Un truc de ouf. Je tâexplique quand on se voit tout Ă lâheure. »
La réponse ne se fit pas attendre bien longtemps.
« En effet, jâai du mal Ă y croire ! PressĂ© que tu me racontes ça. »
Il attrapa sa casquette et sortit de chez lui, lunettes de soleil sur le nez. Plus il rĂ©flĂ©chissait Ă cette opportunitĂ© et plus le projet lui plaisait. Sâil acceptait, le travail serait titanesque. Il trĂ©bucherait, se tromperait. Mais il avait confiance en lui et en son envie de rĂ©ussir. Comme lorsquâil Ă©tait sur le terrain, il ferait rager certains supporters et se lever plein dâautres. Un talent fou, pas toujours constant, mais magique, Ă qui on en demandait encore.





