Le moteur de la berline Ă©lectrique fournie par la Federação Portuguesa de Futebol ronronnait doucement alors que le vĂ©hicule filait sur la nationale, entre Lisbonne et Viana do Castelo. AnĂbal GuimarĂŁes, silhouette droite et regard perdu, fixait sans vraiment le voir le paysage nocturne qui dĂ©filait Ă travers la vitre teintĂ©e. Les pins, les falaises, l’Atlantique au loin… rien ne l’apaisait vraiment. Pourtant, sportivement, tout allait pour le mieux.
Le Portugal, dont il avait pris les rênes quelques mois plus tôt, avait remporté cinq de ses six premiers matchs de Ligue des Nations avec brio. À Vianense, la jeunesse flamboyante continuait d’illuminer les pelouses du pays. On murmurait déjà que cette génération-là serait l’héritière des Invincibles. Mais derrière le rideau des projecteurs, les choses se délitaient. La lumière de ses succès ne suffisait plus à faire disparaître l’ombre qui planait sur lui.
Quelques jours plus tĂ´t, Ă Londres, AnĂbal avait Ă©tĂ© entendu dans les bureaux feutrĂ©s de Scotland Yard. Une convocation officielle, transmise via Interpol, dans le cadre de l’enquĂŞte autour de la disparition puis rĂ©apparition violente de Lamar Jackson. Le coach de Wrexham avait Ă©tĂ© retrouvĂ© errant, hagard, dans le nord de l’Angleterre, Ă proximitĂ© d’un entrepĂ´t oĂą la police avait dĂ©couvert les corps de ressortissants japonais liĂ©s Ă un clan mafieux. Le lien avec l’affaire Jackson restait flou, mais les tabloĂŻds, eux, n’avaient pas attendu. Le nom d’AnĂbal avait ressurgi, encore une fois. Toujours ce passĂ© qui collait, cette poussière qu’on croyait balayĂ©e mais qui revenait, par rafales.
Ce soir-là , alors qu’il cherchait un peu de silence dans les bruissements du soir portugais, son téléphone vibra. L’écran indiquait Juan Sebastián Anaya.
AnĂbal dĂ©crocha aussitĂ´t.
“Juanito, mon frère, que me vaut l’honneur ? Tu devrais être sur une plage à Rio ?”
Le latéral international, désormais cadre de Palmeiras et éternel protégé d’Ani, rit doucement.
“Je suis à Londres. J’ai profité de l’invitation de Simon pour voir un match. Chelsea – Wrexham, à Stamford Bridge.”
Le coach portugais haussa un sourcil, un sourire naissant sur le visage.
“Et donc t’as vu du football ? Ou tu veux juste me raconter les errances défensives de Lamar une fois de plus ?”
Le ton changea. Juan devenait plus grave.
“Non… c’est pas ça. Écoute, Ani… Tu sais que je suis attentif aux détails. Et là , j’ai vu quelque chose qui m’a mis mal à l’aise. Très mal à l’aise. Le sponsor maillot de Wrexham. C’est Postobón.”
Un silence tomba dans la voiture. Le genre de silence qui hurle. AnĂbal fronça les sourcils.
“Postobón ? Tu es sûr ? Pas une publicité ponctuelle ? Une campagne caritative ?”
Juan insista.
“Non, bro. Flanqué dans le dos, en plein centre du maillot sous le numéro. L’accord a été annoncé pendant que j’étais en vol, je l’ai vérifié sur leur site. Sauf que tu sais aussi bien que moi ce qu’est Postobón en Colombie. Une façade. Derrière, il y a des intérêts très, très lourds. Des gens que ni toi ni moi ne voulons revoir sur notre chemin. Les frères Galindo, le clan Cruz, tous.”
AnĂbal passa la main sur son visage, tirĂ© par la fatigue.
“Putain de merde…”
“Tu vois où je veux en venir ?”, ajouta Juan. “Pourquoi une entreprise aussi locale, aussi… chargée, deviendrait sponsor d’un club gallois ? Ce n’est pas du hasard. Et si tu veux mon avis, ça n’a rien d’un geste commercial. C’est politique. C’est symbolique. Et ça te vise.”
AnĂbal resta silencieux un moment. Tout s’imbriquait, encore. Le retour de Coco Cruz dans les radars. L’effacement progressif de certaines dettes au BrĂ©sil. Les Ă©tranges coups de fil passĂ©s depuis des tĂ©lĂ©phones jetables. Et maintenant, PostobĂłn sur les maillots rouges de Wrexham. L’ancien ennemi redevenait une menace. Et Lamar, malgrĂ© ses dĂ©lires paranoĂŻaques, avait peut-ĂŞtre bien touchĂ© du doigt une part de vĂ©ritĂ©.
“Merci, Juan. Merci de me le dire. Rentre au Brésil. Ou va à Valladolid. Mais tiens-toi loin de cette merde. Dis à Saldanha que je vais avoir besoin de son flair bientôt. Je dois parler à Hugo. Et à Cristiano. On ne peut plus faire semblant.”
Juan hésita un instant.
“Et toi ? Tu vas faire quoi ?”
Le regard d’AnĂbal se perdit dans l’horizon sombre, lĂ oĂą les montagnes de Viana se dessinaient Ă peine.
“Moi ? Je vais creuser. Et si c’est ce que je pense… alors ils ne sont pas prêts pour la tempête que je vais leur renvoyer.”
