« Byron, envoi le ballon en profondeur! »
« Passe, passe! »
« Mais tu vas centrer oui!? »
Byron ne savait plus où donner de la tête. Il ne comprenait rien à ce que les autres enfants lui criaient. D’un passement de jambes, il élimina son vis-à-vis, puis crocheta le dernier défenseur avant de frapper fort en direction du but. Le ballon s’écrasa sur le poteau, le rebond amorçant la contre-attaque.
"Mais passe ptain! T’es tellement perso!"*
« J’étais tout seul! »
L’équipe adverse fila droit vers le but et après une belle passe en retrait, marqua dans le but vide. Les insultes s’abbatèrent sur Byron… qui n’y comprenait pas un mot. Mais les regards et gestes de ses coéquipiers ne laissaient pas de place au doute. Refoulant ses larmes, Byron partit en courant à l’autre bout du préau. Il n’avait qu’une hâte, rentrer à la maison pour retrouver sa mère et ses frères.
Arrivé d’Equateur quelques semaines plus tôt, quelques jours seulement après son dixième anniversaire, Byron avait toutes les peines du monde à se faire à sa nouvelle vie. Il ne parlait pas un mot de français, et avait intégré une classe avec des enfants plus jeunes que lui. Mais ceux-ci ne l’avaient pas intégrés et son seul terrain d’expression et de partage était le foot. Mais même là, tous lui criaient dessus au moindre dribbles tentés, qu’ils soient réussis ou non, et il en perdait l’envie de jouer. La solitude l’accablait.
Après l’école, Byron se jeta dans les bras de sa mère lorsqu’elle vint le chercher
« Mamá! »
« Hola mi corazon. Comment s’est passée ta journée? »
Byron hésita un instant. Il voulait dire à sa maman que rien n’allait. Mais il savait que cela la rendrait triste et il ne voulait surtout pas ça. Ils avaient quitté l’Equateur pour construire une nouvelle vie après le départ de son père et il voyait bien que c’était aussi difficile pour elle.
« Très bien, mamá. J’ai marqué un super but aujourd’hui! »
Plus tard, ce soir là, lorsqu’il alla se coucher, sa mère l’embrassa sur le front et lui dit doucement à l’oreille « je suis fier de toi, Byb. Tu es très courageux ». Byron repensa à ses larmes lorsqu’il avait quitté le terrain. Il ne s’était pas trouvé très courageux. Il se promit de faire mieux dès le lendemain et de ne plus se laisser faire. Comme chaque soir, il répondit à sa maman « bonne nuit mama. Je t’aime ».
Une semaine plus tard, c’est le visage tuméfié et les coudes et genoux erraflés que le retrouva sa maman à la sortie de l’école.
« Mi corazon! Qu’est-ce qu’il s’est passé!? »
« J’ai été courageux mama! Leonardo m’a poussé quand on jouait au foot, mais je ne me suis pas laissé faire. Il est dans un pire état que moi! »
« Byron!! Tu ne dois plus jamais faire ça! Ce n’est pas cela, être courageux! Se battre, c’est être bête! »
Et elle lui tapa l’arrière de la tête fermement. Byron était plus sonné qu’après le coup de poing en plein visage de Leonardo. Il voyait au loin le garçon et leurs camarades le regarder et se moquer de lui. Il se sentait honteux d’avoir déçu sa maman, mais plus encore qu’elle l’ait humiliée de la sorte face à ses ennemis.
Ce soir là, pour la première fois de sa vie, il ne répondit pas à sa mère lorsqu’elle vint lui dire bonne nuit. Il lui tourna le dos jusqu’à ce qu’il entende la porte de la chambre se fermer. Puis il pleura à chaudes larmes. Il détestait Genève, il détestait la Suisse. Il détestait son père pour les avoir abandonné. Et il détestait sa mère pour l’avoir humilié devant Leonardo et les autres.